« Israël est devenu l’épicentre du mal dans l’imaginaire de la gauche »
Entrevue avec la sociologue Eva Illouz
Par Elias Levy

Universitaire de renommée internationale, la sociologue franco-israélienne Eva Illouz a été, le 27 mai dernier, l’invitée de marque du Musée de l’Holocauste de Montréal à l’occasion du lancement officiel par cette institution mémorielle de son nouveau projet de recherche sur l’antisémitisme et l’enseignement de la Shoah au Québec. Ce projet de 5 ans, mené en collaboration avec l’Université du Québec à Montréal (UQAM), l’Université Laval à Québec et l’Université de Sherbrooke, est financé par le gouvernement du Canada.
Née à Fès (Maroc), professeure de sociologie à l’Université hébraïque de Jérusalem et directrice de recherche à la prestigieuse École des hautes études en sciences sociales de Paris, spécialiste de la sociologie des sentiments et de la culture, Eva Illouz est l’autrice d’une quinzaine de livres très remarqués traduits en une vingtaine de langues.
Dans son court essai Le 8 octobre. Généalogie d’une haine vertueuse, publié à l’automne 2024 dans la collection « Tract » des éditions Gallimard, elle s’interroge sur la révélation d’un antisémitisme de gauche au lendemain de l’attaque du Hamas contre Israël.
Elle vient de publier aux éditions Gallimard Explosive modernité. Malaise dans la vie intérieure.
La Voix sépharade l’a rencontrée dans les locaux de la CSUQ.

Qu’est-ce qui vous a le plus frappée le 8 octobre 2023, le lendemain de l’attaque très meurtrière du Hamas contre Israël ?
La synchronicité des réactions a été sidérante, cela a donné le sentiment que quelque chose provenant de plusieurs directions se tramait en amont, qu’il y avait eu un travail de fond sur l’opinion publique, et que tout ça a convergé le 8 octobre 2023.
En tant que membre de la gauche israélienne très critique des politiques du gouvernement Netanyahou, je crois que je n’ai pas vu, ou compris, que se tramait une guerre idéologique en dehors d’Israël. Les Israéliens ont plus de mal à comprendre et à voir cela.
On est dans une situation où plusieurs choses sont vraies à la fois, d’où le confusionnisme immense qui sévit aujourd’hui.
Il est très possible que le gouvernement de Netanyahou soit en train de mener à Gaza une politique qui ressemble beaucoup – je ne suis pas sur le terrain pour pouvoir le confirmer – non pas à un génocide, mais à un nettoyage ethnique : déplacer la population palestinienne et l’éconduire de Gaza, comme le préconise aussi le plan de Donald Trump.
Beaucoup de Juifs de la diaspora qui défendent l’existence d’Israël ne comprennent plus le sens de la guerre que le gouvernement Netanyahou mène à Gaza et trouvent que cette situation n’est ni lisible ni défendable.
Parallèlement, la gauche progressiste est en train de créer une situation où les Juifs israéliens et les Juifs sionistes sont mis au ban de l’humanité et déshumanisés. C’est véritablement ça qui est en jeu. Par exemple, ce qui est en jeu dans le boycott d’Israël, c’est la vieille exclusion ancestrale des Juifs. Avant c’était le ghetto, aujourd’hui, c’est le boycott. C’est plus chic. Une certaine gauche intellectuelle est devenue la matrice d’une politique de haine contre Israël et les Juifs.
Le wokisme est-il le principal catalyseur de la vague d’antisionisme et d’antisémitisme qui a déferlé sur les campus universitaires après les événements funestes du 7 octobre 2023 ?
Ce sont les campus américains qui ont été les plus atteints par ce mouvement de protestation contre Israël. Le wokisme émane principalement des universités américaines. Mais ce serait une erreur de faire du wokisme le principal orchestrateur de ce mouvement étudiant anti-Israël, car ce serait faire le jeu de Donald Trump. Le wokisme était certes un terrain fertile, mais pas plus que ça.
En accusant uniquement le wokisme, on commetrait l’erreur de négliger le travail organisationnel de fond qui a été fait par l’Iran et le Qatar dans la création d’organisations étudiantes, les relais de l’idéologie antisioniste soviétique et les organisations internationales. Il ne faut pas tomber dans le piège de l’extrême droite et voir le wokisme comme notre cible privilégiée. Il ne faut pas non plus être instrumentalisé par Trump.
Donald Trump s’attaque fermement à l’antisémitisme sur les campus américains avec une série de mesures drastiques. Ses méthodes ne risquent-elles pas de produire l’effet inverse de celui escompté ?
Les mesures adoptées par l’administration Trump à l’endroit de plusieurs grandes universités américaines constituent une attaque très grave contre l’intégrité du combat contre l’antisémitisme que nous devons mener contre la droite et contre la gauche.
