« Personne ne sait exactement ce que veut dire « L’après-Gaza » »
Entrevue avec le géopolitologue Bruno Tertrais
Par Elias Levy
Géopolitologue réputé, Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) et expert associé à l’Institut Montaigne, deux groupes de réflexion prestigieux sur les questions stratégiques et géopolitiques internationales, publie un livre très fouillé sur Israël, La question israélienne (éditions de L’Observatoire), dans lequel il analyse perspicacement les sources de l’antisionisme et déboulonne les principaux mythes relatifs au conflit israélo-palestinien.
Bruno Tertrais a accordé une entrevue par visioconférence à La Voix sépharade.
Pourquoi avez-vous commis ce livre sur Israël ?
L’objet de ce livre n’est pas d’apporter une réponse ferme aux questions relatives à Israël et au vieux conflit israélo-palestinien, ni de prendre parti pour un « camp » ou un autre. Il me paraissait intéressant de tenter de dépassionner autant que possible ce débat, en apportant des arguments aussi rigoureux que possible, même si personne n’est objectif — je ne cache pas une certaine sympathie pour Israël. C’est un livre qui s’adresse aux lecteurs de bonne foi qui cherchent à comprendre un peu mieux les tenants et les aboutissants des débats trop passionnés sur Israël. C’est pour cela que je mets l’accent sur des références historiques ou juridiques précises, afin d’éclairer au mieux ce débat.
Vous explorez les raisons pour lesquelles Israël est aujourd’hui l’objet d’une grande hostilité à l’échelle mondiale. Celle-ci ne se traduit-elle pas par un grand isolement d’Israël sur la scène internationale ?
Je ne suis pas sûr qu’Israël soit véritablement très isolé aujourd’hui. Le paradoxe — je dis cela comme observateur distant, je ne suis pas juif moi-même —, c’est qu’il me semble que les Juifs se sentent isolés, alors qu’Israël l’est moins qu’il ne l’était il y a quelques années. En effet, la séquence diplomatique qui s’est ouverte il y a une dizaine d’années avec l’adhésion officielle d’Israël à l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économique) s’est poursuivie quelques années plus tard avec la signature des accords d’Abraham. Par ailleurs, l’arrivée au pouvoir aux États-Unis d’une administration très favorable à Israël fait que finalement, à mon sens, c’est un pays qui est moins isolé diplomatiquement que ce que l’on pense, même si dans l’opinion internationale, l’image d’Israël s’est considérablement dégradée.
Vous soutenez dans votre livre que le sionisme est à l’opposé du colonialisme traditionnel. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?
Il y a énormément d’ambiguïtés et d’ambivalences dans le débat public sur Israël. L’une de ces ambivalences réside dans l’accusation récurrente de colonialisme portée contre Israël. Celle-ci se rapporte souvent à la politique de l’État d’Israël dans les territoires palestiniens, mais elle a trait aussi à l’existence même d’Israël. Cette ambiguïté est délibérément entretenue par ceux qui dénoncent le caractère prétendument colonial d’Israël dans les territoires palestiniens, mais qui considèrent ce pays comme un État colonial par nature.
Ce qui me paraît intéressant, c’est de renverser cette accusation tout simplement en rappelant les faits historiques, à savoir qu’Israël — on peut considérer, ou pas, qu’une colonisation, au sens juridique du terme, est en cours dans les territoires palestiniens — est l’émanation d’un projet décolonial. En effet, le sionisme était par définition un projet décolonisateur, puisqu’il s’agissait de succéder à l’Empire ottoman en recréant une entité politique là où elle avait déjà existé. Le mot « colonisation » se réfère donc aux seuls territoires dits palestiniens. Une colonisation défensive plutôt qu’agressive, car le territoire cisjordanien ne fut envahi qu’à la suite de la guerre israélo-arabe de 1967. Une colonisation qui n’a rien à voir avec celle des Européens et des Américains.
Les accusations de « génocide » portées contre Israël auprès de la Cour internationale de justice (CIJ) de l’ONU sont-elles fondées ?
