L’histoire oubliée des Juifs ayant vécu dans les pays arabes : un grand défi éducatif

Elias Levy
Elias Levy

Elias Levy

 

 

 

 

Les Juifs étaient établis en terre d’islam depuis des temps immémoriaux. Précédant de presque 1000 ans la présence musulmane, les communautés juives se sont disséminées en Orient après la destruction des deux Temples de Jérusalem (586 avant J.-C. et l’an 70). Au temps du prophète Mahomet et de l’essor de l’islam, les Juifs étaient déjà fort bien intégrés dans l’environnement urbain et rural de l’Arabie. Au Maroc, comme dans les autres pays du Maghreb, des légendes font remonter la présence juive à la période précédant la destruction du premier Temple de Jérusalem. Dans les ruines de Volubilis, ancienne cité romaine située près de Meknès, des inscriptions figurant sur des pierres tombales retrouvées attestent l’existence d’une communauté juive depuis l’époque romaine, au IIe siècle… Du pourtour méditerranéen jusqu’à l’Euphrate en passant par la péninsule ibérique, Juifs et Musulmans ont cohabité pendant presque mille ans. C’est dans un monde arabo-musulman en plein bouillonnement culturel, doté de centres de savoir médiévaux à Bagdad, dans la région d’Al-Andalus, à Fès, à Kairouan, au Caire, qu’émergeront des figures éminentes de la pensée juive, notamment le célèbre savant et philosophe Maïmonide (13e siècle).

Mais cette longue cohabitation judéo-musulmane ne fut pas idyllique. Pendant plusieurs siècles, les Juifs en terre d’islam furent soumis au statut de « protégé », « Dhimmi », en vertu de la loi islamique sur les communautés, conçue dès l’époque de Mahomet et de ses successeurs, les premiers califes. Ils devaient acquitter une taxe spéciale (comme les chrétiens) et subissaient de graves discriminations.
La seconde moitié du XXe siècle sera le théâtre de l’arrachement de plusieurs centaines de milliers de Sépharades de leur pays natal. Un exode forcé, résultat de l’hostilité du monde musulman à l’égard du sionisme dès la création de l’État d’Israël et de la montée en puissance du nationalisme arabe. Une véritable saignée subie par les communautés juives sur leurs terres ancestrales. À partir de 1948, du Maroc à l’Égypte et de la Libye au Yémen, en passant par l’Irak et la Tunisie, presque 1 million de Juifs vivant dans les pays arabes se sont volatilisés en une génération à peine. Il ne reste aujourd’hui qu’environ 3 000 Juifs dans les pays arabo-musulmans.
Pendant des décennies ce drame fut enfoui et oublié, rappelle l’un des meilleurs spécialistes de l’histoire des Juifs ayant vécu dans les pays arabes, l’historien Georges Bensoussan, auteur d’une imposante somme sur ce sujet, Juifs des pays arabes. Le grand déracinement 1850-1975 (Éditions Tallandier, 2012).
« Notre principale mission est de faire connaître au niveau international l’histoire oubliée des Juifs des pays arabes et de l’enseigner aux nouvelles générations. Toute écriture de l’Histoire qui prétend donner vie aux muets est une écriture de soi, tant c’est aussi la part indicible et muette en soi que met au jour l’investigation de mondes disparus. Il ne s’agit donc ni de larmoyer, ni de maudire, ni de communier dans la nostalgie d’une mythique entente cordiale, mais de comprendre seulement. Et d’entendre pour ce qu’elles étaient ces violences qui ont nié la dignité des Juifs du monde arabe » (cf. entrevue avec Georges Bensoussan, La Voix sépharade, décembre 2015) 1. Depuis 2014, à la suite d’une loi promulguée par la Knesset, l’État d’Israël a décrété le 30 novembre Journée commémorative en mémoire du sort des quelque 900 000 réfugiés juifs des pays arabes et d’Iran du siècle dernier. Elles ne sont pas encore nombreuses, mais quelques initiatives mémorielles, qu’on se doit de saluer, ont pour objectif de sensibiliser le grand public, surtout les non-juifs, à cette tragédie trop longtemps escamotée. La CSUQ peut se targuer d’avoir, dès son instauration, marqué cette journée commémorative par des conférences, des témoignages et des films.

