« Aujourd’hui, le maître militaire du Proche-Orient, c’est Israël »
Entrevue avec l’analyste militaire Raphaël Jerusalmy
Par Elias Levy
Ancien lieutenant-colonel de Tsahal, ex-officier du renseignement militaire israélien, spécialiste en sécurité, Raphaël Jerusalmy est un observateur acéré des réalités israéliennes et un analyste senior des stratégies militaires et opérationnelles, notamment auprès de la chaîne d’information en continu israélienne i24News.
Il vient de publier Tribunes de guerre 2023-2025 (éditions David Reinharc, 2025). Un livre incisif et sans concession, dans lequel il analyse en profondeur les enjeux militaires et les répercussions géopolitiques des guerres qu’Israël est contraint de mener depuis le 7 octobre 2023.
« Ces tribunes de guerre procurent une vision de l’actualité qui rassérène, fortifie et dissipe l’écran de fumée de la propagande propalestinienne. Elles arment les lecteurs contre l’incompréhension, le mensonge et la haine en leur fournissant des munitions, car, loin d’être dépassionnées, ces tribunes sont musclées et combattantes. Elles sont un acte de résistance », explique-t-il.
Raphaël Jerusalmy vient aussi de publier Facteur VIII (éditions Hermann, 2025), un thriller palpitant au carrefour de l’espionnage, de la biotechnologie et de la quête de sens.
Il a accordé, le 14 juillet, une entrevue en visiocionférence à La Voix sépharade depuis Tel-Aviv.

Dans vos analyses publiées dans Tribunes de guerre, vous décryptez les failles de Tsahal et des services de renseignement israéliens le 7 octobre 2023. Quelles ont été les principales ?
J’ai analysé ces failles dans mes articles au fil des événements, à plusieurs niveaux. Mais, malheureusement, il y a eu une concordance de tous les niveaux. C’est-à-dire qu’on a gaffé à tous les niveaux, jusqu’à celui du premier ministre d’Israël, Benyamin Netanyahou.
Israël a commis une première grande une erreur géopolitique sur le long terme : croire que renforcer le Hamas pour diviser les Palestiniens était un bon calcul. On s’en repent aujourd’hui parce que la marionnette du Hamas, qui a plus ou moins été créée par les Israéliens, a coupé les ficelles. Elle est devenue autonome et dangereuse. Au fil des années, Israël a laissé le Hamas se renforcer, creuser des tunnels à Gaza, recevoir des fonds du Qatar et de l’Iran.
Autre grande erreur d’Israël : l’aveuglement de ses services de renseignement et de Tsahal. Le Hamas a endormi les Israéliens. Il nous a fait croire – j’y ai cru moi-même à un moment donné – que nous avions raison de jouer la carte socioéconomique : accorder des permis de travail aux Palestiniens, laisser entrer plus de denrées alimentaires à Gaza. Il y a eu une accalmie qui nous a fait croire que nous avions pris la bonne décision. Les attentats du Hamas étaient commis en Judée-Samarie et pas à Gaza.
La dernière bourde commise par Israël : ne pas avoir écouté les jeunes soldats qui patrouillaient sur le terrain, ce qui est pourtant une tradition fortement ancrée dans Tsahal. Israël a aussi fait trop confiance à la technologie. En effet, nous avons truffé la frontière avec Gaza de caméras, de sensors (capteurs)… Même à l’intérieur de Gaza, Israël utilisait un matériel technologique très sophistiqué sur lequel nous nous sommes trop basés.
L’attaque lancée le 13 juin dernier par Israël contre les installations nucléaires iraniennes a-t-elle modifié les donnes géopolitiques au Moyen-Orient ?
Sur le plan tactique, Israël a subi des dégâts non négligeables, car un bon nombre de missiles iraniens sont passés au travers de la défense antiaérienne israélienne. Mais sur le plan géostratégique, depuis le 7 octobre 2023, Israël a complètement changé, à son avantage, l’équation au Proche-Orient. Les Israéliens se sont relevés rapidement sur plusieurs fronts à la fois de leur grand échec du 7 octobre : au Sud-Liban, au sud de la Syrie, sur le front contre les Houthis au Yémen, et surtout, ils ont contré la menace principale : l’Iran.
