« En Iran, il n’y a rien de secret pour le Mossad »
Entrevue avec Stéphane Simon, spécialiste du renseignement
Par Elias Levy
« Israël a pénétré très tôt l’appareil d’État iranien », explique en entrevue avec La Voix sépharade le journaliste et documentariste français Stéphane Simon, coauteur avec le journaliste et réalisateur israélien, Pierre Rehov, d’un livre haletant, très documenté, qui se lit comme un thriller, 7 octobre. La riposte (éditions Fayard, 2025).
Un récit réel et décapant dans lequel ces deux spécialistes du renseignement relatent l’implacable guerre secrète qu’Israël et l’Iran se livrent par l’intermédiaire de leurs services de renseignement et de contre-espionnage respectifs.
Grâce à une combinaison de renseignement humain (HUMINT), de technologie de pointe et de planification méticuleuse, le Mossad est parvenu à déjouer des menaces majeures tout en frappant les plus redoutables ennemis d’Israël bien au-delà de ses frontières.
Une guerre techno impitoyable qui est encore loin d’être terminée.

Quelles sont les principales caractéristiques de la structure chapeautant les services de renseignement israéliens ?
L’une des principales caractéristiques est l’étroite collaboration entre le Mossad, le Shin Bet et l’Unité 8200. Collaboration renforcée après l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023, avec la mise en place du NILI, bureau commun de regroupement des informations.
Chaque agence, bien qu’autonome, partage des renseignements pour combler les lacunes dans les perspectives générales de sécurité d’Israël.
Le Mossad, qui opère au niveau international, fournit des informations capitales sur les menaces extérieures, les acteurs étrangers hostiles et les développements régionaux.
Le Shin Bet est responsable de la surveillance des territoires palestiniens, notamment de Gaza et de la Cisjordanie, du contre-espionnage et de la lutte contre le terrorisme.
L’Unité 8200 intervient au carrefour de la technologie et de la guerre. Elle est l’avant-garde des capacités israéliennes en matière de cyberespionnage. Sa mission : protéger le pays contre les cyberattaques et lancer des cyberopérations pour entraver les communications et les attaques de l’ennemi. Depuis des années, l’Unité 8200 mène des opérations d’infiltration, de undercover. Récemment, l’Unité 8200 a monté et exécuté magistralement deux missions époustouflantes : au Liban, l’explosion de bipeurs et de talkies-walkies piégés, et en Iran, l’élimination des principales têtes dirigeantes du régime et du programme nucléaire.
Le 7 octobre 2023, pourquoi y a-t-il eu d’énormes failles sur le plan des renseignements partagés entre ces trois entités responsables, avec Tsahal, d’assurer la sécurité d’Israël ?
Les services de renseignement sont surtout des services de filtre, les informations remontent toujours, mais ce qui est important, c’est la pertinence du tri. Or, les semaines précédant le 7 octobre 2023, cet élément fondamental a fait défaut pour plusieurs raisons.
Une raison circonstancielle : l’attaque du 7 octobre a eu lieu un jour où Israël célébrait une fête religieuse, Tsahal n’a pas eu alors toute la latitude pour traiter l’information triée.
À cette période, Tsahal était roulé dans la farine par le Hamas parce que celui-ci collaborait depuis quelques années avec les services de renseignement israéliens. La preuve en est donnée par les informations que le Hamas a fournies au Shin Bet, en particulier sur un groupuscule rival affilié au djihad islamique palestinien. L’état-major de Tsahal était bien conscient que le Hamas nourrissait des sentiments belliqueux envers Israël, mais il tablait sur cette coopération tacite. Les Israéliens se sont lamentablement plantés.
Il y a aussi une raison plus structurelle : le grand mépris et l’arrogance des Israéliens envers les Palestiniens, qui ont amené les dirigeants israéliens et le haut commandement de Tsahal à sous-estimer la menace et à penser que les Palestiniens étaient incapables de monter une opération de l’envergue de celle qu’ils ont exécutée minutieusement le 7 octobre 2023. Les Israéliens n’avaient jamais imaginé une opération de l’ennemi qui pénétrerait plus d’un ou deux points des grilles de sécurité – les « murs » – érigées par Israël le long de sa frontière avec Gaza. Or, le 7 octobre 2023, ces grilles de sécurité ont été pénétrées à trente endroits différents.
Le 31 juillet 2024, l’élimination par le Mossad d’Ismaël Haniyeh, chef du Hamas, à Téhéran est la preuve qu’Israël a une très bonne connaissance de tout ce qui se passe au plus haut niveau du régime iranien.
