Mémorial des judéo-espagnols déportés de France

PAR Mathieu Forcier


Le Mémorial des Judéo-Espagnols déportés de France est le fruit d’un travail collectif amorcé en 2010 sous la gouverne d’Alain de Tolédo, Président de l’association Muestros Dezaparecidos (Nos disparus). Ont notamment contribué à la recherche et à la rédaction de cet ouvrage des historiens tels que Xavier Rothéa de l’Université Montpellier 3 et Henriette Asseo de l’EHESS. Tel que souligné par Serge Klarsfeld en préface, il s’agit ici d’un ouvrage de référence qui vient combler une lacune importante en documentant ce que cette communauté a vécu durant l’Holocauste. Alors que l’on y fait rarement référence, la population judéo-espagnole a elle aussi été sévèrement touchée. En effet, on estime aujourd’hui qu’elle avoisinait les 350 000 membres avant la guerre et qu’environ 160 000 y ont trouvé la mort. Suivant la méthode adoptée par Klarsfeld dans Le Mémorial de la déportation des Juifs de France, Tolédo et son équipe ont répertorié les informations de 5 300 Judéo-Espagnols déportés de France, sur une population estimée à 35 000 au début de l’Occupation. Bien qu’il soit fait mention des Judéo-Espagnols d’Afrique du Nord, l’accent est mis sur les Juifs de l’ex-Empire ottoman (Turquie, Bulgarie, Grèce, ex-Yougoslavie et Roumanie. Ils y sont listés sur plus de cent pages avec leur nom, numéro de convoi, camps d’internement, etc. Il s’agit là du cœur et de la raison même de l’ouvrage. Or, puisque l’objectif du mémorial est de faire honneur à la mémoire des disparus et des survivants, l’ouvrage ne s’en tient pas à la froideur des listes et prend bien soin de contextualiser et d’humaniser le sort des déportés. Le lecteur est ainsi outillé pour bien comprendre qui étaient les Judéo-Espagnols, et ce, aussi bien au niveau collectif qu’individuel. Qui plus est, une multitude d’images, de photographies et de lettres d’archive accompagnent et soutiennent les textes dans la présentation des faits historiques et de la vie ordinaire et extraordinaire des Judéo-Espagnols (mariage, boutique, synagogue, faux papiers, etc.) La première partie de l’ouvrage met à profit les contributions de divers historiens qui nous éclairent sur les origines historiques des Judéo-Espagnols, leur expulsion de la péninsule ibérique à partir de 1492, leur établissement dans le pourtour méditerranéen – notamment dans l’Empire ottoman, leurs mobilisations culturelles en contexte de modernisation, leur installation en France, puis leurs vies avant, pendant et après la guerre.

Durant la guerre, en France, plusieurs Judéo-Espagnols détiennent la nationalité d’un pays étranger. Selon la politique étrangère des différents États envers l’Allemagne nazie et le conflit guerrier, cela pouvait représenter une protection relative et temporaire. Par exemple, bien que les législations antisémites du régime de Vichy s’appliquent à tous les Juifs, ceux qui détiennent la nationalité d’un État neutre sont exemptés du port de l’étoile jaune et de l’aryanisation des biens juifs. De même, des consuls d’États comme la Turquie ont cherché à protéger des Judéo-Espagnols turcs de la déportation, mais plusieurs n’ont pu bénéficier de cette protection, que ce soit pour des raisons bureaucratiques, parce que la Turquie adopta une politique restrictive ou parce que les nazis ont ignoré les demandes consulaires. Au total, seulement 2 000 Judéo-Espagnols de France furent rapatriés de France par l’Italie, l’Espagne, le Portugal et la Turquie. À l’expiration de l’ultimatum fixé par l’Allemagne nazie qui enjoignait les pays occupés à rapatrier les Juifs dans leurs pays d’origine, les arrestations et déportations frappent l’ensemble des Juifs de France sans égards à leur nationalité. En plus des listes de déportés, de personnes décédées dans les camps de France et de fusillés, la seconde partie du mémorial offre plus de 80 portraits d’individus et de familles et cinq témoignages qui donnent la parole aux déportés et aux enfants cachés. On peut alors mieux prendre la mesure des conséquences humaines de ces déportations sur des individus et des familles à travers leurs trajectoires particulières. Par exemple, l’histoire d’Estelle Attas, née à Salonique et installée à Marseille, défie l’entendement. Elle survit à une marche de la mort après avoir été déportée de Drancy à Auschwitz. Celle de Régine Gattegno, née à Lyon et d’origine turque, montre la force de la solidarité et de la résistance devant l’horreur. Elle fournit de faux papiers à des enfants juifs menacés de déportation et est finalement déportée à Sobibor en mars 1943 pour ne jamais en revenir. L’ouvrage consacre d’ailleurs un chapitre entier à celles et ceux qui ont pris les armes ou qui se sont engagés dans des réseaux de sauvetage. On illustre ainsi l’agentivité et la résistance des Judéo-Espagnols devant le nazisme et l’antisémitisme du régime de Vichy. C’est d’ailleurs là une force transversale dans ce mémorial, c’est-à-dire sa capacité à témoigner de cette histoire à l’échelle humaine en nommant et en rendant honneur aux victimes de ces déportations de Séfarades.

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