Les Laurentides, le Yiddishland québécois

PAR Éric Yaakov Debroise

 

 

 

 

 

En 1763, après la Conquête se sont installés au Canada les premiers Juifs dont les plus connus, la famille Hart. De quelques dizaines, la population juive passa à plusieurs milliers au courant de la moitié du XIXe siècle. Ces Juifs, britanniques pour la plupart, sépharades et ashkénazes étaient assimilés aux us et coutumes de l’Empire, seule les distinguait à l’époque leur confession israélite.

Au courant des années 1850, les pogroms en Europe de l’Est et en Russie voient la population juive ashkénaze se déplacer en grand nombre. La population juive canadienne passe ainsi en l’espace d’une cinquantaine d’années de quelques milliers à plusieurs dizaines de milliers d’individus. Beaucoup d’entre eux s’installeront au Québec sur l’île de Montréal, faisant ainsi de la cité une métropole yiddish avec son théâtre, son journal, ses synagogues 1. Pour autant, ces nouveaux venus ne s’installèrent pas tous dans la métropole et alimentèrent les communautés juives de Québec, Sherbrooke ou encore de Rouyn-Noranda 2.

Fait peu connu, un nombre suffisamment important s’installèrent dans les Laurentides contribuant ainsi à faire du yiddish, la langue la plus parlée au Québec après le français et l’anglais. Encore aujourd’hui, le yiddish est très présent dans cette région 3. Partons à la découverte du Yiddishland québécois, les Laurentides.

1831-1931, le siècle de la colonisation agricole

À l’instar de la colonisation agricole prônée par l’Église catholique et le gouvernement canadien-français du XIXe siècle, la Jewish Colonization Association (JCA) fondée par le philanthrope le Baron Maurice de Hirsch favorise l’installation des familles juives « […] dans des régions peu occupées où ils pourront s’adonner à du travail agricole productif » 4. Grâce à ce soutien, en 1900, 50 familles juives fondèrent dans les Hautes-Laurentides la colonie fermière La Macaza. Peu à peu, commence ainsi une vie juive yiddishophone dans les Laurentides.

Malgré les tentatives agricoles juives dans les Laurentides, les installations agricoles connaissent peu de succès. Après une génération, ces nouveaux venus intègrent souvent le milieu urbain ou bien rapidement développent leur propre commerce qui facilite leur mobilité sociale.

Le laitier Ruben Belensman et sa fille. Source : La Macaza, Quebec and the Jewish Colonization Association

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La ferme des Belensman. Source : La Macaza, Quebec and the Jewish Colonization Association

Des années 1920-1970, les « Alpes juives » du Québec

Au début du XXe siècle, une immigration massive de Juifs d’Europe de l’Est et notamment de Russie apporte son lot d’inimitié des Canadiens français et des Canadiens anglais; les Juifs d’origine britannique ne sont pas les plus favorables non plus à leur installation 5. Ils voient en ces Juifs l’archaïsme du judaïsme avec la persistance du yiddish, des vêtements inaccoutumés et le maintien des Shtetlech 6, autant de menaces pensent-ils, à leur intégration à la nobilitas canadienne-anglaise. Pour autant, c’est de cette immigration dans les Laurentides et au Québec que « le judaïsme canadien va basculer irrémédiablement […] dans l’orbite de la vie juive américaine. » 7

À l’instar de la « ceinture du Bortsch », région touristique très fréquentée par les juifs new-yorkais, les Juifs montréalais gagnés par leur mobilité sociale s’embourgeoisent peu à peu et disposent de leurs lieux de villégiatures dans la région des Laurentides surnommée les « Alpes juives ».

C’est ainsi que sont apparues de nombreuses communautés – yiddishophones pour la plupart – à Joliette, Sainte-Agathe-des-Monts, Val-Morin ou encore à Val-David. Moe Nadler provenant de L’Assomption pour rendre visite à La Macaza.  Source : La Macaza, Quebec and the Jewish Colonization Association

Moe Nadler provenant de L’Assomption pour rendre visite à La Macaza. Source : La Macaza, Quebec and the Jewish Colonization Association

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1970 à aujourd’hui, les Laurentides refuge de la langue yiddish au Québec

Fréquentées jusque dans les années 1970, les « Alpes juives » du Québec sont peu à peu désertées par les familles traditionnelles juives qui ont vu naître la culture yiddish dans les Laurentides. Toutefois, la forte présence des communautés hassidiques  — dont nous pouvons citer à titre d’exemple la communauté Belz située à Val-Morin depuis 1930 ou encore la présence du séminaire Loubavitch à Sainte-Agathe-des-Monts  —,contribue au maintien du Yiddishland du Québec comme un « territoire refuge » de la langue yiddish dans la province. Aujourd’hui, la vitalité du yiddish dans les Laurentides – et au Québec – est essentiellement due à la croissance des communautés hassidiques.

Notes:

  1. Voir Anctil, Pierre. Histoire des Juifs du Québec, Les Éditions du Boréal, Montréal, p.80-81 et p.184-191.
  2. Éric Yaakov Debroise, « Les Schtetlech du Québec : l’expérience rurale juive ! », La Voix Sépharade, Déc. 2017.
  3. Cf Jesse Ferreras, « La carte des langues du Canada est différente sans le français et l’anglais », Huffington Post Canada, 25 juin 2015. Carte interactive http://the10and3.com/canada-languages.htm
  4. Anctil, Pierre. Ibid., p.73.
  5. Anctil, Pierre. Ibid., p.228-231.
  6. Communauté villageoise juive d’Europe centrale et orientale.
  7. Anctil, Pierre. Ibid., p.75.
Top