Une exposition à l’Institut du monde arabe de Paris (IMA)
De la mi-novembre 2021 à la mi-mars 2022, l’IMA a présenté une grande exposition intitulée : « Juifs d’Orient, une histoire plurimillénaire ».
Vestiges archéologiques, manuscrits anciens, artefacts rituels, costumes, photographies, musiques… 280 œuvres provenant d’importants musées français, israéliens et internationaux évoquant la vie des populations juives du Maroc à l’Irak, de la Tunisie à la Syrie. L’exposition a été subdivisée en 5 parties -1 : Le phénomène de diaspora juive dès l’Antiquité, consécutive à la destruction du second Temple de Jérusalem en 70, et son implantation sur le pourtour méditerranéen, en péninsule arabique et
en Mésopotamie. 2 : Le temps des dynasties du monde musulman et leur contribution importante à l’essor culturel auquel prendront
part d’illustres figures du monde juif. 3 : L’exil forcé des part d’illustres figures du monde juif. 3 : L’exil forcé des communautés sépharades de la péninsule ibérique, à la fin du XVe siècle, qui s’établissent en Europe, au Maghreb et dans l’Empire ottoman. 4 :L’avènement de l’époque des Lumières en Europe, prônant des valeurs égalitaires, perçues par les Juifs comme une possibilité de mettre fin à leur ghettoïsation dans le monde arabe et d’accéder à la modernité. 5 : La vie des communautés juives dans le monde arabo-musulman. La conclusion de l’exposition a été consacrée à l’exil des Juifs des pays arabes à partir de la fin des années 40 et à la sensible question de leur rapport à la mémoire.
Regrettablement, la présentation de cette exposition à l’IMA a suscité une vive controverse. Deux cents intellectuels et artistes arabes du Moyen-Orient et du Maghreb ont adressé une lettre ouverte au président de cette institution culturelle, Jack Lang, pour dénoncer le fait que quelques pièces de l’exposition provenaient du Musée d’Israël, reprochant ainsi à l’IMA de présenter Israël « comme un État normal ». L’évocation dans le cadre de cette exposition du départ des Juifs des pays arabes a suscité aussi l’ire des défenseurs invétérés de la cause palestinienne et des militants antisionistes appelant au boycott économique d’Israël –BDS–.
En dépit de cette polémique, l’exposition a connu un grand succès en matière de fréquentation. C’est la première fois qu’une institution promouvant la culture arabe sous tous ses angles présentait une exposition entièrement consacrée à l’histoire des Juifs des pays arabes.
Tout en étant une gageure, transmettre l’histoire des Juifs des pays arabes aux nouvelles générations doit être une priorité.  

Le Musée du judaïsme marocain de Casablanca
Sur le plan éducatif, le Maroc se démarque notoirement des autres pays arabes au chapitre de l’enseignement de l’histoire de la communauté juive nationale ou de la Shoah, enseignée depuis 2021 dans toutes les écoles du royaume chérifien.
Sis à Casablanca, le Musée du judaïsme marocain est indéniablement une exception dans le monde arabo-musulman. C’est l’unique musée juif en terre d’islam. Fondée en 1997 par la communauté juive du Maroc, avec le soutien du ministère marocain de la Culture, cette institution mémorielle est visitée chaque année par des centaines de collégiens et d’universitaires marocains ainsi que par de nombreux touristes provenant des pays arabes du Moyen-Orient. Feu Simon Levy, figure marquante de la communauté juive du Maroc et ancien leader de la gauche marocaine, a été le principal concepteur de ce musée. Cette institution témoigne du riche patrimoine culturel, sociohistorique et spirituel de la communauté juive du Maroc. Les visiteurs peuvent admirer des collections d’objets représentatifs de la vie et de la culture judéo-marocaines : objets de culte, habits traditionnels, outillages des métiers archaïques d’antan, livres anciens écrits en hébreu, ouvrages et traités rabbiniques écrits en judéo-arabe, certains datant de plusieurs siècles…

