VOYAGE AU BOUT DE L’ANTISIONISME : BDS OU L’ÉCHEC DE LA PAIX

PAR BERNARD BOHBOT

Bernard Bohbot est étudiant en histoire à l’UQAM. Auteur d’un mémoire sur les Juifs d’extrême gauche en mai 68 et la question palestinienne, il est également membre des Amis canadiens de La Paix maintenant, mais il s’exprime, il parle toutefois ici à titre personnel.

Rally pour Israël, Montrél, 2018, source : www.israelrallymontreal.com

La question des réfugiés palestiniens au regard de la loi internationale

Les appels au boycott d’Israël n’ont rien de nouveau. Mais depuis 2005, un regroupement a pris l’initiative d’institutionnaliser cet appel en le centralisant et en formulant des revendications claires. Il s’agit bien entendu du mouvement de Boycott, Désinvestissement, Sanctions (BDS) à l’endroit de l’État d’Israël.

Un observateur peu averti se laissera sûrement berner et croira sans problème que le but de cette campagne est le respect des droits de la personne des Palestiniens. Or, les revendications de BDS sont articulées de telle sorte que si Israël les acceptait, l’État hébreu disparaîtrait aussitôt. En effet, BDS ne réclame pas seulement le départ des Israéliens de Cisjordanie et la fin des discriminations contre la minorité arabe d’Israël – deux revendications acceptées depuis longtemps par la gauche, mais aussi par une partie de la droite (modérée) israélienne. Il exige également un droit au retour pour tous les descendants des réfugiés palestiniens de la première guerre israélo-arabe de 1947-1949, dont le nombre dépasse les 5 millions d’âmes. Rappelons que la population israélienne se situe à près de 9 millions d’habitants dont 6,5 millions sont Juifs et 1,8 sont Arabes.

Toutefois les dirigeants de BDS n’en démordent pas. Selon eux, le droit au retour est enchâssé dans le droit international et rien ne peut l’effacer; que cela mène ou non à la disparition de l’État d’Israël par l’entremise de la mise en minorité de sa population juive. Pour citer Omar Barghouti, le leader, cofondateur et idéologue du mouvement BDS : « On ne peut concilier le droit au retour des réfugiés avec une solution à deux États… un retour des réfugiés mettrait fin à l’existence d’Israël en tant qu’État juif. 1 » Il affirme d’ailleurs qu’« aucun État n’a le droit d’exister en tant qu’État raciste 2 ». Car selon lui, c’est bien l’existence de l’État d’Israël qui constitue une forme de racisme en soi et non certaines de ses politiques qui seraient discutables. Pas étonnant qu’il réclame « l’euthanasie » du sionisme et de l’État d’Israël.

Cette logorrhée, bourrée de sophismes éculés qui visent à rendre acceptables les appels à la destruction d’Israël, n’impressionnera pas les observateurs les plus avertis. Mais peu nombreux sont ceux qui ont le temps et l’énergie de vérifier et de passer au crible chacune des affirmations de BDS. Il est important de savoir qu’il n’existe pas de droit au retour illimité permettant aux réfugiés palestiniens de détruire le caractère juif d’Israël. Il est vrai que la résolution 194 de l’Assemblée générale des Nations Unies en appelle au retour des réfugiés souhaitant retourner chez eux. Cependant, les résolutions de l’Assemblée générale n’ont que valeur de recommandation. Elles possèdent certes une portée symbolique très forte, mais elles n’ont pas de valeur juridique contraignante.

De plus, la résolution 194 n’est pas la seule dont il faut tenir compte dans le règlement de ce conflit. Par exemple, la 181 de l’Assemblée générale de l’ONU prévoyait, de son côté, l’existence de deux États en Palestine mandataire; l’un juif et l’autre arabe 3. Quant aux résolutions 242 et 338, les seules qui ont véritablement force de loi, car elles furent votées par le Conseil de sécurité des Nations Unies (et non l’Assemblée générale), elles prévoient « un juste règlement du problème des réfugiés » tout en insistant sur le droit de « chaque État de la région de vivre en sécurité » 4.

Il n’existe donc aucun droit au retour illimité qui donnerait aux Palestiniens le droit de liquider l’État d’Israël. Bien au contraire, les seules résolutions qui ont véritablement force de loi insistent pour dire que tout règlement du problème des réfugiés doit tenir compte de l’existence de l’État juif. 

