Elles et Ils ont publié

PAR Sonia Sarah Lipsyc

 

Alexandra Schwartzbrod,
Les lumières de Tel Aviv. Éditions Payot & Rivages, Paris, 2020.
Et si dans quelques années, les ultra-orthodoxes, devenus majoritaires, prenaient le pouvoir en Israël, construisant un mur autour de la seule enclave, Tel Aviv, qui, comme le village d’Astérix, résisterait à cette dictature intégriste? C’est ce qu’imagine l’auteure qui a été pendant des années correspondante d’un média français dans cette partie du Moyen-Orient. Par l’intermédiaire de six personnages, Juifs (religieux ou non) et Palestiniens, qui essayent de passer le mur pour une raison ou une autre, elle nous donne à réfléchir sur les espérances et les travers de ces différents mondes. Le livre ne fait de cadeau ni aux uns ni aux autres. Il montre surtout la force des sentiments authentiques et de l’éthique, malgré tout, et nous renvoie à nos interrogations contemporaines. À lire sans modération tout en se gardant une petite gêne critique.

 

 

 

 

Anne Fleischman, 
Une île dorée. Éditions La plume d’or, Montréal, 2020.
Le polard n’est pas mon genre littéraire de prédilection, mais après quelques pages, je suis entrée dans celui-ci avec intérêt et je ne l’ai, bien sûr, pas lâché avant de connaître l’assassin… Qui a tué l’architecte qui a fait de cette île plutôt pauvre – où Jean-Jacques Rousseau, le gynécologue montréalais à la retraite, passait ses vacances durant son adolescence – un paradis pour personnes huppées, célèbres et riches? Quid de celles ou de ceux qui moins nantis ne peuvent plus y vivre? Le moins que l’on puisse dire est que l’auteure, l’une des collaboratrices du LVS, fine observatrice, a le sens de la scénarisation, de courts chapitres bien écrits, avec des personnages attachants. Il est question de cormorans à pattes rouges, d’un cirque de passage, d’un amour contrarié, d’une amitié trouble, de ce que l’on trouve ou pas de ses rêves d’enfance et de l’identité d’une île. Et surtout d’une vérité qui, finissant par éclater, révèle en cours d’enquête les parts d’ombre tissant la vie des uns et des autres. L’île apparaît alors pour ce qu’elle est : un microcosme où se concentrent les grandeurs et petitesses de l’humain. 

 

 

 

Raphaël Cohen,
Mon parcours de Meknès à Montréal. Québec, 2019
Quel travail remarquable que celui de M. Cohen, natif de Meknès et résidant à Montréal depuis les années 1970, qu’il livre ici à compte d’auteur, pour sa famille et les générations à venir. Sur presque 600 pages, il retrace la vie des familles Toledano, Kessous, Barchechat, Boussidan et de bien d’autres, toutes en lien, tant du côté des hommes que des femmes, avec sa propre famille. Il propose des arbres généalogiques, des photos, des trajectoires de vie qui donnent à voir le parcours de familles juives depuis le Maroc jusqu’en France, en Israël, au Canada et dans d’autres contrées. L’une des originalités du livre est qu’il nous restitue des chemins de vie sur trois ou quatre générations au travers notamment des espédim, des oraisons funèbres. L’approche est touchante et surtout retrace ce qu’ont été ces existences, ces tentatives d’être, ce à quoi nous sommes tous et toutes confrontés. C’est pourquoi, au-delà de cet écheveau familial que l’auteur a su admirablement démêler, n’importe qui peut trouver des similitudes avec sa famille. Respect à M. Cohen que je salue ici avec amitié.

 

 

 

Unchained, 
série télévisée de Tamara Kay et David Ofek. Israël, 2019.
Quelle bonne idée du Festival du cinéma israélien à Montréal de nous avoir offert, au-delà du temps du Festival, la possibilité de découvrir encore d’autres pans créatifs de la production israélienne. On le sait, ce petit pays se distingue depuis des années sur la scène internationale notamment par des feuilletons et des séries. La présente série en 12 épisodes traite de problématiques auxquelles sont confrontés l’État hébreu et le judaïsme contemporain. La question des femmes agounot d’abord, ces femmes en attente du guet, du divorce religieux puisque la série est centrée sur le travail d’un rabbin qui tente de convaincre des hommes, parfois par des moyens pas très orthodoxes, d’accorder le divorce. Une manière de pallier la dissymétrie de la loi juive en la matière, car c’est l’homme et non un tribunal qui prononce cette séparation définitive. Mais la série nous montre aussi les conflits de pouvoir au sein des tribunaux rabbiniques, la discrimination qui peut encore persister à l’encontre des sépharades dans les milieux religieux ainsi que la séparation entre les mondes religieux et laïques. Elle évoque l’itinéraire de nouveaux « marranes », ces femmes et ces hommes qui sont harédim (ultra-orthodoxes) à l’extérieur mais non croyants ou pratiquants à l’intérieur. Beaucoup d’enjeux sociétaux et humains que cette série déploie avec talent et pertinence.
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