« Ce qui structure l’identité palestinienne, c’est la haine des Juifs et la destruction d’Israël »
Entrevue avec le journaliste Michaël Prazan
Par Elias Levy


Journaliste et documentariste réputé, spécialiste du terrorisme et des idéologies meurtrières, Michaël Prazan a publié récemment un essai-enquête percutant : La vérité sur le Hamas et ses « idiots utiles » (éditions de L’Observatoire, 2025).
Il a présenté ce livre à Montréal, à l’invitation de la Fédération sépharade du Canada et de la CSUQ.
La Voix sépharade l’a rencontré.
Quels sentiments vous habitent depuis le 7 octobre 2023 ?
Le 7 octobre 2023 a bouleversé nos vies. Ses lendemains également. Il y a eu des failles sécuritaires israéliennes, mais le déploiement de violence qui s’est exprimé ce jour-là, la haine, les viols, les massacres de sang-froid, a atteint un tel degré dans l’horreur que, même en connaissant la nature et les objectifs du Hamas, personne n’aurait pu l’anticiper.
J’avais accueilli très favorablement les accords d’Abraham, toutefois avec une certaine appréhension. Je me disais : attention, si l’on oublie les Palestiniens, ils se rappelleront à nous. Le 7 octobre 2023, ils se sont rappelés à nous de la manière la plus féroce.
Il était nécessaire, après cela, qu’Israël détruise l’arsenal militaire et les structures terroristes éparpillées du Hamas qui quadrillent l’ensemble du territoire de la bande de Gaza. Mais Israël aura beau détruire ses infrastructures et éliminer ses effectifs, le Hamas, une création des Frères musulmans, est avant tout une idéologie, et celle-ci ne disparaîtra pas du jour au lendemain.
Éradiquer le Hamas, tel est l’objectif de guerre principal d’Israël, n’est-ce pas un vœu pieux ?
Au début de la guerre, le Hamas comptait entre 40 000 et 60 000 « combattants ». Si, aujourd’hui, la relève est recrutée, comme le faisait Hitler à la fin de la Seconde Guerre mondiale, parmi des adolescents fanatisés, c’est qu’il y a eu une déperdition des forces combattantes du Hamas, parce que Tsahal a porté des coups sévères dans ses rangs. Mais je ne crois pas que l’idéologie que le Hamas et les Frères musulmans portent, nourrie par un antisémitisme virulent, sera détruite à l’issue de ce conflit.
Depuis 20 ans, la population de Gaza vit quotidiennement sous le joug d’une idéologie délétère qui prône l’extermination des Juifs et glorifie la « mort en martyr » – en accord avec la devise des Frères musulmans qui déclare : « Le martyr est notre plus grande espérance. ». La haine des Juifs y est devenue structurelle.
Mais il y a aussi, chez les Gazaouis, après tant de destructions et plus d’un an d’une guerre terrible, une lassitude qui a érodé la popularité du Hamas, au point qu’on estime désormais qu’elle n’excède pas 5 % à Gaza. Depuis les événements du 7 octobre 2023, c’est en Cisjordanie que le groupe terroriste gagne en popularité.
Vous ne croyez pas au dénouement de ce vieux conflit ?
La situation pourrait s’apaiser pendant un temps, mais ce conflit ne sera pas résolu définitivement pour autant. Force est de rappeler que depuis 1947, il y a eu 12 plans de paix et plans de partage, tous plus généreux les uns que les autres d’un point de vue territorial pour les Palestiniens. Ces 12 plans de paix ont tous été acceptés par Israël, et tous refusés par les Palestiniens, il faut en prendre acte.
Le mouvement national palestinien ne s’est-il pas considérablement radicalisé depuis 1993, année de la signature des accords israélo-palestiniens d’Oslo ?
Indéniablement. En réalité, ce qui structure aujourd’hui l’identité palestinienne, ce n’est pas la volonté d’avoir un État indépendant, ce scénario ne correspond pas à l’imaginaire, à la politique et à l’histoire du monde arabe au sens large et du monde palestinien au sens plus particulier. Ce qui structure l’identité palestinienne, c’est la haine des Juifs et la destruction d’Israël. Pour venir à bout de ce projet mortifère, il faudra imaginer d’autres solutions, et donner du temps au temps pour favoriser l’émergence d’une nouvelle génération de leaders palestiniens ayant grandi dans un imaginaire moins hostile et destructeur.