En dépit des menaces qui continuent de peser sur Israël – la guerre à Gaza fait toujours rage au moment où je vous parle –, la nouvelle équation stratégique au Proche-Orient est très simple : aujourd’hui, le maître militaire du Proche-Orient, c’est Israël. C’est Israël qui décide quand, comment et où frapper ses ennemis. C’est Israël qui a décidé quand et comment frapper l’Iran. C’est une décision israélienne, nous en avions les moyens, et nous l’avons démontré. Et Israël a les moyens de repasser une deuxième couche, comme on dit, si nécessaire. Donc, le message est clair : l’Iran est affaibli, Israël peut l’affaiblir encore plus. La majorité des pays ont bien compris ce message, y compris les États-Unis.
Les pays arabes limitrophes ont-ils aussi décodé ce message ?
Indéniablement. Les Syriens sont en train de négocier avec Israël, les Libanais probablement aussi. Sans oublier la cerise sur le gâteau : durant l’opération militaire lancée par Israël contre l’Iran, beaucoup de pays arabes, dont les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite, se sont tenus sur la touche, ont pratiquement applaudi à l’initiative israélienne. Il y a désormais une nouvelle équation, une nouvelle donne stratégique, au Proche-Orient.
Le rêve de Yahya Al-Sinwar, chef du Hamas, s’est transformé en son pire cauchemar. Lorsque le Hamas a lancé son attaque sauvage contre Israël le 7 octobre 2023, Al-Sinwar rêvait de bouleverser le Proche-Orient dans l’autre sens : unir à nouveau les Arabes contre l’État hébreu. Son pire cauchemar s’est réalisé. Aujourd’hui, c’est Israël qui tient la main haute au Proche-Orient. Évidemment, Israël préfère vivre en paix et ne pas être obligé d’assumer le rôle ingrat de gendarme de toute la région.
Ces douze jours de guerre contre l’Iran ont été interrompus par un cessez-le-feu imposé par Donald Trump aux deux belligérants. Israël aurait préféré poursuivre son opération militaire pour affaiblir davantage l’Iran.
Absolument. Ce cessez-le-feu imposé par Donald Trump a été contre-productif. Israël n’avait pas d’autre choix que de céder à la pression lancinante exercée par Washington. Ce scénario n’est pas nouveau. Israël a absolument besoin du ravitaillement en munitions et du soutien logistique et diplomatique que lui prodiguent les États-Unis. Malheureusement, dans toutes les guerres israélo-arabes, chaque fois, Tsahal a été arrêté en pleine lancée. On n’a jamais laissé Israël terminer le travail, aller jusqu’au bout de ses victoires. Une fois de plus, Israël a été stoppé en plein élan, alors que son armée avait demandé au moins une semaine supplémentaire de frappes pour atteindre ses objectifs, afin de neutraliser la menace iranienne, surtout balistique et nucléaire.
La majorité des objectifs de l’opération israélienne Rising Lion ont-ils été atteints ?
Oui, les objectifs ont été atteints par-delà les expectatives les plus optimistes de Tsahal. Les généraux israéliens ont été surpris du taux de réussite de cette opération. Le résultat est impressionnant : 80 % des cibles, sites militaires et sites nucléaires, ont été atteintes. Certains analystes tergiversent, minimisent les dégâts causés par l’attaque israélienne. Mais la réalité est que, grâce à cette opération militaire, le programme nucléaire iranien a été retardé au moins de deux ans. Durant les deux prochaines années, l’Iran ne constituera pas une menace nucléaire pour Israël. Malheureusement, sur le plan balistique, l’Iran dispose encore de rampes de lancement et de missiles balistiques en quantité suffisante pour inquiéter Israël.
Plus d’un an et demi après le début de la guerre à Gaza, comment expliquer les pertes toujours élevées de Tsahal ? Y a-t-il une faille militaire ?
