Baptême sous les missiles
Notre collaboratrice, Chantal Benhamron, était en Israël le 13 juin dernier quand la guerre avec l’Iran a éclaté. Voici son témoignage.


Fouler pour la première fois la terre d’Israël.
Explorer enfin ces lieux dont les noms sont depuis toujours, pour moi, chargés de musique et de rêve : Ben Gourion, Jérusalem, Massada, la mer Morte, le Néguev, la Galilée… C’est pour ainsi dire mon baptême de Terre promise.
Les premiers jours du voyage sont consacrés à une manière de pèlerinage : visite du kibboutz de Kfar Aza, l’un des premiers exposés au massacre du 7 octobre 2023. Nous marchons en rangs serrés, accompagnés par de jeunes soldates au visage d’ange. On entend au loin des bombardements assourdissants, des tirs de mitraillettes. Les hélicoptères survolent le lieu.
Tout près, à Gaza, la guerre fait rage.
Le kibboutz est désert, inhabité. On imagine la douceur d’y vivre, le paradis que ce fut. Les lauriers roses et les bougainvilliers ont survécu. Sur les allées étroites, des enfants devaient courir, pédaler, jouer.
Nous découvrons en silence la dévastation, sous le gazouillis des oiseaux qui ne connaissent pas la guerre des hommes : maisons brûlées, murs transpercés de balles et de grenades ennemies, photos d’otages, de kibboutzniks abattus, codes de l’armée, stigmates du massacre perpétré ici. En fait, nous déambulons dans un cimetière ininterrompu.
À quelques pas, la barrière de séparation avec Gaza. Imaginer des hordes de terroristes défonçant les barbelés de la frontière et envahissant le kibboutz pour anéantir tout ce qui vivait ici.
Puis nous nous rendons sur le site du festival de Nova. Au cœur du désert, c’est un gigantesque mémorial en souvenir des 400 jeunes assassinés ici, au petit matin. Une véritable chasse à courre. Ces photos, ces reliques, ces drapeaux plantés dans le sable sont comme des glaives qui transpercent encore aujourd’hui Israël tout entier. Tous ces visages enjôleurs de jeunes filles en fleurs, ces jeunes hommes vigoureux, fringants, venus faire la fête jusqu’à l’aube ne savaient pas qu’ils rencontreraient la mort.
Faire silence.
Dès les premiers jours à Tel-Aviv, je découvre la singularité de ce pays. Israël est une énigme. Une extraordinaire énigme. Ils ont ici un véritable parti-pris pour la vie. Le 7 octobre est une plaie profonde, un cataclysme absolu pour les Israéliens. Ils ont érigé presque partout des mémoriaux, des lieux de recueillement. Les chaises jaunes symbolisant les otages s’alignent jusqu’au bord des autoroutes pour signifier que le pays attend ses absents et qu’il n’y renoncera jamais. Ils honorent leurs morts, respectent leurs héros.
Mais à côté, juste à côté, presque sans transition, ils dansent, rient, boivent, sortent, s’amusent, font l’amour, avalent la vie à gorgées doubles. Ils ont l’espoir pugnace, ils croient – ils veulent vivre, alors ils croient. Sans doute aussi savent-ils que ne pas croire signifierait la fin de ce pays. Les Israéliens ont Israël et leur nation chevillés au corps. Et c’est ce courage et cette détermination qui les fait si beaux et touchants.
La brise qui souffle ici est une caresse sur l’âme aussi. J’ai tellement attendu ce rendez-vous. Être ici, avec ce peuple unique, émouvant, fort, fier, résolument vivant, le voir vivre, aimer, souffrir, se battre : tout est chargé de sens en Israël.
