Les leçons du matin de Shabbat d’Emmanuel Levinas
par Elias Levy
Dans son très beau livre, Samedi prochain à Auteuil. Les leçons de Levinas, qui vient de paraître aux Éditions du Cerf, l’écrivain et journaliste Salomon Malka rend un vibrant hommage à celui qui fut son « maître », l’éminent philosophe et figure centrale de la pensée contemporaine, Emmanuel Levinas.
Un pédagogue exceptionnel qui dispensait un cours sur la Bible tous les samedis matins, où se pressaient avec entrain, de génération en génération, des élèves émerveillés par ses brillantes exégèses des commentaires du Tanakh de Rachi. Un moment de pur bonheur!
Entretien avec Salomon Malka.
Quel type de relation entreteniez-vous avec Emmanuel Levinas, à qui vous avez consacré plusieurs livres ?
Emmanuel Levinas a été mon professeur de philosophie à l’ENIO (École normale israélite orientale), à Paris. Je n’étais pas son ami puisque je n’étais pas son égal, mais on a fait un bon bout de chemin ensemble. Il a relu et corrigé le premier livre que je lui ai dédié. J’ai encore ses notations sur le manuscrit original. Ce nouveau livre est le quatrième que je lui consacre, ce sera probablement le dernier.
Pourquoi y revenir aujourd’hui à Levinas? J’y reviens par un biais particulier, j’ai changé la focale : raconter, sous la forme d’un écrit de jeunesse, un Journal, imaginé d’une certaine manière, mais entièrement basé sur des faits réels, la joie de commenter le commentaire, simple et profonde, qu’éprouvait ce grand maître durant les cours sur la Bible qu’il professait chaque samedi matin, à 11 h tapantes, après l’office du Shabbat, à l’ENIO, dont il a été le directeur pendant presque un demi-siècle.
Des intellectuels, des philosophes, des journalistes, des artistes, des ecclésiastes chrétiens réputés se joignaient aux élèves de l’ENIO qui pour rien au monde n’auraient raté une seule séance de ses cours.
De semaine en semaine, de génération en génération, des élèves de toutes conditions s’y pressaient pour écouter le maître leur communiquer la flamme de la foi et l’amour de la connaissance. Une confrérie subjuguée par ses grands talents oratoires et sa profonde connaissance de l’exégèse biblique.
Pendant combien d’années Levinas a-t-il dispensé son cours hebdomadaire du samedi matin ?
Pendant presque un demi-siècle, jusqu’à quelques années avant sa mort, en 1995. Des générations entières d’élèves se sont succédé, sans compter tous ceux et celles qui se sont agrégés au groupe. L’éminent philosophe de l’altruisme a semé des graines.
Personne ne pouvait prendre des notes pendant le cours, car c’était jour de Shabbat. On peut avoir le sentiment que toutes ces leçons se sont perdues dans les sables. Regrettablement, celles-ci ne font pas partie de l’œuvre philosophique de Levinas. D’où la difficulté que j’ai eue pour retracer les notes dispersées sur ces cours. J’ai pu le faire avec l’aide de quelques condisciples de l’époque. Des habitués de l’extérieur, notamment des prêtres catholiques et des philosophes, ont heureusement gardé quelques traces de cet enseignement oral.
Ces notes rassemblées constituent le noyau essentiel de ce livre. J’ai fait aussi le portrait de quelques piliers de ces cours, des personnalités qui y assistaient assidûment. J’ai essayé de décrire tout ce groupe qui constituait une bulle et dont beaucoup ont conservé la nostalgie.
Quelle était la particularité de ce cours du samedi ?
Ce qui était propre à ce cours : l’exercice était court, il ne durait qu’entre vingt et trente minutes. Levinas assignait à un ou une élève deux ou trois versets de la Bible, avec le commentaire de Rachi, on allait rarement plus loin. Une fois qu’ils avaient lu et traduit le commentaire, Levinas, qui se faisait un point d’honneur de ne jamais commenter le texte biblique, prenait alors le soin d’analyser le commentaire de Rachi. Pour lui, Rachi était le Juif français iconique, dont il admirait la simplicité et l’élégance très française. Il aimait aussi beaucoup la concision de l’illustre exégète de Troyes.
Levinas tirait du commentaire de Rachi sa substantifique moelle et finissait toujours sur un trait d’humour ou une échappée philosophique. La Bible et Rachi, fondus l’un dans l’autre, inséparables l’un de l’autre.
L’accès aux textes d’abord par l’hébreu. Le premier effort de traduction qui ouvrait les deux espaces et les faisait pénétrer l’un par l’autre.

Le cours ne dépassait jamais une vingtaine de minutes ?
Non. Pour Levinas, dépasser vingt minutes, c’eut été laisser la place aux interrogations, aux demandes de précisions, aux échanges alors que l’exercice strictement dimensionné voulait éviter tout débordement, tout bavardage, toute platitude.
Le cours du samedi matin était intégralement consacré à la Bible. Levinas donnait un autre cours l’après-midi dédié à la littérature. Ce mélange était propre à ses cours qui reflétaient la vision d’un judaïsme humaniste, éclairé et universaliste, auquel il était foncièrement attaché. C’est ce qui singularisait son approche éducative.
Qu’est-ce qui vous fascinait le plus dans sa méthode d’enseignement ?
Levinas fut l’un des premiers philosophes à introduire la « phénoménologie » en France, qu’il avait étudiée en Allemagne dans les années 30 auprès de deux illustres philosophes, Husserl et Heidegger. C’est une science qui cherche à mettre en lumière ce qui est oublié ou obscurci dans les choses. Il fut fidèle, du début à la toute fin, à l’approche phénoménologique – « revenir aux choses elles-mêmes » – qui reste aujourd’hui un merveilleux rempart contre les dérives des temps présents.
