« Pour Israël, l’opération Rising Lion relevait d’un impératif de survie »
Entrevue avec l’ambassadeur Yehuda Lancry
Par Elias Levy
Empêcher la République islamique d’Iran de se doter de la bombe atomique, c’était l’objectif principal de l’opération militaire minutieusement planifiée lancée par Israël le 13 juin dernier, rappelle en entrevue un fin observateur de la scène moyen-orientale, Yehuda Lancry, ancien ambassadeur d’Israël en France et à l’ONU et ex-vice-président de la Knesset.
Une confrontation militaire sans précédent qui contribuera, certes, à changer la face du Moyen-Orient.
Cette entrevue a été réalisée le 26 juin.
L’opération Rising Lion (Le lion qui se lève) a été d’une ampleur inédite ?
Absolument. Cette opération militaire relevait d’un impératif de survie. La menace existentielle qui pesait sur Israël depuis de longues années, couplée à la série de déclarations incendiaires de l’Iran appelant à l’annihilation d’Israël, a contraint Tsahal à lancer une opération préventive. Par ailleurs, les stratèges militaires et les services de renseignement israéliens ont estimé que l’Iran était à portée de main d’une bombe atomique après avoir enrichi de l’uranium à 60 %, proche du seuil des 90 % permettant la fabrication d’une bombe atomique et bien au-delà de la limite de 3,67 % qu’il s’est engagé à respecter dans l’accord de Vienne, signé avec les Occidentaux en 2015.
Cette opération militaire était-elle légitime au regard du droit international ?
Oui, ce qu’a contesté l’Iran, dans une posture cynique, alors que le régime fondamentaliste de Téhéran n’a cessé de menacer Israël depuis 1979, année de son accession au pouvoir. Il y a moins d’un an, sa délégation permanente aux Nations unies avait déclaré que l’objectif suprême de l’Iran, c’était l’extermination d’Israël.
Au regard du droit international, notamment en vertu de l’article 51 de la Charte des Nations unies, qui reconnaît le droit à la légitime défense à tout membre de cette organisation menacé par un autre membre, Israël était en position de légitime défense.
L’Iran n’a cessé de violer en permanence la clause 4 de l’article 2 de la Charte des Nations unies qui stipule que « les membres de l’ONU doivent s’abstenir, dans leurs relations internationales, de recourir à la menace ou à l’emploi de la force ».
Le régime fondamentaliste de Téhéran affirme qu’il n’a jamais utilisé la force contre Israël. C’est faux. L’Iran a employé la force indirectement par le biais de ses proxys : le Hezbollah au Liban, le Hamas à Gaza, les Houthis au Yémen, les milices syro-irakiennes, les milices syro-iraniennes. Les stratèges iraniens ont mis en place un « anneau de feu » – Taba’at ha’esh en hébreu – pour encercler et étouffer progressivement Israël.
Heureusement, Israël a fait face avec succès aux attaques de missiles iraniennes, en dépit du fait qu’elles ont tué une vingtaine de civils israéliens et causé d’importants dégâts matériels. Mais à la différence de l’Iran, Israël a ciblé des objectifs militaires et stratégiques alors que les Iraniens se sont attaqués essentiellement à des objectifs civils, à des villes et à des quartiers. C’est toute la différence.
Un changement de régime politique à Téhéran était-il l’un des objectifs de l’opération Rising Lion ?
Israël savait pertinemment qu’il ne pouvait mener cette opération militaire d’envergure – l’annihilation de six sites nucléaires iraniens, dont le plus imprenable, Fordo – qu’avec l’appui des États-Unis.
Les deux grandes priorités de Tsahal étaient l’anéantissement des sites nucléaires et l’amoindrissement des capacités balistiques de l’Iran. Ces deux objectifs ont été atteints avec l’aide des Américains.
Un changement de régime à Téhéran n’était pas l’un des objectifs déclarés de cette opération. Donald Trump, qui est conscient de la grandeur révolue de l’Iran, a déclaré dans un de ses tweets que si le régime actuel au pouvoir en Iran n’arrive pas à restaurer cette grandeur ancienne, il faudra le changer. Il n’a pas exclu cette éventualité.
Trump n’a pas mis en demeure Israël de ne pas attaquer le régime iranien parce que l’objectif premier des Israéliens était de décapiter l’armée iranienne, les gardiens de la révolution et les scientifiques responsables du programme nucléaire. Israël a fait savoir qu’Ali Khamenei, guide suprême de la révolution islamique, n’était pas à l’abri d’une tentative d’élimination. Son assassinat est tout à fait réalisable si les circonstances devaient s’y prêter. Entre-temps, Trump a imposé aux deux parties belligérantes un cessez-le-feu.