Dans le débat public sur Israël, tous les mots pèsent lourd puisqu’on retrouve dans ce débat certains des mots les plus terribles du XXe siècle, en l’occurrence celui de « génocide ».
Il y a deux grands problèmes dans ce débat.
Premier problème : en général, les personnes qui se réfèrent à des décisions ou à des instructions émanant de juridictions internationales ne lisent pas rigoureusement les textes promulgués par celles-ci.
Deuxième problème, le plus important : on confond la connotation principale du mot « génocide » avec la violation de la Convention d’interdiction du génocide. Un génocide, c’est l’annihilation intentionnelle d’un groupe de personnes pour ce qu’elles sont. Évidemment, pour toute personne bien informée, ce n’est pas l’intention d’Israël dans la guerre qu’il mène à Gaza depuis le 7 octobre 2023.
Cependant, il est possible qu’Israël, et aussi ses ennemis, puissent, à certains égards, tomber sous le coup de la Convention d’interdiction du génocide. Par exemple, l’incitation au génocide tombe sous le coup de cette convention juridique. Ce débat est bien plus complexe qu’il n’y paraît.
Souvent, les commentateurs ne lisent pas les textes juridiques, dans ce cas ceux promulgués par la Cour internationale de justice (CIJ). La présidente de la CIJ a rappelé publiquement que cet organe judiciaire n’avait pas déclaré que l’accusation de génocide contre Israël était plausible. Elle a simplement lancé un avertissement : « L’État d’Israël doit prendre toutes les mesures en son pouvoir pour prévenir et punir l’incitation directe et publique à commettre un génocide à l’égard des membres du groupe palestinien dans la bande de Gaza. »
Il ne s’agit pas là d’une argutie juridique. C’est pourquoi il me semble important de revenir aux fondamentaux des textes juridiques.
Quel regard portez-vous sur la politique moyen-orientale de Donald Trump ? Croyez-vous que ce dernier pourra réussir un autre tour de force comme, en 2020, avec la signature des accords d’Abraham entre Israël et quatre pays arabes ?
Il y a plusieurs éléments qu’il faut prendre en considération dans la vision de Donald Trump du Moyen-Orient.
Premier élément : son administration a une grande sympathie pour Israël. Il est le premier président américain à ne pas avoir opposé son veto au transfert de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem.
Deuxième élément : c’est une intuition plus qu’un fait, je pense personnellement que Trump est indifférent au sort des Juifs, qu’il n’a aucune sympathie pour la culture juive. Plusieurs de ses déclarations lors de la dernière campagne présidentielle pouvaient laisser penser qu’il s’agit bien plus que d’une absence de sympathie à l’endroit des Juifs.
Troisième élément : sa relation compliquée avec le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou. Contrairement à ce que certains pensent, l’entente entre les deux hommes n’est pas naturelle.
Quatrième élément, peut-être le plus important : Trump est davantage un homme de paix qu’un homme de guerre, en tout cas, il n’a pas d’appétence particulière pour la guerre, car celle-ci nuit au « business ». Trump rêve du prix Nobel de la paix, tous ceux qui gravitent autour de lui le confirment.
La conception des relations internationales de Donald Trump n’est-elle pas basée sur une vision transactionnelle ?
Lorsqu’on évoque la politique de Trump au Moyen-Orient, on ne peut pas faire l’impasse sur sa vision du monde : un grand marché immobilier. C’est pourquoi il veut transformer Gaza en la « Riviera du Moyen-Orient ».
L’administration Trump est très tentée par le Graal diplomatique de la région : pousser Israël et l’Arabie saoudite à établir des relations diplomatiques. C’est une manœuvre qui est déjà en gestation depuis plusieurs années, bien avant le retour de Trump à la Maison-Blanche.
Une manœuvre diplomatique complexe qui, à mon sens, ne semble pas près d’aboutir dans le contexte de l’après-7 octobre. En effet, l’Arabie saoudite est très réticente à normaliser ses relations avec Israël sans des avancées décisives dans le dossier palestinien. Mais je ne serais pas surpris que, dans les prochains mois, en coulisse ou publiquement, l’administration Trump reprenne ce vaste chantier hérité de l’administration Biden.