Quel est votre point de vue sur les propositions formulées par le président américain Donald Trump pour mettre un terme à la guerre à Gaza ?
On ne sait jamais ce que Donald Trump a en tête, c’est très difficile d’y voir clair dans son expression et dans sa pensée. Toujours est-il qu’avec ses déclarations fracassantes, il a déplacé le paradigme du conflit israélo-palestinien.
La solution qu’il propose pour dénouer la crise à Gaza n’est évidemment pas réaliste, ni souhaitable, parce qu’on ne va pas renvoyer 800 000 Palestiniens de Gaza en Jordanie et 800 000 en Égypte, deux pays dont le pouvoir est, surtout en Jordanie, extrêmement fragile. De tels flux migratoires déstabiliseraient considérablement ces deux pays qui, je le rappelle, ont fait la paix avec Israël. À mon avis, ne serait-ce que pour cette raison, le plan de Trump est une mauvaise idée.
Qui remplacera le Hamas à Gaza à la fin de la guerre ? C’est encore à ce jour, un grand point d’interrogation. Si un pouvoir démocratique voyait le jour en Cisjordanie ou à Gaza, il y a fort à parier qu’à la faveur des élections, tôt ou tard, il basculerait dans l’islamisme, comme ce fut le cas dans de nombreux pays arabes : au final, ce sont toujours les Frères musulmans qui finissent par gagner. Je pense qu’aujourd’hui, après le coup de semonce du 7 octobre 2023, Israël ne le permettra pas.
Vous rappelez dans votre livre les différentes phases du projet des Frères musulmans visant à islamiser le monde.
Le Hamas, c’est les Frères musulmans. Or, depuis 1928, date de sa création en Égypte, cette organisation islamiste radicale n’a pas changé de logiciel, elle souscrit au même programme que lors de sa fondation. Un projet en trois volets :
- La prise du pouvoir, que ce soit par les urnes ou par un coup de force, selon les situations.
- À moyen terme : la reconstitution d’un califat islamique qui s’étendrait du Maroc au Pakistan. Pour les promoteurs de ce projet, il est impossible de reconstituer un califat avec une pustule juive, Israël, en son centre. Depuis la fin des années 1920, l’un des objectifs principaux des Frères musulmans, c’est d’empêcher l’implantation et la pérennisation d’un État juif au Moyen-Orient. Ils se réfèrent, y compris dans la charte du Hamas, aux croisades, partant du principe que pendant plusieurs siècles les chrétiens se sont approprié cette terre, mais qu’au final, ils ont été contraints de plier bagage.
Pour le Hamas et les Frères musulmans, il ne fait aucun doute que les Juifs finiront eux aussi soit par être annihilés, soit par partir. Ils considèrent la terre de Palestine, et Jérusalem, appelée Al-Qods, comme un Waqf, c’est-à-dire « un bien sacré de l’islam ». À leurs yeux, la terre est sacralisée, c’est une terre islamique, qui ne peut être corrompue par l’existence d’un État juif. La mission des Frères musulmans, c’est que cette terre retrouve sa pureté originelle et sa vocation d’être au centre d’un califat islamique.
3- À très long terme, unifier l’humanité sous une seule bannière, la seule vérité révélée : l’islam. Pour atteindre cet objectif ambitieux, il faut donc islamiser le monde, c’est-à-dire mettre en œuvre le projet d’un califat mondial.
Depuis le 7 octobre 2023, les actes antisémites dans les pays occidentaux ont bondi, particulièrement sur les campus universitaires. Ce phénomène sinistre semble irréversible ?
L’antisémitisme a toujours été présent en Occident. S’il a été mis en sourdine après la Shoah, il a ponctuellement redonné de la voix à l’occasion des différentes crises qui ont traversé le Moyen-Orient. L’antisémitisme politique, naguère ancré dans une extrême droite antidémocratique, a aujourd’hui basculé à l’extrême gauche.