Absolument. Il faut rappeler qu’Ismaël Haniyeh a été tué par une frappe israélienne dans une résidence hautement surveillée jouxtant le palais présidentiel iranien. Donc, non seulement c’est une opération spectaculaire parce qu’elle a été exécutée avec succès en territoire ennemi, mais en plus, elle s’est déroulée dans une résidence particulièrement surveillée, hautement symbolique, où les convives de marque du régime iranien sont reçus.
Cette opération est le résultat d’infiltrations profondes des services secrets israéliens qui ont commencé au début des années 80, en particulier après la mort de l’ayatollah Khomeini.
Israël a pénétré très tôt l’appareil d’État iranien. Ces infiltrations du Mossad ont décuplé depuis.
Depuis 2015, Israël a parfaitement compris, après les accords de normalisation entre la République islamique d’Iran et l’administration de Barack Obama, qu’il ne pouvait compter que sur lui-même. Israël a toujours considéré que ces accords menaçaient sérieusement son existence.
La mission du Mossad en Iran a été facilitée par le régime de Téhéran qui est extrêmement corrompu. Aujourd’hui, beaucoup d’Iraniens travaillent pour les services secrets israéliens, par conviction ou par corruption.
Le résultat de ces opérations d’infiltration est très spectaculaire, puisque le Mossad observe et ausculte le régime des mollahs iraniens, de haut en bas, comme s’il était dans un aquarium. En Iran, il n’y a rien de secret pour le Mossad. Je me souviens d’une de mes sources au Mossad qui m’avait dit que chaque fois qu’un haut dirigeant iranien fait un pas, un signal lumineux s’allume dans les bureaux du Mossad.
Depuis le 7 octobre 2023, les services de renseignement israéliens ont mené avec grand succès des opérations stupéfiantes, notamment au Liban et en Iran.
Les 17 et 18 septembre 2024, le Mossad a réussi une opération spectaculaire dans la banlieue sud de Beyrouth en faisant exploser simultanément des bipeurs et des talkies-walkies portés par des miliciens du Hezbollah. Ces engins habilement piégés furent activés à distance.
Le 13 juin 2025, jour du lancement de l’opération militaire israélienne Rising Lion, le Mossad a donné des instructions pour que les principaux membres du haut commandement du régime iranien soient réunis en urgence dans une même salle. Ce qui a facilité grandement leur élimination. Ceux qui n’étaient pas présents à cette réunion ont été assassinés à leur domicile la même nuit.
Pendant l’opération Rising Lion, le Mossad a utilisé un stock de drones, accumulé depuis des mois dans la périphérie de Téhéran, pour bombarder les batteries de missiles antiaériens iraniens, de manière à ce que l’armée de l’air israélienne puisse prendre plus facilement le contrôle du ciel iranien.
Pendant douze jours, et ça aurait pu durer bien davantage, les Israéliens ont mené leurs frappes comme bon leur semblait depuis l’espace aérien iranien. Ils n’avaient en face d’eux personne pour les arrêter, aussi incroyable que cela puisse paraître.
Le Mossad mène donc ses opérations à sa guise au cœur même du territoire iranien.
Israël surveille depuis de nombreuses années, comme le lait sur le feu, le programme nucléaire iranien. C’est à la fois des installations, de l’uranium enrichi et des scientifiques chevronnés pour le mener à terme. Ce ne sont pas des chercheurs que l’on remplace facilement, ils ont une expertise très particulière. Durant la guerre de douze jours contre l’Iran qui a fait rage à la mi-juin, Israël a traqué et assassiné quinze chercheurs majeurs du programme nucléaire iranien. En les éliminant, l’État hébreu a gagné plusieurs années de tranquillité.
Cette attaque israélienne, exécutée avec le concours des États-Unis, n’a pas causé que des dégâts au niveau des infrastructures, elle a aussi laminé une partie de la matière grise au service du développement de la bombe nucléaire iranienne.
À travers une série d’opérations menées par le Mossad depuis 2020, un signal très explicite a été envoyé aux scientifiques iraniens : ce n’est pas un métier d’avenir que de travailler pour le programme nucléaire iranien.
Dès que les conditions sont réunies, Israël élimine directement, sans la moindre sommation, des scientifiques attachés au programme atomique iranien.
Israël se moque du droit international, considérant que ces opérations préventives sont un acte de légitime défense. Il faut quand même savoir qu’en Iran, il y a des comptes à rebours calés sur 2040, date à laquelle, selon les Iraniens, l’État d’Israël n’est plus censé exister. Israël sait que l’Iran a promis sa destruction, et que la bombe nucléaire est un moyen d’y parvenir. Les Israéliens ne se laisseront jamais faire, quitte à mener des opérations extrêmement hardies, comme celles qu’ils ont accomplies avec succès ces dernières années.