Il n’y a pas de faille au niveau militaire, il y a une faille au niveau gouvernemental. Les militaires ne savent plus quel est le véritable objectif de cette campagne à Gaza. Le chef d’état-major de Tsahal, le lieutenant-général Eyal Zamir, a demandé dernièrement à plusieurs reprises au gouvernement Netanyahou de lui indiquer la marche à suivre. Que faire ? Car nous ne savons plus avec certitude quel est l’objectif de cette campagne militaire.
Depuis le 7 octobre 2023, on ne cesse de nous rabâcher qu’il y a deux objectifs simultanés : le démantèlement du Hamas et la libération des otages. Or, on ne nous dit jamais lequel de ces deux objectifs de guerre est le plus prioritaire.
Aujourd’hui, c’est évident que l’objectif prioritaire doit être la libération des otages. Le grand hic : ces deux objectifs majeurs ne pourront être atteints en même temps. Il faut choisir : la libération des otages ou le démantèlement du Hamas.
Les otages n’ont plus le temps d’attendre. Le démantèlement du Hamas peut attendre, Tsahal pourra toujours revenir à la charge dans quelques mois.
Malheureusement, jusqu’à présent, aucune déclaration claire et nette du gouvernement Netanyahou ne nous précise quel est l’objectif prioritaire à atteindre à n’importe quel prix.
La libération des otages est-elle l’objectif le plus prioritaire pour la grande majorité des Israéliens ?
Certainement. Si Israël était un autre pays, nous aurions peut-être un seul objectif : démanteler et écraser le Hamas. Mais nous sommes juifs, nous avons des valeurs juives que la Torah nous a inculquées. Ces valeurs fondamentales nous astreignent à ne pas faire un calcul froid. Israël ne calcule jamais combien de soldats sont morts – pourtant le bilan est très lourd, presque 900 – par rapport à une poignée d’otages encore vivants que nous devons libérer. Le calcul juif se base sur un autre niveau, un niveau éthique, qui transcende l’Histoire. Les Israéliens ont toujours transcendé l’Histoire. Nous survivrons en libérant les otages, pas en éliminant des milliers de terroristes à Gaza. Cet objectif de guerre peut attendre.
Comment envisagez-vous l’après-guerre à Gaza ?
Le problème se pose au niveau du gouvernement et non au niveau de l’armée. Le gouvernement Netanyahou n’a pas prévu comment tirer profit des acquis militaires de cette guerre, ce qu’on appelle « le jour d’après ». On n’a pas pensé à celui-ci. Le jour d’après, ce ne sera pas uniquement la défaite militaire des terroristes armés du Hamas, mais également la débâcle de ceux que j’appelle les « terroristes à col blanc ». À Gaza, des milliers de fonctionnaires du Hamas, occupant des postes clés, continuent à assumer le pouvoir de cette organisation terroriste islamiste. Il faudra s’occuper d’eux. Israël a raté le coche deux ou trois fois.
Il y a eu des propositions saoudiennes, égyptiennes, de l’ONU… pour prendre en charge la bande de Gaza après la guerre à la place d’Israël. L’urgence aujourd’hui pour Israël devrait être de fermer la porte de Gaza et de remettre la clé à celui qui la voudra. C’est une patate brûlante. Israël ne doit pas continuer à s’enliser à Gaza.
Quelle est la situation actuelle réelle à Gaza ?
Actuellement, Israël a deux millions de Palestiniens sur les bras qu’il doit nourrir au jour le jour. Personne ne meurt de faim à Gaza. Les Gazaouis ont à manger et à boire, c’est sûr. Mais leurs conditions de vie sur le plan hygiénique sont en train de s’aggraver. Lorsqu’Israël évoque le plan de parquer deux millions de Palestiniens dans une toute petite poche au sud de Gaza, imaginez le nombre d’épidémies et de problèmes de santé que cela pourrait provoquer. C’est pourquoi je pense que le moment est venu pour Israël de sortir de ce bourbier infernal qu’est devenu Gaza. Sur le plan militaire, Israël a accompli son objectif principal. Il faut maintenant conférer à celui-ci une vision politique claire : quoi faire quand la guerre contre le Hamas prendra fin ?
Le système d’aide alimentaire mis en place à Gaza par Israël avec le concours des États-Unis est vivement critiqué par les pays et les opinions occidentaux. Quelle est la réalité sur le terrain ?
