« Les messages des prophètes d’Israël ont des résonances aujourd’hui »
Le Dr Ariel Toledano nous invite à plonger au cœur de l’aventure prophétique et à découvrir les figures emblématiques de la Bible et de la tradition juive dans un ouvrage remarquable et très érudit, Le livre de la prophétie. Histoire biblique de la destinée humaine (éditions In Press, 2025).
Médecin vasculaire, le Dr Ariel Toledano enseigne l’histoire de la médecine à la faculté de médecine de l’Université Paris Cité. Il est l’auteur d’une vingtaine de livres, parus aux éditions In Press, dont La médecine du Talmud ; Médecine et Kabbale ; Médecine et Bible ; La médecine de Maïmonide ; Réparer les corps, réparer le monde ; Réflexions talmudiques par temps d’épidémie ; La médecine de Rachi ; Le Livre de l’harmonie – Introduction à la Kabbale – ; Croire et ne pas croire, coécrit avec le médecin et scientifique Henri Atlan…
Le Dr Ariel Toledano a répondu aux questions de La Voix sépharade.

Quelles raisons vous ont incité à consacrer un livre à la généalogie prophétique ?
L’idée d’écrire ce livre sur la prophétie m’est venue lorsque j’ai découvert que le Talmud affirme qu’il y a eu 48 prophètes dans l’histoire biblique – sans en donner la liste –, tout en précisant qu’il y a eu 7 prophétesses, dont il révèle cette fois les noms. Pourquoi ce nombre de 48 pour les hommes ? Et pourquoi ne pas donner leur identité ? Même Rachi, le plus grand commentateur de la Bible et du Talmud, ne parvient qu’à en identifier 46, et précise qu’il ignore qui sont les deux derniers. C’est une histoire juive, à la fois sérieuse et ironique ! Nous ne sommes pas capables de citer tous les personnages qui fondent la tradition hébraïque, porteurs d’une parole essentielle, celle qui a nourri l’espoir pendant plus de quinze siècles d’histoire biblique.
Mon livre prend la forme d’une enquête, une recherche de l’identité des 48 prophètes mentionnés dans le Talmud, afin de tenter de reconstituer leur histoire. Ce livre est aussi un hommage à Maïmonide. Dans l’introduction de son Guide des égarés, il avait exprimé le souhait d’écrire deux ouvrages qu’il aurait intitulés Le Livre de la Prophétie et Le Livre de l’Harmonie, mais qu’il n’a pas menés à terme.
Ce qui me touche profondément, c’est l’idée qu’un médecin, plus de huit siècles plus tard, puisse humblement tenter de prolonger les réflexions d’un prédécesseur aussi illustre. En 2022, j’ai publié une introduction à la Kabbale intitulée Le Livre de l’Harmonie. Avec ce nouvel ouvrage, je poursuis ce cheminement en m’inscrivant dans une chaîne vivante de pensée – une chaîne qui, comme souvent dans les travaux de recherche, nous rappelle combien nos activités sont intimement liées à celles de nos prédécesseurs. Cette idée trouve un écho remarquable dans le vav conversif, cette tournure propre à la langue hébraïque qui transforme un verbe conjugué au passé en un futur. Comme un rappel discret, mais fondamental, que le futur ne peut s’inventer sans conscience du passé ; il en est même, parfois, la continuation imprévue.
Quel rôle ont joué les prophètes dans la tradition juive et dans l’Histoire de l’humanité ?
Les prophètes de la Bible sont avant tout des prédicteurs, des sentinelles morales. Ils parlent au nom d’une conscience plus haute, contre les puissants, contre l’injustice, contre l’oubli de l’autre. Ils dérangent, bousculent, interpellent. Ils refusent le compromis avec le pouvoir, dénoncent l’hypocrisie religieuse, défendent les plus vulnérables. Il ne s’agit pas d’associer la parole prophétique aux discours religieux extrémistes – elle s’en distingue radicalement. Elle n’impose pas, elle interpelle. Elle ne cherche pas à exclure, mais à éveiller les consciences. Ce qui est frappant, c’est aussi la dimension universelle de leur mission. Jérémie est appelé « prophète des nations », Jonas et Nahum sont envoyés à Ninive, au cœur d’un empire étranger. Cela montre que la prophétie biblique porte une parole adressée à l’humanité dans son ensemble. Elle traverse les frontières, les cultures, les époques – dès qu’il s’agit de rappeler à chacun sa part de responsabilité, d’éveil et de justice.