Au troisième jour de mon voyage, déchirant la nuit, les sirènes retentissent dans la ville et sur nos cellulaires. Ahuris, en plein sommeil, nous rejoignons l’abri où tout le monde pianote déjà sur son téléphone en quête d’informations. La nouvelle tombe rapidement : Israël vient d’attaquer l’Iran, l’heure est grave. La consigne est de rester à l’abri par crainte d’une riposte iranienne. Ce que nous ignorons encore, c’est le déchaînement que nous réservent les prochains jours et les prochaines nuits. L’état d’urgence est décrété dans tout le pays, les magasins, les restaurants et les cafés sont fermés, les plages interdites, les rassemblements aussi. Autant dire que ma rencontre avec Israël n’aura pas lieu.
Avec quels mots évoquer ce que vivent les Israéliens, les pluies de missiles qui s’abattent sur leurs villes, les sirènes qui lacèrent le silence, à 3 heures du matin, qui les tirent de leur sommeil et les précipitent dans une cage d’escalier, les regards anxieux, mais aussi les éclats de rire dans les abris, les explosions qui signalent que les missiles ont été interceptés ou, peut-être pire, qu’ils ont touché leur cible…
Durant les deux semaines de mon séjour, les nuits sont interminables, entrecoupées d’alertes stridentes. L’angoisse est épaisse, drue. C’est la guerre, la vraie.
Quelques quartiers de Tel-Aviv et de sa banlieue sont touchés. La réalité des Israéliens est d’une intensité et d’une intranquillité insondables, et l’on n’en prend la mesure que lorsqu’on y est, à partager avec eux leur destin. Ces gens-là sont héroïques. Ils ont construit un rêve. Ou plutôt, ils ont construit cet immense État minuscule à partir d’un rêve. Je ressens ce miracle tout le long de mes errances dans les rues : et je me dis que rien ni personne ne pourra l’éradiquer, pas même leurs missiles balistiques supersoniques, ni leurs terroristes, ni leur haine, ni leur entêtement.
Étrange silence à Netanya ce matin. En bas, on tond le gazon. Les Israéliens s’éveillent doucement. Les rues sont désertes. Des drapeaux bleu et blanc flottent çà et là. La Méditerranée, au loin, veille.
Moi, je rêve, assise sur mon balcon. J’ai la gorge un peu nouée. Je rêve du jour où la paix reviendra dans ce microscopique pays, le seul. Je rêve du jour où son peuple sera libre, sans le spectre d’aucune menace, où l’on ne verra plus déambuler en uniforme, leur mitraillette M16 en bandoulière et leur barda sur le dos, des filles et des garçons à peine arrachés à l’enfance, rentrant chez eux pour une permission du Shabbat.
Pourquoi s’attache-t-on autant à cette terre. Pourquoi rêve-t-on d’y revenir, d’y rester. Je n’ai pas trouvé de réponse.
Somme toute, j’ai à peine vu Israël. Je ne l’ai pas sillonné comme je le souhaitais. Je n’ai pas arpenté les sentiers de Massada ni plongé mes vieux os dans la mer Morte. Je ne suis pas partie à l’assaut de Jérusalem et de sa vieille ville. Tel-Aviv, qui ne dort jamais, dit-on, m’a fait l’effet d’une ville morte, déserte, cernée. Je n’ai pas vu le désert du Néguev, ni la Galilée, ni la vallée du Jourdain, ni rien de ce qui fait qu’on ne veut plus quitter Israël. La guerre a déjoué toutes mes ambitions.
Mais elle m’a fait rencontrer des hommes et des femmes qui n’ont peur de rien, se plient sans un murmure à la fatalité de leurs nuits écourtées et des salves de missiles ennemis. J’ai compris leur opiniâtreté, leur amour démesuré pour leur terre – on n’en a pas d’autre, disent-ils. J’ai compris qu’ils la défendraient bec et ongles, jusqu’à la folie, j’ai compris leur cohésion, leur solidarité et combien ils sont unis envers et contre tous. Il y a ici quelque chose de l’ordre de l’honneur et de l’éthique que j’ai rarement rencontré ailleurs.
Finalement, je n’aurais pu choisir meilleur temps pour ce baptême. Et avoir vécu avec eux ce moment inédit de leur histoire me marquera à jamais.