Le projet Sephardi Voices
Autre initiative éducative importante dédiée à l’histoire des Juifs des pays arabes : le projet Sephardi Voices —Voix sépharades— (www. sephardivoices.com). Objectif : rappeler l’exil forcé de presque un million de Juifs qui vivaient dans les pays arabo-musulmans après la création de l’État d’Israël, en 1948.
Lancé en 2009 par l’historien et sociologue Henry Green, natif d’Ottawa, professeur au département d’Études religieuses de l’Université de Miami, le projet Sephardi Voices s’est donné pour mission de pérenniser la mémoire des Sépharades persécutés, spoliés, déchus de leur nationalité et, bon nombre d’entre eux, expulsés de leur contrée natale par des gouvernements arabes implacables au lendemain de la fondation d’Israël.
Sephardi Voices, qui s’est inspiré du projet « Collection Holocauste-Shoah », initié par le célèbre cinéaste américain Steven Spielberg pour recueillir les témoignages oraux des derniers survivants de la Shoah, collige les témoignages de Sépharades natifs des pays arabes du Moyen-Orient et du Maghreb contraints à l’exil. 250 000 de ces Mizrahim éconduits brutalement hors de leur pays par des chefs d’État arabes trouvèrent refuge dans l’État d’Israël naissant.
Henry Green a déjà recueilli plus de 500 témoignages. Son objectif : interviewer 5 000 Sépharades vivant aujourd’hui en Israël, aux États-Unis, au Canada, en Grande-Bretagne et en France, victimes des politiques discriminatoires et antisémites instituées par les gouvernements arabes à la fin des années 40. Henry Green est invité régulièrement dans des écoles juives d’Amérique du Nord et d’Israël pour présenter son projet mémoriel. En 2015, il le présenta aux élèves de secondaire 4 de l’École Herzliah de Montréal. Il leur transmit alors le message suivant : « Vous êtes non seulement les héritiers du magnifique héritage que les Juifs expulsés des pays arabes nous ont légué, vous devez être aussi ceux qui assureront la pérennité de cet héritage pour que celui-ci ne tombe jamais dans l’oubli. L’histoire sinistre des Sépharades bannis des pays arabo-islamiques doit être réhabilitée et racontée au monde entier. On ne peut pas continuer à taire cette grande tragédie et injustice » (cf. The Canadian Jewish News, 21 mai 2015).
Henry Green et Richard Stursberg publieront ce printemps un livre réunissant les témoignages de Juifs ayant quitté les pays arabes, illustré de nombreuses photos : Sephardi Voices : The Forgotten Exodus of the Arab Jews (Figure 1 Publishing).

L’Association des amis du Musée sépharade de Paris (AMUSSEF)
Une autre belle initiative mémorielle : l’Association des amis du Musée Sépharade de Paris —AMUSSEF— (www.amussef. org). Fondée et présidée par Hubert Lévy-Lambert, Ashkénaze de souche, l’AMUSSEF a pour objectif de présenter l’histoire des Juifs ayant vécu naguère dans des pays méditerranéens et orientaux : Afghanistan, Algérie, Arabie saoudite, Égypte, Espagne, Éthiopie, Grèce, Irak, Iran, Italie, Jordanie, Liban, Libye, Maroc, Mauritanie, Pakistan, Portugal, Soudan, Syrie, Tunisie, Turquie, Yémen. Faire exister ce qui n’est plus, en retraçant l’histoire et la culture de ces communautés juives disparues en quelques années sans faire de bruit.

Notes:

  1. 1.http://lvsmagazine.com/2015/12/le-grand-exode-oublie-des-juifs-des-pays-arabes/
Top