Le mufti de Jérusalem et Hitler. Entretien avec Yves Azeroual

PAR Elias Levy

Elias Levy

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Yves Azeroual

Le journaliste et documentariste Yves Azeroual relate dans un roman historique passionnant, qui se lit comme un thriller, Mufti (Éditions Le Passeur, 2020), le parcours tumultueux de Hadj Amine Mohammed al-Husseini (1895-1974), grand Mufti de Jérusalem, antisémite invétéré et adulateur zélé d’Adolf Hitler et du national-socialisme allemand. Un grand tour de force littéraire.

Ce livre a remporté le prix littéraire dédié à la mémoire de l’avocat et militant antiraciste Patrick Quentin, décerné par la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA).

Comment est née l’idée d’écrire ce roman?
Je travaillais sur mon documentaire sur l’islamogauchisme, cette union contre nature entre la gauche
radicale et l’islam politique, et tout à fait par hsard, je suis tombé, en parcourant la Toile, sur un communiqué annonçant la vente aux enchères de six photos inédites du grand Mufti de Jérusalem, visitant un camp, entouré de dignitaires nazis et de collaborateurs du régime hitlérien. Que cette vente se soit déroulée à Jérusalem a piqué ma curiosité. J’ai alors créé un héros — mon double journaliste, Yirhiel Azriel — qui s’est lancé sur les traces de ces clichés. Qui étaient ces personnalités qui accompagnaient le grand Mufti? Pourquoi a-t-il visité ce camp en particulier, et de quel camp s’agissait-il? Qui a vendu ces photos, qui les a achetées et dans quel but? Viennent ensuite, comme dans nombre de romans policiers historiques, les intrigues, les péripéties, les complots, les révélations… 

Pourquoi avez-vous choisi la forme romanesque plutôt que l’essai pour retracer la vie de ce sinistre personnage?
Beaucoup d’ouvrages ont été publiés sur le grand Mufti de Jérusalem : essais, biographies, pamphlets, hagiographies… Il a même publié son autobiographie dans laquelle il se dédouane d’à peu près tous ses crimes. Je trouvais que le roman se prêtait bien à la vie et à « l’œuvre » de ce personnage romanesque! Les salauds comme lui peuvent aussi être des personnages de roman! En outre, après avoir publié une douzaine d’essais, je voulais explorer cette forme d’écriture.

« Mufti » est un roman historique. Alexandre Dumas reconnaissait « violenter l’Histoire, mais pour lui faire de beaux enfants ». Mais l’écrivain qui relate un récit historique sous la forme romanesque ne doit-il pas s’assurer avant tout que la trame historique soit irréprochable? Concilier éléments de fiction et rigueur historique est-ce une gageure pour un écrivain?

Mon roman alterne entre « hier » et « aujourd’hui ». J’ai effectué d’innombrables recherches, me suis documenté, j’ai exhumé des archives et j’ai pris soin de ne jamais travestir la réalité. Toutes les informations historiques rapportées dans ce livre sont véridiques et vérifiables. Je me fonde sur celles-ci pour ensuite dérouler l’enquête et ses multiples rebondissements. Je savais que sur cet épisode de la Seconde Guerre mondiale mes détracteurs me guetteraient du coin de l’œil. Personne à ce jour, historiens compris, n’a pu contredire les faits historiques, même ceux méconnus, que j’avance.

Vous rappelez dans votre livre que le grand Mufti de Jérusalem affichait un antisémitisme virulent bien avant l’ascension de Hitler au pouvoir et l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale. La haine des Juifs était-elle la pierre angulaire de l’idéologie politique qu’il prônait tous azimuts?

Il est l’un de pères fondateurs du « nationalisme palestinien ». Mais il n’a pas attendu Hitler et l’avènement du nazisme pour exprimer son antisémitisme. Il a publié, en même temps que son meilleur ami, Hassan el-Bana, fondateur de la confrérie des Frères musulmans, un pamphlet odieux contre les Juifs. Tous ses prêches comportaient des diatribes contre les Juifs. C’est lui qui, le premier, a propagé la rumeur (qui a conduit à des massacres) selon laquelle les Juifs cherchaient à profaner les lieux saints musulmans. « Al Qods est en danger! » fut l’un des premiers cris de ralliement des foules musulmanes. N’oubliez pas aussi — et je le mentionne dans le livre — qu’il a été l’instigateur de pogroms contre les communautés juives de Hébron, en 1929, et de Bagdad, en 1941, avant sa fuite vers l’Allemagne hitlérienne.

Après s’être installé à Berlin en 1941, le Mufti de Jérusalem a collaboré très activement à la guerre menée par les nazis contre les Juifs. Vous rappelez qu’en 1943 il est intervenu personnellement auprès de l’un des plus hauts dignitaires du IIIe Reich, Heinrich Himmler, pour qu’il crée une division de Waffen-SS, « Handschar », composée principalement de musulmans bosniaques. N’est-ce pas une autre preuve patente de son obsession antisémite?

