Carnet de voyage : Road trip à la rifaine
Revenir sur ses pas 55 ans plus tard, à la découverte du Rif, de ses parfums, de ses trésors. Revoir Tanger, les lieux et les couleurs de l’enfance. Découvrir Tétouan, Chefchaouen, Asilah, voir défiler les reliefs montagneux de la région, ses bords de mer, son océan majestueux, ses ports, ses oueds, ses cascades. Aller à la rencontre de ses gens. Première étape : Tanger.
Tanger, la fascinante

Ce qui me frappe, dès l’instant où je pose les pieds dans la ville, c’est la lumière. Une lumière mate, pâle, mystérieuse. Un écrin. Tanger est méconnaissable, mais toujours si élégante.
Nous descendons dans un joli riad de la médina. Le charme historique et le patrimoine de la vieille ville ont été soigneusement préservés et revalorisés. Je photographie chaque porte, chaque venelle, chaque escalier, chaque entrée de maison aux mosaïques défraîchies. Le temps est là. Dans cette architecture d’une autre époque.
Il vente toujours autant ici. On dirait que les vents tous azimuts se sont donné rendez-vous aux confins du continent pour balayer la ville. Heureusement, Tanger tient bon.
On n’y parle plus guère le français, mais l’espagnol y a encore ses marques. Les femmes sont voilées, les hommes portent le qamis, l’islam a investi le nord du Maroc et sa présence est prégnante. La ville est vibrante, les cafés bondés, les rues envahies de promeneurs. Et puis j’avais oublié ces ruelles qu’il faut gravir telles des pentes abruptes qui vous laissent à bout de souffle.
J’arpente les rues avec le sentiment inexplicable de marcher dans les méandres d’une mémoire floutée, retrouve tous les lieux familiers, mais étrangement étrangers. L’école Berchet, la rue où nous habitions, les cinémas, le lycée Regnault, le belvédère d’où nous observions le port… La plage a été complètement transformée, bordée par le nouveau boulevard Mohamed VI qui lui tient lieu de Croisette, mais je la redécouvre comme dans mon souvenir, toujours aussi majestueuse, immense, avec son sable couleur d’ambre. Et toujours, le rocher de Gibraltar, vigile des mers, veille au loin. La grande synagogue du boulevard Pasteur, splendide, est vide, désertée, cadenassée, gardée par deux policiers en armes, fermée à tout visiteur.
Tout a changé : les façades, les rues, les visages, mais il persiste des parfums, une lumière, un souffle – l’âme de la ville, imperturbable, a transcendé le temps. Et même chargée d’échos anciens, je ne la reconnais plus vraiment. C’est Tanger qui semble se souvenir de moi.
En chemin vers Tétouan, notre deuxième étape, une petite pause aux grottes d’Hercule et au cap Spartel, cette limite imaginaire entre la Méditerranée et l’Atlantique qui me laissait rêveuse enfant – comment tracer une frontière objective dans l’eau. Ils en ont fait des lieux hautement touristiques sans grand intérêt. Sur la route, les noms défilent, investis des mythes de l’enfance : Restinga, M’diq, Cabo Negro…
Tétouan, la blanche

J’ai lu quelque part que le vieux cimetière juif de Tétouan est le plus grand d’Afrique du Nord et le plus ancien – les chiffres diffèrent, mais certains affirment qu’il abriterait vingt mille tombes, quelques-unes antérieures à 1492 et sans aucune inscription. Le lieu est méticuleusement entretenu, fleuri, immaculé, divisé en petits carrés bien délimités disposés en terrasses. C’est une immense colline avec la ville blanche en toile de fond, abritant en ses entrailles ces générations anciennes, disparues, qui grouillaient autrefois dans l’écheveau des ruelles.
Avec notre guide, nous partons à l’assaut de la médina et du mellah, sur les traces du temps jadis. Le ravissement de cette journée fut la rencontre inespérée avec Léon Bentolila, immuable sentinelle de l’ancienne synagogue Isaac Ben Walid. Notre guide nous mène à lui. Grand moment d’émotion. Léon a 84 ans, vit à Tétouan avec sa femme, il y mourra, assure-t-il. Ses enfants ont quitté le pays. Profondément lié aux gens d’ici et à cette terre, il affirme fièrement être l’un des derniers Juifs de cette ville – il en reste tout au plus sept, révèle-t-il. Il est rieur, tendre, volubile, impatient de nous montrer le joyau dont il prend soin, sa synagogue, qu’il nous fait visiter et dont il raconte l’histoire avec fougue. Il s’exprime en espagnol, parle volontiers en haketía avec qui veut bien partager ce moment de grâce, nous ouvre la Torah, explique qu’il ne reste pratiquement plus de Juifs au Maroc, une quinzaine à Tanger, quelque cent à Marrakech, Casablanca évidemment. Ailleurs, plus un seul. Je songe à mes grands-mères enterrées sur cette terre, à mes enfants nord-américains, à ma mère qui finira ses jours exilée à Montréal… Que nous est-il arrivé ?
Nous nous quittons, le cœur lourd. Il reste là, gardien d’un autre monde, je repars vers mon Amérique. Non sans avoir reçu toutes ses bénédictions et serré longuement sa main dans la mienne.
Asilah, la jeune