L’une des opérations les plus éclatantes du Mossad sur le territoire iranien a été, certes, l’assassinat en 2020 du scientifique Mohsen Fakhrizadeh, considéré comme le père de la bombe nucléaire iranienne.
Il a fallu onze ans au Mossad pour éliminer Mohsen Fakhrizadeh, l’un des scientifiques les mieux protégés d’Iran. La méthode utilisée pour l’éliminer est stupéfiante : une mitraillette cachée dans un pick-up, activée à 1000 kilomètres de distance grâce à un relais visuel satellitaire et à un programme d’intelligence artificielle (IA) qui prenait en compte les différentiels liés à la vitesse et aux secousses de la voiture où se trouvait Fakhrizadeh. Une opération hors norme.
Ce que j’appelle « la guerre secrète » entre Israël et l’Iran est une guerre très techno, qui repose sur le traitement de l’information et sur la technologie la plus sophistiquée.
La guerre entre Israël et l’Iran pourrait-elle repartir de plus belle dans les prochaines semaines ?
Depuis le cessez-le-feu imposé par Donald Trump à Israël et à l’Iran le 25 juin dernier, la guerre est redevenue secrète. Mais, celle-ci est loi d’être finie, il est fort probable qu’Israël lancera de nouvelles opérations contre l’Iran. Tant qu’il y aura péril en la demeure, Israël mettra en œuvre sa nouvelle doctrine sécuritaire, basée sur celle forgée en 1948, peu après la création de l’État hébreu : la défense offensive. Pour contrer chaque menace considérée comme existentielle, les Israéliens prendront les devants en allant frapper leurs ennemis, qui qu’ils soient et où qu’ils se trouvent.
Dans l’arène politique, des diplomaties occidentales, notamment la française, s’activent pour reconnaître officiellement l’État de Palestine. Cette démarche vous paraît-elle pertinente alors que la guerre sévit toujours à Gaza ?
La diplomatie française gesticule beaucoup, agit peu, ne fait pas grand-chose et ressasse des mots et des formules souvent bien creux. Au regard de l’article 80 de la Charte des Nations unies, la reconnaissance de l’État palestinien exige, comme condition préalable, une reconnaissance mutuelle entre Israël et la Palestine. C’est incroyable que des diplomates, ou des hommes politiques, dont le ministre des Affaires étrangères français, Jean-Noël Barrot, puissent raconter de telles balivernes.
Certains pays reconnaîtront l’État palestinien, mais celui-ci ne pourra voir officiellement et concrètement le jour tant qu’il n’aura pas reconnu l’État d’Israël. Or, comme les Palestiniens n’ont jamais voulu reconnaître l’État d’Israël, la situation est plutôt kafkaïenne.
Ça fait presque 70 ans qu’on nous parle de la solution à deux États. Pardonnez-moi, mais on n’est pas à la veille de voir le début de la mise en œuvre de cette solution, parce qu’il faudrait préalablement que les responsables politiques palestiniens déclarent une fois pour toutes, et sans ambiguïté, qu’ils reconnaissent Israël et renoncent à la guerre. Or, pour ces derniers, il n’est pas question de renoncer à la libération de ce qu’ils appellent « la Palestine ». Je rappelle qu’ils veulent libérer la Palestine de la mer au Jourdain, c’est-à-dire, que l’État d’Israël soit rayé de la mappemonde. Donc, dans ce contexte-là, parler d’une solution à deux États, c’est faire un discours aux oiseaux !
Quel scénario est le plus plausible pour l’après-guerre à Gaza ?
Je ne peux pas lire l’avenir dans le marc de café ! Je pense cependant que Donald Trump et Benyamin Netanyahou ont en tête l’idée de mettre le territoire de Gaza sous l’autorité d’un des pays signataires des accords d’Abraham. Ça pourrait être l’Arabie saoudite, une fois qu’elle aura adhéré à ces accords, ce qu’elle s’apprêtait à faire avant l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023. Si c’est le cas, on pourrait imaginer les Saoudiens administrer à distance les territoires palestiniens. On pourrait aussi imaginer la Jordanie gérer la Cisjordanie. Ce seraient des excroissances de ces deux États arabes qui auraient un particularisme : ce seront des territoires sous la tutelle de pays arabes susceptibles de travailler en bonne intelligence et en diplomatie avec Israël. J’y crois davantage, à ce scénario, qu’à celui d’une soudaine mise en œuvre de la solution à deux États.
Crédit photo : © Éditions Fayard