Au moment où on se parle, la relance des négociations sur le nucléaiure avec l’Iran semble être un scénario qui se confirme ?
Les Iraniens ont tout intérêt à reprendre les négociations, car les sanctions économiques pèsent lourdement sur leur pays. L’objectif de Trump, c’est d’avoir un Iran affaibli, mis à genoux, comme il l’est à l’heure actuelle, pour renouer les négociations dans des conditions beaucoup plus aisées pour les États-Unis qu’elles ne l’étaient avant le lancement de l’opération Rising Lion. La logique veut que les États-Unis soient le garant de la non-reprise des activités nucléaires par l’Iran. Il est même question que les Américains réclament aux Iraniens les 450 kilogrammes d’uranium enrichi qu’ils possèdent, s’ils n’ont pas été détruits lors du bombardement du site nucléaire de Fordo.
L’Iran a reconnu que les infrastructures de son programme nucléaire ont été sérieusement endommagées.
Le scénario le plus plausible est que la production de la bombe nucléaire iranienne soit retardée de plusieurs années à la suite de cette opération militaire.
Cependant, on ne peut pas affirmer que les Israéliens ont anéanti la volonté des Iraniens de renouer avec le nucléaire militaire. Les Iraniens ont déguisé le nucléaire militaire en nucléaire civil. Quel programme nucléaire civil aurait besoin d’une forteresse inexpugnable comme celle de Fordo ? Ça n’a aucun sens. Il est clair que dans ce conflit, c’est le programme nucléaire militaire iranien qui est en jeu.
La frappe contre le site nucléaire de Fordo a été tellement puissante – seuls les États-Unis avaient les capacités militaires pour mener une telle opération – qu’elle confère aux Israéliens et aux Américains un laps de temps suffisant pour réévaluer la situation.
Le contraste n’est-il pas frappant entre l’attitude acrimonieuse adoptée par des pays occidentaux, notamment européens, à l’endroit d’Israël, sévèrement admonesté pour sa poursuite de la guerre à Gaza, et l’appui manifesté à l’endroit du gouvernement Netanyahou après l’exécution de l’opération Rising Lion ?
En effet, c’est un contraste frappant. Cette fois-ci, les dirigeants européens ont adopté une position plus nuancée à l’égard d’Israël. Par exemple, Emmanuel Macron ne s’est pas privé de qualifier la menace iranienne de « menace existentielle pesant sur Israël ». Sur le plan de la perception du danger, un bon nombre de leaders politiques européens sont sur la même longueur d’onde qu’Israël. L’Allemagne et d’autre pays européens ont été irréprochables, ils ont très ouvertement soutenu Israël. Sauf pour les antisémites, l’opération lancée par Israël était amplement justifiée. Si elle n’a pas bénéficié officiellement du soutien de l’Occident, ce soutien a néanmoins été discernable dans des déclarations, des prises de position et certains communiqués émis par les chancelleries occidentales. Gaza, c’est une tout autre histoire. Je pense qu’il est grand temps de trouver une fin à cette guerre.
Pourra-t-on y parvenir alors qu’aucun horizon politique ne se profile pour gérer l’après-guerre à Gaza ?
Pour cela, il faudrait arriver à un accord direct, négocié par médiateurs interposés, acceptable pour Israël et pour le Hamas. On sait quel en sera le prix pour Israël. L’objectif du Hamas est d’obtenir le retrait d’Israël du territoire de Gaza et de recouvrer une forme de souveraineté plus ou moins semblable à celle dont les Gazaouis bénéficiaient depuis qu’Ariel Sharon avait, en 2006, pris la décision courageuse d’évacuer la bande de Gaza. Raisonnablement, Israël devrait y réfléchir, parce que l’enjeu est de taille : libérer la cinquantaine d’otages détenus par le Hamas. Une partie des otages est vivante, l’autre ne l’est plus, hélas. Mais, pour Israël, le rapatriement de chaque dépouille est important.
Il faudra, d’ici quelques semaines, explorer des voies pour mettre fin à cette guerre, avec comme plus-value le démantèlement militaire du Hamas et son éloignement des affaires administratives et civiles. C’est possible parce que certains pays arabes ont déjà imaginé plusieurs scénarios, dont celui de la mise en place d’un comité de gouvernance à Gaza sous la houlette d’une Autorité palestinienne réformée.
