« Israël se trouve à un moment charnière de son histoire »

par Stéphane Amar, journaliste israélien

Stéphane Amar

Journaliste franco-israélien établi à Jérusalem, Stéphane Amar couvre le conflit israélo-palestinien et l’actualité moyen-orientale pour plusieurs médias francophones, Arte, BFM TV, la Radio télévision Suisse (RTS), L’Express.

Il est l’auteur d’un livre remarqué, Le grand secret d’Israël. Pourquoi il n’y aura pas d’État palestinien (Éditions de L’Observatoire, 2018). Son dernier livre, paru aux Éditions de L’Observatoire, est un essai remarquable sur Israël et le sempiternel conflit israélo-palestinien, L’exception israélienne. Enquête sur un État controversé.

L’actualité la plus brutale, l’attaque sanglante lancée contre Israël par le Hamas durant la fête de Simhat Torah, nous a rattrapés au moment de réaliser cette entrevue.

Stéphane Amar a répondu aux questions de La Voix sépharade.

Les Israéliens ont mis de côté leurs divisions pour affronter unis un ennemi barbare, le Hamas, qui veut les annihiler. Israël est-il engagé aujourd’hui dans une guerre existentielle ?

Ce n’est pas une guerre existentielle dans la mesure où Israël ne risque pas de disparaître, Dieu merci. Malgré l’inconcevable fiasco sécuritaire du 7 octobre, l’armée israélienne reste l’une des plus puissantes au monde, le pays détient l’arme nucléaire et jouit, pour l’instant, du plein soutien des États-Unis. L’agression du Hamas a déjà causé de terribles dommages à la population israélienne, mais ni ce mouvement terroriste, ni le Hezbollah, ni même l’Iran, ne sont en mesure d’anéantir Israël. En revanche, Israël se trouve à un moment charnière de son histoire. Depuis sa création, il n’a jamais réussi à régler définitivement le conflit avec les Palestiniens. Une solution durable doit sortir de cette confrontation.

Israël semble déterminé à éradiquer le Hamas à Gaza. Cet objectif militaire est-il réaliste ?

Militairement, oui. Il aurait été évidemment plus simple d’agir plus tôt (en 2012 et en 2014 Tsahal était sur le point d’éradiquer le Hamas mais a été empêché d’aller au bout). La branche armée du Hamas, qui compte quelque 30 000 hommes, reste largement inférieure à l’armée israélienne. Pour économiser la vie de ses soldats, Tsahal va probablement choisir une stratégie moins « humaniste » que d’habitude, l’intensité des bombardements montre déjà une volonté de limiter les risques lors de l’intervention terrestre.

La question qui se pose est surtout celle de l’après. Quel gouvernement pour remplacer le Hamas ? Comment éviter un nouveau réarmement de cette organisation ? Quel statut pour les Palestiniens
de Gaza ?

Quelles leçons les Israéliens devraient-ils tirer de l’épreuve traumatisante qu’ils viennent de subir ?

Ils doivent apprendre à écouter et à croire leurs ennemis. Ceux-ci sont parfaitement sincères lorsqu’ils parlent d’anéantir Israël et ils se donnent tous les moyens pour y parvenir. Les Israéliens doivent agir en conséquence et cesser de se bercer d’illusions. Tsahal devra bien sûr subir de profondes réformes et changer de conception : on ne lutte par contre la barbarie islamiste avec de la seule cyber surveillance ou des murs de séparation. Plus largement, les Israéliens doivent assumer leur destin. De retour après 2000 ans d’exil, les Juifs doivent reconquérir leur propre terre, et cela ne peut se faire sans épreuves.

La réforme judiciaire préconisée par le 6e gouvernement Netanyahou n’a-t-elle pas exhumé les divisions profondes qui traversent la société israélienne, incarnées par deux visions antinomiques de l’avenir d’Israël ?

Oui, vous avez raison. Si ce projet de réforme judiciaire suscite autant de passion, c’est qu’il oblige la société israélienne à redéfinir son projet national. On pourrait résumer l’alternative ainsi : Israël doit-il être une démocratie libérale à l’occidentale, soucieuse avant tout de garantir à ses citoyens prospérité économique et libertés individuelles, ou bien un État juif attaché à perpétuer l’héritage biblique de l’antique peuple d’Israël? Schématiquement, c’est le traditionnel affrontement entre l’Israël de Tel-Aviv et celui de Jérusalem. Personnellement, je ne vois pas d’incompatibilité fondamentale entre ces deux visions.

Le judaïsme ne se réduit pas au simple respect des commandements toraniques. Il comporte aussi une dimension universaliste et doit apporter au monde des réponses sur des sujets aussi vastes que la justice sociale, l’équilibre des pouvoirs dans une démocratie, la régulation des flux financiers ou encore l’écologie. Theodor Herzl, le rabbin Abraham Isaac Kook et David Ben Gourion traitent abondamment de cette vocation universaliste et la placent au cœur du projet sioniste. Je suis persuadé que les Israéliens peuvent se réconcilier autour des principes du sionisme authentique défini par ces trois géants de l’esprit. En attendant, c’est dans l’épreuve qu’ils s’unissent. Nous le voyons actuellement, l’union sacrée s’est faite immédiatement face à l’ennemi commun.