Depuis 40 ans, l’antisionisme, comme naguère l’antisémitisme à l’extrême droite, est ce qui structure les différentes familles de la gauche radicale : les décoloniaux, les trotskistes, les antifas, les wokes et d’autres tendances groupusculaires. Ces groupes, rassemblés autour de « l’antisionisme », forment les différentes composantes du mouvement créé par Jean-Luc Mélenchon, La France insoumise (LFI), de même que le NPA (Nouveau parti anticapitaliste).
Le wokisme est-il le principal catalyseur de l’idéologie d’extrême gauche, farouchement antisioniste ?
Le wokisme a permis d’expulser la victime juive de la Shoah du champ des minorités « opprimées » pour en faire un « super-dominant ». C’est la force du signe juif pour les antisémites : selon les époques, il est ce qu’on projette sur lui. Trop blanc ou trop oriental, trop pauvre ou trop riche, il demeure une figure sur laquelle on projette les péchés supposés du monde occidental, ou ce que l’on aimerait l’en voir expulsé. Ne soyons donc pas trop surpris par ce à quoi nous assistons aujourd’hui. Il est plus facile pour un Canadien d’accuser Israël de colonialisme, d’apartheid, d’appropriation de territoires ou de crimes contre l’humanité plutôt que de se dire : « On va rendre le Canada aux Amérindiens, qui étaient les premiers habitants de ce territoire et que nous avons colonisés et culturellement génocidés. » C’est une manière de se débarrasser à peu de frais de la culpabilité du monde occidental.
Le Palestinien n’est-il pas aujourd’hui la victime absolue ?
Cette inversion accusatoire est le comble du paradoxe. Surtout après le 7 octobre 2023, où il s’agit de transformer l’agresseur en agressé, le bourreau en victime. Pour valider cette inversion, il faut invalider tout le reste, c’est-à-dire toutes les preuves du crime. C’est la logique fallacieuse et diabolique qui anime ceux qui ont arraché les affiches des enfants Bibas et des autres otages détenus à Gaza. Bon nombre de détracteurs d’Israël sont résolument persuadés que le narratif israélien relève d’une imposture, du motif renouvelé d’un « complot juif » qui recourt à des subterfuges et à des ruses pour faire croire que les Israéliens sont des victimes alors qu’en réalité ils sont des bourreaux. C’est la logique même de l’antisionisme qui finit toujours par aboutir à un antisémitisme des plus traditionnels, que ce soit par des caricatures, des clichés bas de gamme, du style « les Juifs ont trop de pouvoir », ou, comme ici, par une forme nouvelle de négationnisme.
Que répondez-vous à ceux qui accusent Israël de perpétrer un « génocide » à Gaza ?
Je suis un petit-fils de déportés gazés à Auschwitz-Birkenau. Si les nazis avaient envoyé à mes grands-parents des petits mots les sommant de quitter leur maison, ils auraient échappé à la chambre à gaz. Qui veut commettre un génocide ne prévient pas les victimes de leur prochaine extermination.
Les médias et beaucoup de gens laissent entendre que le génocide se définit par la comptabilité des victimes. Non, le génocide, c’est avant tout une intention. Et celle-ci ne me semble pas prévaloir dans la guerre qu’Israël mène contre le Hamas à Gaza. S’il est vrai qu’il y a beaucoup de morts parmi la population civile palestinienne de Gaza, beaucoup trop, on est aussi en droit de mettre en doute les chiffres « officiels » dont nous abreuve le Hamas.
Mais le génocide est le crime des crimes, et il y a une forme de jouissance, voire de revanche sur l’Histoire, à affirmer que les victimes du génocide d’hier (la Shoah) sont les génocidaires d’aujourd’hui. Il y a eu 500 000 morts durant la guerre en Syrie. Or, je n’ai vu personne descendre dans les rues ou protester dans les universités pour exiger la fin des massacres. De même qu’après les attentats parisiens de 2015, quand la France a vitrifié Mossoul et Raqqa sous ses bombes, faisant au bas mot 10 000 victimes civiles, personne n’a pensé crier au génocide !
Les entorses à la logique sont partout dans l’affirmation qu’Israël commettrait un génocide. Dans un même ordre d’idées, on exige qu’Israël fournisse une aide humanitaire aux habitants de Gaza. Exige-t-on la même chose de la Russie de Poutine qui massacre la population civile en Ukraine ?
Crédit photo : © Éditions Fayard