Il faut raisonnablement considérer toutes les options qui émergent, avec les garanties internationales, pour trouver la formule la plus souhaitable pour Israël. Tout cela devra être mis en œuvre nécessairement avec le concours étroit des États-Unis.
Malgré la dureté de la guerre qui sévit à Gaza depuis plus d’un an et demi, aucun des pays arabes signataires des accords d’Abraham n’a révoqué ceux-ci. Ça vous surprend ?
C’est en effet une agréable surprise. Je pense particulièrement au Maroc, qui a adopté une posture discrète : il s’est retiré derrière ce qu’il appelle l’« accord tripartite États-Unis-Israël-Royaume du Maroc », pour ne pas conférer une dimension trop ample aux accords d’Abraham.
Souvenez-vous, en 2000, le Maroc avait mis fin à la normalisation avec Israël à cause de la deuxième Intifada qui avait éclaté à l’automne de cette année-là. Le Maroc avait lancé cette normalisation avec Israël en 1996, dans le sillage des accords d’Oslo. Celle-ci a tenu quelques années, mais la pression des islamistes a contraint le roi Mohammed VI à mettre fin à cette normalisation, même si elle n’a pas été éteinte complètement. Israël a toujours eu des relations souterraines avec le Royaume chérifien.
Dès qu’il a trouvé le moment opportun, le Maroc a renoué avec cette normalisation politique avec Israël dans le cadre des accords d’Abraham, orchestrés par Donald Trump durant son premier mandat présidentiel. En dépit des manifestations importantes qui ont eu lieu au Maroc sur fond de guerre à Gaza, des meurtrissures ressenties par la base populaire marocaine et de l’exploitation politique par les islamistes de ces événements tragiques, le Maroc s’est dit : si des pays arabes ayant conclu une paix plénière avec Israël, comme l’Égypte ou la Jordanie, n’ont pas rompu leurs relations avec l’État hébreu, pourquoi les accords d’Abraham ne pourraient-ils pas tenir. Je pense qu’à partir de cette logique, les Marocains ont maintenu le cap, il est là, leur grand mérite. Les Émirats arabes unis ont aussi tenu la route. Cela montre qu’avec de la volonté, on peut surmonter des obstacles aussi énormes que la guerre à Gaza.
Ne faut-il pas accorder à Benyamin Netanyahou tout le crédit de l’opération Rising Lion ?
Indéniablement. Tout le mérite lui revient. Il mérite donc reconnaissance et respect en ce qui a trait à cette opération militaire brillamment exécutée par Tsahal. Il le mérite moins, même pas du tout, au regard aux événements catastrophiques du 7 octobre 2023 et des failles stratégiques colossales commises ce jour-là par Tsahal et les services de renseignement israéliens.
La manière dont Netanyahou s’est désisté de quasiment toute responsabilité est la marque de sa déficience éthique. Il l’a clairement montré après le 7 octobre 2023. De la même manière qu’il se glorifie, à juste titre, d’avoir sauvé Israël de l’empire du mal iranien, il devrait assumer ses responsabilités dans les événements du 7 octobre 2023. Il devrait se soumettre à une commission d’enquête nationale sur cette catastrophe majeure, enquête qu’il a jusque-là repoussée de toutes ses forces, en s’abritant derrière une coalition politique du chaos. On voit qui sont les acteurs de cette coalition d’extrême droite : des extrémistes messianiques qui causent à Israël un tort incommensurable et qui noircissent Israël de l’intérieur et de l’extérieur. La survie politique de Netanyahou coûte un prix cher à Israël.
Au fur et à mesure que les difficultés s’amoncellent, à Gaza notamment, où les pertes de jeunes soldats de Tsahal continuent, où les otages sont toujours en captivité… la gloire dont est auréolé aujourd’hui Netanyahou va s’émousser nécessairement.
Le scénario d’élections anticipées est-il plausible ?
Il est possible que des élections anticipées aient lieu avant la fin de l’actuelle mandature, en octobre 2026. Politicien inassouvi, Netanyahou pourrait les déclencher. Il recherche l’occasion.
Dans l’échiquier politique israélien, on a constaté que ceux qui étaient à l’origine d’élections anticipées ont toujours perdu celles-ci. C’est une leçon que Netanyahou doit méditer. Des élections anticipées pourraient se tenir dans les mois à venir. L’opposition essayera alors de résister à cette vague enthousiaste quasi messianique qui entoure Netanyahou grâce au succès militaire contre l’Iran qu’il vient de remporter.
Crédit photo : © Yehuda Lancry