Moïse, la figure la plus emblématique de la tradition juive, est devenu prophète à l’âge de 80 ans. Est-il considéré comme le plus grand des prophètes ?
Oui, Moïse occupe une place à part. Il est incontestablement le plus grand des prophètes de la tradition juive. Il est celui qui a parlé au divin « panim el panim » – « face à face, d’intériorité à intériorité ». Il est le lien direct entre la révélation et le peuple. Mais ce qui est fondamental, c’est que cette grandeur repose sur une humilité absolue. La Torah le décrit comme « l’homme le plus humble de la terre ». Et c’est peut-être là le vrai paradoxe de Moïse. Il porte la plus haute mission, sans jamais chercher à se mettre en avant. Mais, aussi exceptionnelle soit sa personnalité, il reste un homme, un messager, et non une figure divine. C’est cette humilité, cette limite assumée, qui donne à sa parole une force unique. Une parole qui ne s’impose jamais par supériorité, mais par fidélité.
Vous dédiez de très belles pages aux prophétesses. Quel rôle ces femmes visionnaires, appelées du divin, ont-elles joué dans l’aventure prophétique de la Bible, particulièrement Sarah, la première matriarche ?
Les prophétesses ont occupé un rôle essentiel dans la Bible, non pas en marge, mais au cœur même de l’histoire spirituelle d’Israël. Dans un monde dominé par des structures patriarcales, elles ont incarné une parole forte et libre. Sarah, première matriarche, en est un symbole puissant : selon Rachi, elle surpassait Abraham en prophétie. Ce n’est pas anecdotique – c’est une reconnaissance de l’autorité spirituelle d’une femme, à une époque où la voix des femmes était souvent ignorée. D’autres, comme Myriam, Déborah ou Houlda, ont pris la parole là où les hommes étaient absents, silencieux ou dépassés. Elles ont jugé, guidé et sauvé leur peuple. Leur présence rappelle que l’appel divin peut être aussi une vocation profondément féminine par son lien à la mémoire, à la justice, à la vie. Ces femmes n’ont pas seulement participé à l’histoire prophétique, elles l’ont incarnée.
Les messages percutants des prophètes ont-ils des résonances aujourd’hui, à une époque où de lourdes menaces planent sur le peuple juif ?
Oui, plus que jamais. Les prophètes avaient cette capacité troublante à lire les signes de leur temps et à alerter quand les fondations morales d’une société vacillaient. Aujourd’hui, à une époque marquée par une résurgence de l’antisémitisme, par les menaces qui pèsent à nouveau sur la sécurité du peuple juif, leur voix garde une actualité saisissante. Ils nous rappellent que le mal commence souvent dans l’aveuglement. Que la peur ne doit jamais étouffer une parole de vérité. Et que rester fidèle à l’éthique, à la justice et à la dignité humaine est une manière de résister. Le message prophétique est un appel à tenir bon dans l’épreuve, à ne pas céder à la haine ni au repli, à croire encore en la possibilité d’un monde plus juste, même quand tout semble aller dans le sens contraire.
« Les prophètes sont à leur manière des soignants attentifs et débordant de tendresse et d’empathie à l’égard des hommes », écrivez-vous. Leur legs et leurs messages humanistes ont-ils influencé le médecin soignant que vous êtes ?
Oui, sans doute. En tout cas, je le ressens ainsi. Quand on soigne avec attention, quand on refuse de détourner le regard, quand on accueille la souffrance, on touche à quelque chose de cette parole prophétique – dans ce qu’elle porte d’éveil, de lucidité, de responsabilité. J’ai toujours pensé que le soin ne doit pas seulement être un geste médical. C’est aussi une manière d’être présent au monde, à l’autre. Et dans cette présence, l’empathie joue un rôle essentiel. Elle est précieuse – et elle devient malheureusement rare. Mais sans empathie, on passe à côté de l’essentiel : la reconnaissance de l’autre dans sa vulnérabilité. Le Talmud dit que la prophétie a disparu, qu’elle ne subsiste plus que chez les fous et les enfants. Cette idée me touche profondément. Car ceux qu’on écarte, qu’on juge trop sensibles, trop décalés, trop peu rationnels sont parfois les premiers à ressentir ce qui ne va pas, à s’indigner, à tendre la main. Je crois que soigner, c’est être du côté de l’autre. Et dans ce geste-là, il reste peut-être une étincelle prophétique, comme une façon silencieuse, mais profonde, de veiller sur le monde.
Crédit photo : © Éditions In Press