Je pense également que le vote pour Trump lors de la dernière élection présidentielle américaine n’est pas totalement étranger aux sentiments – non seulement de désordre, mais aussi de chaos moral – que les manifestations anti-Israël sur les campus ont suscités chez une partie du public américain.
Le chaos moral, c’est quand vos catégories morales semblent inversées : le mauvais apparaît comme le bon et le bon comme le mauvais. Pour beaucoup de citoyens ordinaires américains, l’antisémitisme sur les campus est l’expression d’un chaos moral. C’était probablement l’un des buts des organisateurs de ces manifestations anti-Israël sur les campus américains.
Il faut être clair : ce que fait Trump est indéfendable, il est en train de démanteler la démocratie américaine. Il utilise l’antisémitisme comme prétexte. Il ne faut en aucun cas jouer ce jeu.
De l’autre côté, je ne sais pas si on peut compter sur la bonne volonté des acteurs et des décisionnaires dans les universités pour prendre les mesures nécessaires pour pacifier des campus échaudés. J’ai l’impression parfois que ce combat est déjà perdu.
On ne se rend pas compte qu’un très grand nombre d’activistes, de professeurs et d’intellectuels associent aujourd’hui la bonne marche du monde à la neutralisation ou l’élimination d’Israël. C’est devenu absolument fondamental dans leur identité. C’est pourquoi je ne vois pas comment changer, de façon pacifique, le cours des choses dans les universités américaines. Israël est devenu l’épicentre du mal dans l’imaginaire de la gauche progressiste qui projette sur ce pays les crimes de l’esclavage et la spoliation des autochtones. On a fait un télescopage.
Aujourd’hui, Israël et les Juifs sionistes sont stigmatisés à travers le prisme du colonialisme.
La figure du colonisé, devenue centrale dans la gauche, n’est pas un phénomène nouveau, celle-ci a émergé dans les années 70, quand elle a remplacé la figure du prolétaire et que la lutte des classes s’est substituée à la lutte entre l’Empire et les colonies. C’est pourquoi le philosophe Michel Foucault, qui n’était pas marxiste, a, pendant un moment, épousé la cause de l’ayatollah Khomeini en Iran. Pour Foucault, qui détestait l’Occident, comme beaucoup d’intellectuels de son époque, le combat de Khomeini exprimait le rejet de l’Occident.
Il y a un arrière-fond profondément anti-occidental, qui perçoit l’Occident comme déliquescent et atteint d’une maladie dégénérative très avancée. L’Occident a produit une haine anti-occidentale en son sein et en dehors qui n’a aucun précédent dans l’histoire. Et il y a une cause politique anti-impérialiste, qui télescope l’anti-impérialisme ou l’anticolonialisme avec le racisme à l’œuvre dans les sociétés, et qui dénonce les discriminations et le racisme dont sont l’objet des groupes issus de l’immigration, comme si c’était la simple continuation du colonialisme. Le colonialisme a été barbare, le racisme est intolérable, mais on ne peut faire comme si le colonialisme n’avait pas pris fin.
L’idéologie anticoloniale est au cœur des campagnes contre Israël, particulièrement dans les campus universitaires.
Dans les sociétés occidentales, à partir des années 2000, le schème d’analyse du décolonialisme a joué un rôle disproportionné dans les universités, dans les relations entre les minorités juives et les autres minorités et dans la conceptualisation d’Israël, même si, évidemment, l’idée qu’Israël est un pays colonial et colonialiste est bien antérieure aux années 2000.
Les Juifs n’entrent pas dans le schème d’analyse du décolonialisme parce qu’ils n’ont pas été colonisés. Ils ont été tout simplement exterminés. Ça veut dire que l’antisémitisme ne pouvait plus s’inscrire dans ce qui à partir des années 2000 était considéré comme le crime majeur du colonialisme, qui est devenu le schème dominant pour expliquer aussi les injustices sociales qui affligeaient certains groupes minoritaires.
En plus, parce que les Juifs étaient « blanchis » par leur ascension sociale et parce que la Shoah semblait éclipser et déplacer d’autres formes de domination raciale, la centralité que les massacres des Juifs a occupée dans la mauvaise conscience occidentale a été interprétée comme une façon de dominer les autres minorités.
Le résultat fut une réécriture de l’Histoire, d’autant plus facile que les intentions des acteurs et les circonstances de leurs actions devenaient superflues et même encombrantes.
Quelle forme la réécriture de ce chapitre de l’Histoire du XXe siècle a-t-elle prise ?