Comment entrevoyez-vous l’après-guerre à Gaza ?
Le problème, c’est que personne ne sait exactement ce que veut dire « l’après-Gaza ». On sait par contre qu’au Moyen-Orient, le temporaire peut facilement se muer en long terme. Il n’y a pas aujourd’hui un statut possible pour la bande de Gaza qui recueille l’appui des principales parties concernées, notamment des pays arabes, dont on attend qu’ils jouent un rôle central dans la reconstruction de Gaza.
Je pense qu’à court terme, c’est une forme de semi-occupation temporaire qui se dessine. La question est de savoir s’il faut un statut particulier pour Gaza ou si le sort futur de cette enclave palestinienne demeurera indissociable de celui de la Cisjordanie. Ceci nous renvoie naturellement à la capacité de l’Autorité palestinienne à gouverner dans l’avenir la bande de Gaza. La question sensible de la normalisation de la gouvernance palestinienne se pose désormais avec acuité, puisque Gaza est un territoire qui, juridiquement en tout cas, est censé être gouverné par l’Autorité palestinienne. À ce stade, je ne vois pas un plan d’ensemble clair pour Gaza. À mon avis, il faudra encore des mois pour que les choses s’éclaircissent.
Malgré la dureté de la guerre qui sévit à Gaza depuis un an et demi, aucun des pays arabes signataires des accords d’Abraham n’a révoqué ceux-ci. Comment expliquer ce paradoxe ?
En effet, je trouve intéressant que les pays arabes signataires des accords d’Abraham ne les aient pas suspendus, ne serait-ce que temporairement. Après tout, si la fameuse rue arabe était aussi puissante qu’on nous le dit, il n’aurait pas été surprenant que certains des pays arabes ayant paraphé ces accords de paix les suspendent, symboliquement au moins. Je crois que le signal principal a été donné, comme c’est souvent le cas dans la région, par l’Arabie saoudite, dont les réactions ont été relativement mesurées depuis le 7 octobre 2023.
Les pays arabes signataires des accords d’Abraham semblent s’entendre sur un point : le processus mis en branle en 2020 par ces accords ne doit pas être affecté par l’actualité, si dramatique soit-elle.
Les États-Unis font cavalier seul dans les négociations avec le régime de Téhéran sur le dossier nucléaire iranien, l’Union européenne, la Chine et la Russie (dans le cas de ce pays, c’est fort compréhensible) ayant été exclues de ces négociations. Quelle est la probabilité que ces pourparlers aboutissent à des résultats concluants ?
Ce dossier est un peu comme le sparadrap du capitaine Haddock dans les aventures de Tintin, c’est-à-dire qu’il colle à la peau de la communauté internationale depuis fort longtemps et dans des termes qui n’ont pas forcément été renouvelés. Pour l’instant, je préfère parler de discussions que de véritables négociations.
Je rappellerai que, dans les années 2012-2013, les États-Unis et l’Iran négociaient seuls. D’ailleurs, une sorte de préaccord négocié par Washington et Téhéran avait été refusé par les Européens et renégocié ensuite.
Dans les faits, il me semble que c’est dans l’intérêt de l’Iran et des États-Unis de tenter de retrouver une voie diplomatique pour régler ce dossier très épineux.
Le problème, c’est que l’administration Trump s’y prend de manière extrêmement brouillonne. Steve Witkoff, le négociateur mandaté par Trump pour discuter avec les Iraniens, est un amateur. Non seulement il a annoncé publiquement les objectifs et les lignes rouges des États-Unis, mais en plus, celles-ci ne cessent de changer.
Je ne suis pas très optimiste en ce qui a trait à la capacité des États-Unis et de l’Iran de trouver un point d’accord sur les questions essentielles, à moins d’en revenir à une entente qui ressemblerait fortement à celle qui avait été signée à l’époque par Barack Obama et les autres pays impliqués dans ce dossier.
