Enseigner l’histoire sépharade

PAR David Bensoussan

 

 

 

 

 

 

 

David Bensoussan est ingénieur, écrivain et blogueur pour Le Soleil et Times of Israël, en version française. Ancien président de la CSUQ , il est notamment récipiendaire du prix Haïm Zafrani (2012). Il nous fait part ici de ses premières réflexions sur l’enseignement de l’Histoire juive sépharade à la suite d’un cycle de cours qu’il a eu l’occasion de donner récemment à l’École Maïmonide.

Depuis plusieurs décennies il est question de pourvoir à un cursus d’histoire juive plus équilibré qui prend en considération l’histoire des Juifs sépharades. Or, ce projet tarde à se concrétiser, tant en Israël que dans la diaspora. Le présent article traite de l’expérience d’enseignement de l’histoire juive nord-africaine aux élèves de secondaire 3 et 4 de l’École Maïmonide que j’ai menée ces dernières années. Ces sessions ont été données à plusieurs dizaines d’écoliers. 

Premières remarques 

Une première remarque s’impose : la formation lycéenne française est fort différente de la formation québécoise en ce qui a trait à l’enseignement de l’histoire. Il faut donc s’adapter pour pouvoir rejoindre les étudiants dans le contexte de leurs connaissances et du curriculum du ministère de l’Éducation du Québec. Les notions historiques sont enseignées différemment et les repères historiques s’articulent différemment, étant bien moins « francocentristes ». 

La seconde remarque est que les études bibliques ignorent généralement la contextualisation de l’histoire biblique au sein de l’histoire universelle. Non pas que la Bible soit un livre d’histoire ou de géographie, mais il y est fait référence à des événements historiques et des lieux au sein desquels la morale biblique s’exprime. Pour pouvoir retracer l’histoire de la diaspora sépharade, il faut retracer l’histoire biblique, l’exil de Babylone, les colonies juives en Égypte et en Libye à l’époque grecque, la destruction du Second Temple et la grande révolte du monde juif en l’an 115. Ce n’est qu’alors que l’on peut aborder l’histoire de la diaspora des premiers siècles, l’invasion arabe, le statut minoritaire dans les pays arabo-musulmans, l’âge d’or en Espagne, et l’exil de 1492. La pénétration du système scolaire de l’Alliance Israélite Universelle et la période coloniale constituent un autre volet, suivi de celui de l’émancipation du mellah, du sionisme, du nationalisme, de l’émigration et de l’expérience d’immigration en Israël et dans la diaspora. Tout au long de cette odyssée, il faut brosser les tableaux de la créativité sépharade dans les domaines de la littérature, de l’exégèse, de la science et de l’art. C’est tout un programme!

 

Méthodologie 

Les cours ont été accompagnés de présentations PowerPoint durant lesquelles les questions ont été encouragées. Ces blocs de cours de 90 minutes ont été donnés toutes les deux semaines et des références choisies y ont été distribuées. Ces cours ont été offerts sur une base à titre d’enrichissement au curriculum scolaire. Des jeux-questionnaires ont clos ces cours. 

Le programme 

Les thèmes qui furent couverts dans le cadre de l’histoire juive nord-africaine furent :

• Les grandes périodes de l’histoire juive et de l’histoire universelle afin de mieux situer l’histoire biblique et celle des différentes diasporas.

• Les grandes périodes de l’histoire d’Afrique du Nord : les royaumes de Mauritanie et de Numidie, la pénétration phénicienne, grecque, romaine, carthaginoise, vandale, byzantine, arabe, 

• L’Afrique du Nord dans les écrits talmudiques. Cette source méconnue des historiens qui se limite le plus souvent du temps aux références gréco-romaines contribue à la meilleure compréhension du passé juif en Afrique du Nord.

• Les Juifs d’Afrique du Nord avant la conquête arabe, la résistance des tribus berbères christianisées et judaïsées à la conquête arabe ainsi que l’épopée de la Kahéna 1. 

Le statut des Juifs du Maroc après la conquête arabe qui fut celui des dhimmis, soit un statut de restrictions réservé aux minorités non musulmanes. Périodes de symbiose et périodes de persécutions. 

• Dynasties idrisside, almoravide, almohade, mérinide, saadienne et alaouite au Maroc, le royaume de Tlemcen en Algérie et ceux des Aghlabides et des Zirides en Tunisie ainsi que la période ottomane dans ces deux derniers pays. 

• Figures importantes du judaïsme nord-africain : à titre illustratif, il est possible de citer les contributions à la philologie (Labrat, Ibn Hayouj), au droit talmudique (le Rif), l’exégèse (Benattar), la philosophie (Ibn Malka), la poésie (D. Elkaïm), la science (R. Elbaz), la littérature (A.Memmi, A.Bouganim) et bien d’autres encore. 

• L’ère précoloniale et coloniale qui fut marquée essentiellement par la francisation, la modernité en matière de technologie, et l’épisode vichyste durant la Seconde Guerre mondiale. Ce fut une ère de révolution qui a changé le statut des Juifs, notamment ceux d’Algérie qui ont eu droit à la nationalité française avec le décret Crémieux. 

• Le judaïsme nord-africain après l’indépendance. Périodes d’inquiétude et débuts d’émigration avant l’indépendance. L’euphorie première au lendemain d’indépendance brisée lorsque les pays d’Afrique du Nord se sont alignés sur la Ligue arabe. 

• Les Juifs d’Afrique du Nord dans le monde d’aujourd’hui : en Israël, en France et au Canada. L’héritage culturel, artistique et musical.

 

 

 

 

 

 

 

Premières conclusions 

Ces cours ont permis de mieux juger de la réceptivité des étudiants de niveau secondaire et d’améliorer les séances successives. Il ressort de cela que les étudiants aiment la matière et souhaiteraient qu’elle soit moins condensée en raison de sa complexité. Par contre, la période récente de l’histoire a suscité un intérêt particulièrement vif, car les étudiants pouvaient faire la connexion avec le narratif de leurs parents et grands-parents et s’identifier à la continuité historique. 

Par ailleurs, pour réussir la formation d’histoire sépharade, il est essentiel que les professeurs participent à la préparation et au déroulement du programme de façon à mieux cibler des repères événementiels communs. L’histoire juive ne peut être dissociée de l’histoire universelle et la synergie entre ces domaines est essentielle pour retrouver l’authenticité identitaire. Je suis convaincu qu’une personne bien campée dans son identité s’affirme et s’intègre beaucoup mieux avec le reste de la société. 

À l’heure où la CSUQ a mis sur pied un comité d’enseignement de l’histoire sépharade, à l’initiative de son président l’Honorable Jacques Saada, il faut espérer que l’on pourra proposer en la matière un programme de qualité qui soit en harmonie avec le programme d’histoire juive et d’histoire universelle. En effet, c’est une mission qu’il nous incombe d’accomplir afin de sauvegarder notre passé civilisationnel et de faire en sorte que les nouvelles générations s’épanouissent sans cassure identitaire.

1 Au sujet de cette figure de femme guerrière berbère juive, voir un extrait de la conférence de l’auteur sur http://alephetudesjuives.ca/engagement-citoyen-et-diversite-culturelle-3-decembre-2017/ 

Notes:

  1. Au sujet de cette figure de femme guerrière berbère juive, voir un extrait de la conférence de l’auteur sur http://alephetudesjuives.ca/engagement-citoyen-et-diversite-culturelle-3-decembre-2017/ 
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