La réalité sur le terrain est double. Il y a d’abord un chaos qui vient du fait qu’il y a une culture ou une mentalité gazaouie qui n’est pas celle des Israéliens. Si en Israël on procédait à la même distribution de rations alimentaires, priorité serait donnée aux personnes âgées et aux familles, il y aurait alors moins de chaos. Aujourd’hui, à Gaza, c’est chacun pour soi. On constate aussi la présence sur le terrain de groupes mafieux qui détournent les ravitaillements.
Israël aurait préféré bien sûr que la distribution de l’aide alimentaire soit supervisée et assurée par des ONG ou les Nations unies. Malheureusement, les ONG et les Nations unies sont infestées de complices des terroristes du Hamas, on ne peut pas compter sur elles. Israël est alors obligé de faire ce travail ardu parce qu’on ne peut pas se fier aux organisations humanitaires, qui sont farouchement anti-israéliennes, antisémites et, même parfois, infiltrées par des terroristes du Hamas. La World Food Kitchen est l’organisation la plus neutre et la plus acceptable, mais dans l’ensemble, il est regrettable de constater que des organisations comme Médecins sans frontières, Journalistes sans frontières, Oxfam… sont des creusets d’antisémitisme et d’antisionisme.
Comment entrevoyez-vous l’avenir d’Israël ?
Sur le plan de la sécurité, je suis optimiste. Israël a sacrifié énormément de moyens et de troupes pour assurer sa sécurité et contrer de nouvelles menaces. Le Hezbollah, qui constituait une grande menace avec ses 150 000 missiles qui pouvaient s’abattre à tout moment sur Israël, a été neutralisé, tout du moins pour l’instant. Israël a aussi neutralisé la menace iranienne. En Syrie, il y a un nouveau gouvernement au pouvoir avec lequel Israël essaie de parvenir à une entente, au moins sur le plan sécuritaire, un processus de normalisation est en vue. Je suis donc optimiste, en dépit du piétinement d’Israël à Gaza.
Je suis beaucoup moins optimiste pour ce qui est de l’avenir des Juifs de la diaspora, à cause de la déferlante d’antisémitisme que les pays occidentaux connaissent depuis le 7 octobre 2023. En Israël, nous avons Tsahal et le Shin Bet pour nous défendre. Je sais que dans la majorité des pays occidentaux, des systèmes judiciaires et policiers protègent les Juifs, mais, malgré tout, il y a une montée de l’antisémitisme très préoccupante. Une dialectique qui nous rappelle des temps très obscurs, et qui est aujourd’hui complètement acceptée dans les médias et par certaines personnalités politiques.
Cette recrudescence de l’antisémitisme en Occident n’a-t-elle pas commencé avant la journée noire du 7 octobre 2023 ?
Vous avez raison. Avant le 7 octobre 2023, lors de mes voyages en France et en Europe, j’avais déjà constaté ce dérapage de l’anti-israélisme vers l’antisémitisme pur et dur. Depuis, cette déferlante d’antisémitisme a pris une ampleur que je n’aurais jamais imaginée, particulièrement sur les campus universitaires américains et occidentaux.
Cette montée de l’antisémitisme est accentuée par les réseaux sociaux. Elle a trouvé un terreau fertile dans une jeunesse occidentale déboussolée, qui se laisse manipuler par la propagande propalestinienne.
Ce mouvement de haine contre Israël n’est pas apparu spontanément, il est la résultante d’une opération montée et savamment orchestrée par le Qatar et les Frères musulmans. Une opération qui bénéficie de beaucoup d’argent et de moyens, notamment la création de sites internet relayant la propagande propalestinienne, qui coûtent des millions de dollars, gérés par des professionnels, tant sur le plan du contenu que de la technique.
La seule différence aujourd’hui, c’est que ces alliés du Hamas ont trouvé un terreau fertile favorisant la dissémination de leur propagande, en particulier auprès d’une jeunesse militante désorientée et de segments de la population vraisemblablement déjà acquis à des idées antisémites.
Crédit photo : © Sharon Jerusalmy