La solution à deux États, l’un juif israélien, l’autre palestinien, cohabitant côte à côte, n’est-elle pas devenue chimérique ?

Je n’ai jamais cru en la solution à deux Etats. Dans mon précédent livre, Le grand secret d’Israël, je démontre qu’elle n’a aucune pertinence et que toute séparation ethnique conduit à une aggravation du conflit et à une détérioration des conditions de vie des Palestiniens, comme on a pu le voir à Gaza. À l’inverse, la dynamique des Accords d’Abraham prouve que la paix peut s’installer en dehors de toute redéfinition des frontières.

L’intensification de la colonisation israélienne en Cisjordanie compromet chaque jour davantage la création d’un État palestinien. C’est d’ailleurs l’un des objectifs principaux de ce processus. Il faut bien comprendre que cette expansion territoriale est avant tout guidée par des impératifs démographiques. La population israélienne augmente rapidement et le cœur de l’Israël de 1967 (c’est-à-dire les régions de Tel-Aviv et de Jérusalem) se retrouve complètement saturé : embouteillages, crise de l’immobilier, pollution… Dans ce contexte, l’annexion de la Cisjordanie fournira à Israël un foncier indispensable à son développement. L’annexion pose bien entendu des défis immenses, insolubles à moyen terme, mais je ne vois pas d’alternative.

Dans votre livre, vous revisitez des moments charnières de l’histoire du sionisme. Quel regard aurait porté le père fondateur du sionisme, Theodor Herzl, sur l’État d’Israël de 2023 ?

Il aurait été très fier de l’État d’Israël, assurément. Il faut lire et relire Altneuland, son roman d’anticipitation publié en 1902, pour connaître sa vision d’un État juif et constater qu’elle correspond en bien des points à l’Israël d’aujourd’hui. Herzl souhaitait avant tout que les Juifs puissent vivre en sécurité dans un pays souverain où ils pourraient exprimer leur génie national sans éveiller la jalousie des non-Juifs et sans craindre les persécutions antisémites. A cet égard, et malgré de terribles guerres, comme celle que nous vivons actuellement, la condition des citoyens israéliens est l’exact opposé de celle des Juifs européens du début du XXe siècle. Ils vivent libres et sont maîtres de leur destin.

Le fondateur du mouvement sioniste décrit aussi un État à la pointe de la technologie, doté d’une agriculture florissante. Un pays sans cesse en mouvement et agité par toutes sortes de controverses politiques. Là aussi, la prophétie s’est réalisée. Enfin, dans la dernière partie du livre, Herzl évoque une Jérusalem reconstruite, très moderne, où la circulation cesse à l’approche du Shabbat pour laisser place à des foules de piétons se rendant à la synagogue. Il semble décrire la Jérusalem actuelle alors qu’elle n’abritait que quelques milliers de Juifs vivant dans une misère repoussante lorsqu’il a écrit son livre. C’est absolument stupéfiant.

Quel est le plus grand défi auquel Israël est confronté aujourd’hui ?

Les défis sécuritaires restent considérables. La menace palestinienne perdure, bien sûr, mais l’Iran et son bras armé au sud-Liban, le Hezbollah, disposent d’une force de frappe infiniment supérieure. Cette hostilité condamne Israël à maintenir son industrie de défense au plus haut niveau, ce qui n’est pas une mauvaise chose pour l’économie israélienne.

Sur le plan intérieur, le principal défi est l’intégration des orthodoxes. Très dynamique démographiquement, cette communauté doit désormais intégrer tous les secteurs de la société israélienne, y compris bien entendu l’armée. La jeunesse orthodoxe manifeste une réelle volonté d’intégration et peut revendiquer une réussite indéniable dans le domaine de la haute technologie, notamment les femmes. Malheureusement, les cadres et les élus de la communauté orthodoxe tardent à prendre la mesure de l’enjeu, au risque de provoquer l’incompréhension du reste de la population.

Vous concluez votre livre avec une note optimiste. Selon vous, « il faut absolument sortir des fantasmes et observer avec humilité la réalité israélienne ».

Je suis souvent surpris par les commentaires irrationnels publiés sur la situation en Israël, y compris venant d’amis sincères de ce pays, juifs ou non juifs. Je lis ainsi qu’Israël serait guetté par la dictature, la théocratie ou même la guerre civile. Je ne vois rien de tel se profiler. Je suis reporter de terrain et j’ai la chance d’aller régulièrement à la rencontre de tous les secteurs de la société israélienne. Les gens cultivent des opinions très diverses, mais ils n’expriment aucune haine envers leurs adversaires politiques. Des millions de personnes sont descendues dans les rues depuis le début de la contestation contre la réforme judiciaire, les actes de violence se comptent sur les doigts d’une main. A l’inverse, Israël continue de battre des records de croissance économique, de révolutionner la médecine ou de produire des séries télévisées géniales. Certes, il vit de graves crises comme actuellement, mais je ne vois aucune raison d’être pessimiste.