Le long des montagnes du Rif, la route nous mène dans la vallée d’Akchour, célèbre pour ses cascades et ses panoramas enchanteurs, puis à Chefchaouen et sa splendide médina où le temps semble méditer sur une certaine idée du bleu. Enfin, nous mettons le cap vers l’Atlantique : Asilah.
Je prononce toujours Arzila, comme mon père.
Vieille médina immaculée : ici aussi, ils ont un sens étonnant de l’esthétique et de l’histoire. Nous allons à la rencontre de Mohamed, le gardien de la synagogue du mellah. C’est lui qui l’entretient, ainsi que l’ancien bain rituel en pierre – au coucher du soleil, une lumière splendide se reflète sur ces vieux murs – et le four de la communauté. Je lui demande ce qu’il est advenu des Juifs d’ici. C’est la guerre qui a fait fuir tout le monde, dit-il. Il n’y a plus l’ombre d’un Juif à Asilah.

Ksar El Kebir, l’oubliée
Dernière étape : une petite heure à Ksar El Kebir. En fait, un pèlerinage. Mes parents prononçaient délicieusement Alcazarquivir, comme s’ils évoquaient par ce mot le paradis glorieux de leur enfance. C’est de là qu’ils sont.
Le choc est immense. Instantané. Ksar El Kebir est une sorte de favéla peuplée de 160 000 personnes. Rien à voir avec l’autre Maroc… celui des riads, des bords de mer et des jolies avenues bordées de palmiers. Ici, les rues sont crevées, les trottoirs inexistants. Des hommes traînent dehors, des animaux errent, tout semble laissé à l’abandon. Imaginer que dans cette ville, ma mère, un orgueil démesuré, déambulait sur le paseo, le bario Castiel, le diwan, la kaïsaria. Dont il ne reste absolument rien. Pas même le souvenir.
Je cherche les traces de notre présence ici.
Dans le vieux cimetière juif, tout semble avoir été pillé : les tombes sont éventrées, cassées, renversées, les stèles en marbre ont disparu. Les inscriptions sont effacées, du linge sèche au soleil sur des sépultures, des poules caquettent en se dandinant entre les dalles. Un lieu décrépit, abandonné, où je finis par trouver la tombe de mon grand-père.
Prononcer une dernière fois le nom de chaque sépulture – elles sont peu nombreuses – quand les lettres sont encore déchiffrables. Faire revivre une dernière fois ces hommes, ces femmes, avant que l’oubli absolu les avale pour toujours.
En face, le mausolée dédié à Yehuda Jabali, faiseur de miracles, abandonné comme le reste, cadenassé et vide. Le gardien des lieux m’ouvre la porte et je visite, interdite, la petite cour et le tombeau du saint. Étrangement, l’odeur des bougies et de la cire brûlée est toujours là, obsédante, incrustée dans la pierre.
Je pars sans me retourner, il n’y a plus rien ici.

Revoir Tanger n’aura pas été qu’un repli vers des lieux familiers, mais une incursion dans des fragments de notre passé, des bribes de notre mémoire et des traces de notre passage sur cette terre. Ces pierres, ces visages porteurs d’histoires et ces parfums tenaces n’ont jamais cessé de vivre en moi. Et malgré les guerres et les exils, un souffle ancestral nous rappelle que nous venons d’ailleurs.