Une entente prochaine entre Américains et Iraniens est-elle un scénario plausible ?
On ne peut pas reprocher aux États-Unis et à l’Iran de se parler, c’est tout de même mieux que de se faire la guerre. Il s’agit de savoir si les deux pays pourront présenter les termes d’un accord qui serait acceptable pour l’ensemble de la communauté internationale, car l’Union européenne devra forcément, à un moment ou à un autre, être présente ou impliquée, puisqu’elle joue un rôle important dans le maintien ou la levée des sanctions contre l’Iran. Par ailleurs, deux pays de l’Union européenne sont membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU. Il est possible qu’on s’aligne vers un schéma semblable à celui de 2013 : un préaccord entre les États-Unis et l’Iran qui sera suivi d’une discussion avec les autres parties prenantes dans ce dossier. Mais tout ceci me rend peu optimiste pour la suite des choses.
Ces négociations entre Washington et Téhéran n’expédient-elles pas aux calendes grecques le plan d’une attaque militaire contre les installations nucléaires iraniennes concocté par le gouvernement Netanyahou ?
Lorsqu’on parle de l’option militaire israélienne pour contrer les velléités nucléaires iraniennes, deux conditions s’imposent. D’abord, que Netanyahou obtienne l’aval de l’ensemble de son cabinet de sécurité, et deuxièmement, qu’Israël puisse compter sur une aide militaire des États-Unis lors de l’éventuelle exécution d’une attaque contre les installations nucléaires iraniennes. Ces deux conditions ne sont pas encore remplies. Pour l’instant, Trump préfère ne pas être partie prenante dans une guerre ouverte entre l’Iran et Israël.
Un des chapitres de votre livre s’intitule « Les habits neufs de l’antisémitisme ». Y a-t-il une corrélation entre la recrudescence de l’antisémitisme à laquelle on assiste en Occident depuis le 7 octobre 2023 et les grandes manifestations anti-Israël, particulièrement sur les campus universitaires ?
Le 7 octobre a réveillé la confusion permanente entre antisionisme et antisémitisme. Je crois que sur le papier, il y a une différenciation réelle entre les deux, même si l’antisionisme est parfaitement condamnable, dès lors qu’il consiste à délégitimer l’existence d’un État membre de l’ONU. Mais la violence et la brutalité de la riposte israélienne après le 7 octobre ont réveillé des mouvements et des tendances que l’on croyait en partie révolus et qui ont abîmé l’image d’Israël auprès des opinions publiques et d’un grand nombre d’États.
Il faut dire que la manipulation des images peut laisser penser à une partie importante de l’opinion mondiale qu’Israël cible délibérément les civils palestiniens à Gaza.
Hélas, je constate que les formes les plus radicales d’antisionisme sont devenues totalement indissociables de l’antisémitisme. Je comprends parfaitement le sentiment d’isolement qu’éprouve aujourd’hui une grande partie des communautés juives de la diaspora.
Un des chapitres de votre livre s’intitule « Quel Israël en 2048 ?» Comment entrevoyez-vous l’avenir d’Israël ?
De manière relativement optimiste, mais je ne suis pas certain qu’en 2048, Israël sera à la fois un État juif, un État démocratique et un État en paix. On dit souvent que les trois ne sont pas forcément compatibles.
Je me considère comme un ami inquiet d’Israël, car certaines tendances à la radicalisation dans ce pays sont fort préoccupantes.
En 2048, Israël sera certainement un État juif, probablement encore démocratique, car, en dépit de l’autoritarisme de certains de ses dirigeants et de la radicalité des partis politiques d’extrême droite, les ferments démocratiques sont bien vivaces dans la société israélienne. Pour preuve : les grandes manifestations contre le projet très controversé du gouvernement Netanyahou de réforme du système judiciaire israélien.
Qu’Israël soit en 2048 un pays en paix, ça, c’est moins certain, l’entre-deux, ni guerre ni paix dans la région, peut durer encore très longtemps.
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