On a effacé de l’Histoire le fait que le sionisme était fondamentalement antiraciste, puisqu’il était une réponse et un antidote à la persécution et à la haine des Juifs. On a effacé que les Juifs en Palestine mandataire avaient mené un combat anticolonial (à partir de 1939, ils se sont opposés aux Anglais qui s’étaient approprié le territoire). On a effacé que les Juifs étaient arrivés d’Europe et des pays arabes en tant que réfugiés, fuyant une mort certaine (les pays arabes n’ont à ce jour jamais assumé leur responsabilité dans leurs pogroms antijuifs), et surtout qu’ils étaient tout aussi indigènes que les Arabes, sans doute plus, puisque la présence juive en Palestine remonte à 3000 ans. La notion d’indigénéité, telle que développée par les études décoloniales, fait référence à la question de la primauté de la présence. Les Juifs étaient certainement présents sur le territoire de la Palestine avant les Palestiniens. On a effacé que dans le sionisme il ne s’agit pas d’un projet capitaliste et avaricieux, comme presque tous les colonialismes l’ont été…
Je ne suis pas du tout en train de justifier une position israélienne. Je suis tout simplement en train d’expliquer pourquoi le conflit israélo-palestinien est un cas compliqué, un cas à part qui a été complètement escamoté par la pensée décoloniale.
Le décolonialisme a donné naissance à ce que l’analyste marxiste Steve Cohen a appelé « l’antisionisme transcendental » : une forme d’antisionisme qui n’a plus vraiment de rapport avec les actions concrètes de l’État d’Israël ou les politiques de son gouvernement. « L’antisionisme transcendental » peut exister sans Israël et sans le sionisme.
En France, l’extrême gauche n’exploite-t-elle pas l’idéologie anticoloniale à des fins électoralistes ?
Les Arabes en France souffrent de racisme, de discrimination et de négligence. Ce racisme, qui est bien réel, est exploité et instrumentalisé par des formations de gauche, comme La France insoumise, qui interprète ce racisme en termes de colonisation.
Une partie de la rhétorique anticolonialiste des Arabes a son origine chez les Frères musulmans, qui dans les années 30 martelaient aussi une rhétorique antimoderne et anticolonialiste. Jusqu’à aujourd’hui, cette rhétorique est très prévalente, pas seulement à cause de la réalité du colonialisme occidental, mais aussi parce que c’est une façon d’instrumentaliser une langue qui permet à des puissances musulmanes d’avoir une influence dans les pays occidentaux à travers ses gauches. L’Iran utilise souvent une rhétorique qui imite les tropes et les vocabulaires de la gauche. Comme intellectuelle de gauche, pour moi, le défi est de reconstruire une gauche qui ne soit plus instrumentalisée par des idéologies anti-occidentales.
Que faire face à la montée en puissance de l’antisémitisme en Occident ?
Les Juifs sont piégés, car ils ne sont plus audibles par ceux qui combattent le racisme. Un ami m’a dit dernièrement : « De toutes les façons, ils ne se calmeront pas tant qu’il n’y aura pas encore une fois un grand massacre. » Ce qu’il voulait dire, c’est que les antisémites ne réalisent véritablement ce qu’ils font que quand leurs actes les mènent à la barbarie. L’étau idéologique dans lequel se trouvent les Juifs est frappant.
Vous êtes donc assez pessimiste pour l’avenir d’Israël et des Juifs ?
Pour l’extrême gauche, le 7 octobre est un pogrom dont Israël porte l’entière responsabilité.
Leur logique est macabre et diabolique. C’est pourquoi ils ont qualifié le récent assassinat d’un couple de jeunes diplomates israéliens à Washington d’« acte de résistance ».
Un influenceur américain, Guy Christensen, très actif sur le réseau social TikTok, suivi par plus de 3 millions d’abonnés, a soutenu et fait l’éloge de ce meurtre abject.
Pourquoi suis-je pessimiste ? Parce que les réseaux sociaux, c’est une économie du nombre. Un influenceur, qui a beaucoup de suiveurs, a intérêt à faire du nombre. Guy Christensen a approuvé sans ambages le meurtre de deux jeunes diplomates israéliens parce qu’il savait que ça n’allait pas affecter négativement ses chiffres d’audience.
Cette logique du nombre pénalise fortement la minuscule minorité que les Juifs représentent, 0,2 %, c’est vous dire. Si en plus on décompte les Juifs antisionistes, les Juifs indifférents à l’avenir d’Israël et les Juifs qui veulent se faire bien voir par les progressistes, on pourrait évaluer à pas plus de 2 millions, peut-être même 1,5 million – la population juive israélienne n’étant pas incluse dans cette équation –, le nombre de Juifs dans le monde qui défendent la cause d’Israël, même de façon critique.
Crédit photo : © Francesca Mantovani – Éditions Gallimard