La 13e division SS « Handschar » fut l’une des 38 divisions de la Waffen-SS durant la Seconde Guerre mondiale. Elle était composée presque entièrement de musulmans de Bosnie, alors annexée par l’État indépendant de Croatie. Le grand Mufti de Jérusalem participa activement au recrutement des membres de cette division de la Waffen-SS. Il était aussi à la tête d’un institut de propagande et d’une radio en langue arabe installés à Berlin et financés par le Reich, qui déversaient leurs appels au meurtre des Juifs dans les territoires occupés par l’Allemagne hitlérienne. Il a même exigé, par écrit, de dirigeants européens, séides du régime nazi, de n’avoir aucune pitié pour leurs populations juives, enfants compris. Collaborateur zélé du Reich, son nom a même été cité au procès de Nuremberg. Mais il a échappé à tous les tribunaux d’après-guerre et même à plusieurs tentatives d’assassinats.

Hadj Amine Mohammed al-Husseini caressait le projet, si l’Allemagne nazie gagnait la guerre contre les Alliés, d’entrer à Jérusalem à la tête de la Légion arabe pour construire, dans la vallée de Dothan, près de Naplouse, des fours crématoires, dans lesquels devaient périr les Juifs de Palestine, d’Irak, d’Égypte, du Yémen, de Syrie, du Liban et d’Afrique du Nord. Était-il le promoteur actif d’une « Solution finale musulmane de la question juive »?

On tient cette révélation d’un policier palestinien, proche du grand Mufti, faite à un journaliste israélien renommé dans les années 70. Information confirmée par un ex-officier nazi vivant en Allemagne de l’Ouest. Si les troupes du général Rommel n’avaient pas été arrêtées à El-Alamein, le destin des communautés juives du Proche et du Moyen-Orient eût été le même que celui de leurs frères d’Europe. Le grand Mufti voulait s’inspirer des méthodes d’extermination nazies, d’où ses visites dans les camps de concentration. Il avait une doctrine simple : « L’ennemi de mes ennemis est mon ami! » N’oublions pas que depuis Guillaume II, les Allemands et les musulmans avaient noué des alliances stratégiques importantes.

La rhétorique férocement antijuive de l’islamisme radical, dont le grand Mufti de Jérusalem a été l’une des figures de proue, n’était-elle pas déjà à lœuvre bien avant la création de l’État d’Israël?

Les intégristes islamistes puisent leur antisémitisme à la source, c’est-à-dire dans les versets les plus antisémites du Coran. Aujourd’hui, l’antisionisme est le faux-nez de l’antisémitisme. Quand vous entendez « Sale sioniste », prêtez l’oreille, vous devez comprendre « Sale juif ».

À l’automne 2015, le Premier ministre d’Israël, Benyamin Netanyahou, a été au centre d’une vive polémique après avoir affirmé, lors du Congrès sioniste mondial, que « le grand Mufti de Jérusalem avait soufflé l’idée de la Solution finale à Hitler ». Pourtant, vous rappelez dans votre livre que le projet macabre d’extermination des Juifs d’Europe a été sciemment planifié par les nazis avant la rencontre de Hadj Amine Mohammed al-Husseini avec Hitler, qui a eu lieu à Berlin en novembre 1941. Cette déclaration de Benyamin Netanyahou vous a-t-elle surpris?

L’Histoire n’a jamais fait bon ménage avec la politique. D’ailleurs on dit souvent que l’Histoire a été écrite par les vainqueurs. Hitler n’a pas attendu le grand Mufti de Jérusalem pour perpétrer la Shoah; et ce dernier n’a pas attendu Hitler pour commettre des actes antisémites! Il n’en demeure pas moins que de Hadj Amine Mohammed al-Husseini savait que la Shoah était en cours. Il a été l’un des artisans de ce génocide par sa propagande et sa collaboration intense avec le régime nazi.

Le legs idéologique du grand Mufti de Jérusalem nourrit-il encore aujourd’hui les courants idéologiques les plus radicaux dans le monde arabo-musulman?

Son étoile a pâli dès la création de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Il n’est aujourd’hui qu’une des figures tutélaires de ces courants radicaux. Mais il a influencé nombre de leaders et surtout les masses musulmanes en instillant le poison de l’antisémitisme. Certaines personnalités musulmanes se recueillent même sur sa tombe, à Beyrouth.

Vous êtes le réalisateur d’un documentaire percutant : « L’islamogauchisme, la trahison du rêve européen ». Comment expliquer que des militants de gauche et d’extrême gauche, majoritairement agnostiques, aient épousé l’idéologie mortifère et antisémite prônée par les islamistes radicaux. N’y a-t-il pas là un grand paradoxe?

La gauche extrême et une partie de la gauche sont orphelines d’une révolution et des masses qui ont quitté leurs rangs. Elles pensent avoir trouvé dans les « quartiers » ce prolétariat de substitution. Elles se disent qu’une fois le pouvoir conquis, elles réussiront à « laïciser » ces électeurs. Or, non seulement elles se fourvoient, mais elles ignorent, ou feignent d’ignorer, que l’ambition des radicaux, ce n’est pas plus de république, mais plus d’islam! Cette alliance s’est opérée par exemple entre un Tariq Ramadan, qui n’est pas de gauche, mais qui représenterait un islam prétendument « social », et l’extrême gauche, incarnée par La France insoumise, le Nouveau parti anticapitaliste (NPA), et aussi par des syndicats comme l’Union nationale des étudiants de France (UNEF) ou la Ligue des droits de l’homme. Cette extrême gauche et cette partie de la gauche après avoir été les idiots utiles des islamistes seront les cocus de l’Histoire.

 

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