Il a essayé d’appliquer la méthode « phénoménologique » à la lecture de la Bible. Cette approche avait un côté fascinant qui contrastait fortement avec la méthode traditionnelle d’enseignement utilisée dans un cours conventionnel sur la Bible. À l’ENIO, où nous étions majoritairement des Juifs sépharades originaires du Maroc, il y avait aussi quelques élèves du Liban et d’Iran, nous avons ainsi découvert qu’il y avait une autre façon de lire la Bible que de répéter mécaniquement les phrases, comme nous en avions l’habitude.
Comment expliquer la reconnaissance tardive de la pensée et de l’œuvre de Levinas dans le monde universitaire ?
Levinas avait une écriture difficile, on peinait parfois à comprendre certains concepts qu’il a créés et qui ont eu du mal à s’imposer. À partir des années 80, son œuvre philosophique commença à être reconnue dans les milieux philosophiques et universitaires internationaux, particulièrement aux États-Unis. Sa pensée et son œuvre se sont-elles imposées d’abord à l’université ou dans les milieux juifs? Je crois que c’était concomitant.
Un des concepts majeurs qu’il a forgés, dont on avait du mal à comprendre, est son obsession du visage et de l’altérité. Moi-même, depuis la parution de la biographie que je lui ai dédiée, je me suis souvent posé la question : dans cette ascendance qui est donnée à l’autre, quelle est la place accordée au moi? Il y a des moments où je suis appelé par l’autre, requis par l’autre, mais il y a aussi des moments où je n’ai pas envie de répondre à cet appel.
Quelle était sa position sur le sempiternel conflit entre Israël et les Palestiniens ?
Qu’aurait dit Levinas au lendemain des massacres du 7 octobre 2023? Quelle aurait été sa réaction? Lors de la guerre au Liban en 1982, je l’avais interviewé. Il m’avait dit : « Israël se défend durement, mais il se défend. » Ces mots ils les avaient prononcés au moment où faisait rage une guerre terrible et au lendemain d’un massacre effroyable perpétré dans le camp de Sabra et Chatila. Israël était alors accusé à tort. Les Israéliens n’étaient pas coupables au premier degré des atrocités commises dans ce camp de réfugiés palestiniens par les phalangistes chrétiens libanais. En pleine guerre, 300 000 Israéliens étaient descendus dans la rue pour protester vigoureusement. Pour Levinas, cette manifestation imposante était un « signe patent de l’éthique d’Israël ».
La question épineuse de l’ennemi occupe-t-elle une place importante dans l’œuvre de Levinas ?
Oui. Cette question est traitée différemment dans les Évangiles et dans la Bible hébraïque. « Il faut aimer notre ennemi », clament les Évangiles. Levinas répond : « La Bible ne dit pas cela, elle dit autre chose : « Quand l’âne de ton ennemi ploie sous son joug, pourrais-tu ne pas l’aider? » » Pour Levinas, c’est la seule occurrence où l’ennemi peut être secouru. C’est une question importante qu’il a souvent développée dans ses cours. Cette lecture qu’il fait de la notion d’ennemi l’oppose au christianisme. Elle met en charpie l’argumentaire invoqué par ceux qui reprochaient à Levinas d’avoir une pensée chrétienne. Ce qui est faux. Il préconise dans sa philosophie une approche qui est totalement différente de celle du christianisme : ne pas aimer son ennemi, mais secourir son âne, l’aider s’il s’embourbe.
Le monde juif orthodoxe est-il réceptif à la pensée de Levinas ?
Le monde juif orthodoxe, qui est connu pour une certaine fermeture à de nouveaux courants de pensée, a mis pas mal de temps à entendre la parole de Levinas. Il faut rappeler que la lecture du Talmud de Levinas est différente de la lecture du Talmud qui est faite dans le monde des yéchivot.
Je crois que le monde juif orthodoxe, surtout en Israël, s’intéresse plus aujourd’hui à la pensée et à l’oeuvre de Levinas qu’il y a vingt ou trente ans.
En Israël, l’œuvre philosophique de Levinas rayonne aussi aujourd’hui dans les milieux académiques et intellectuels, notamment auprès de la jeune génération d’universitaires.
La bulle à laquelle je fais référence dans mon livre, la confrérie de ses étudiants, était composée de gens appartenant à divers courants religieux et de diverses sensibilités : religieux, laïques, non-Juifs, dont des personnalités chrétiennes. Levinas était très engagé dans le dialogue judéo-chrétien.
Quel est le principal legs de Levinas ?
Il faudrait interroger tous les habitués à ses cours du samedi matin. Ces générations qui se sont succédé. Certains vous diront qu’ils ne comprenaient rien des leçons du maître, mais la majorité attendait la perle, elle venait à la fin du cours. C’était souvent une pirouette. Levinas sortait de sa poche un petit papier plié en quatre sur un apologue talmudique. Il voulait clore le cours, alors il y avait un silence lourd. Tout le monde soupirait, comme si on attendait impatiemment sa pirouette. Ce qui est sûr, c’est qu’une musique est restée dans nos têtes. C’est la conclusion de mon livre : « Pour les plus anciens quelque chose continue de flotter néanmoins dans l’air, la trace évanescente d’un parfum. Pour les uns comme pour les autres, d’une génération à l’autre, qui peut connaître les sentiers compliqués de la transmission? Qui peut jurer qu’il ne subsistera pas demain, peut-être même après-demain, le souvenir d’un souvenir, tenace et persistant. »
Crédit photo : © S. Malka