Le refus palestinien de différents plans de paix

C’est dans cette optique que le plan de paix de l’ancien président américain Bill Clinton, aussi connu sous le nom de « paramètres Clinton », présenté le 23 décembre 2000, prévoyait plutôt un droit au retour symbolique en « Palestine historique », tout en précisant que l’État d’Israël serait libre de déterminer le nombre de réfugiés qui seront accueillis sur son territoire. Les autres auraient plutôt l’obligation de s’installer dans le futur État palestinien ou à l’étranger, tout en recevant un dédommagement atteignant les 30 milliards de dollars; soit le montant le plus élevé à n’avoir jamais été offert à des descendants de réfugiés. Malheureusement, Arafat a rejeté ce compromis.

D’autres ont proposé une solution plus créative encore, comme l’idée d’une confédération israélo-palestinienne sur le modèle de l’Union européenne. Une telle structure permettrait aux Palestiniens comme aux Israéliens de circuler et vivre librement entre les deux États tout en demeurant citoyens de leur pays d’origine. Là aussi, BDS rejette catégoriquement cette proposition, car elle ne mettrait pas fin à l’existence d’Israël.

Une rhétorique dévoyée des droits humains

Mais il semble que nombreux sont ceux qui se laissent impressionner par le discours de BDS qui réussit à donner un semblant de fondement juridique et moral à ses revendications destructrices. Les étudiants occidentaux influencés par la doxa progressiste qui domine les universités, les journalistes bien-pensants et le reste de l’intelligentsia se laissent facilement berner par un discours réclamant la destruction d’Israël qui n’épouse pas les accents guerriers d’un Nasser des années 50 et 60, ou de l’OLP des années 70. Ils sont plus susceptibles de tomber dans le panneau d’une rhétorique droit-de-l’hommiste imprégné de références aussi fausses soient-elles, au droit international.

Reconnaissons que cette stratégie mise en place par le fondateur de BDS, Omar Barghouti, est pour le moins habile. Lecteur du théoricien marxiste italien Antonio Gramsci (1891-1937), Barghouti s’est inspiré du concept « d’hégémonie culturelle » conçu par celui-ci. Selon Gramsci, une révolution ne peut être fructueuse si on n’a pas préalablement préparé le terrain par une guerre idéologique et culturelle afin de gagner à sa cause l’opinion publique. C’est ainsi que Barghouti pense pouvoir utiliser la campagne BDS pour instiller dans l’esprit des gens, petit à petit, l’idée selon laquelle l’État d’Israël n’a pas le droit d’exister. Selon lui, en décrivant Israël comme le successeur idéologique de l’Afrique du Sud de l’apartheid, l’opinion publique finira par conclure d’elle-même que cet État n’a pas sa place dans le concert des nations.

Il est d’ailleurs intéressant de rappeler que BDS insiste constamment sur les supposées origines « coloniales » de l’État d’Israël pour justifier sa destruction. Pourtant personne ne prendrait au sérieux une bande d’illuminés qui affirmeraient que le Canada ou les États-Unis devraient disparaître en raison de la dépossession des autochtones. Si les défenseurs locaux de BDS étaient un tant soit peu logiques, ils exigeraient la destruction du Québec et du reste du Canada également 5.

Mais n’ayons pas peur de remettre en question l’idée reçue selon laquelle Israël ne serait rien d’autre que le fruit du colonialisme européen. Cette accusation autrefois marginale, fait florès depuis la publication dans les Temps modernes en 1967, de l’article de Maxime Rodinson : Israël fait colonial? Pourtant, si les Juifs sont retournés dans leur ancienne patrie, ce n’est ni pour exploiter sa population ni pour s’enrichir en faisant main basse sur ses ressources. Bien au contraire, ils y sont retournés afin de pouvoir exercer leur droit à l’autodétermination nationale.

D’aucuns affirment que les droits historiques n’existent pas, et que si tous les peuples décidaient de reconquérir des terres qui leur ont appartenu jadis, un chaos interminable s’en suivrait. Cette affirmation relève du sophisme. Il existe une différence indéniable entre un peuple sans patrie souhaitant récupérer une partie de sa terre d’origine afin de pouvoir mener une existence nationale, et un peuple possédant déjà un territoire qui souhaiterait agrandir ses frontières par caprice irrédentiste. Quant aux revendications nationales des Palestiniens, elles sont tout aussi légitimes que celles des Juifs; d’où l’idée d’un compromis territorial que rejettent les partisans du boycott d’Israël.

La stratégie « droit-de-l’hommiste » de BDS a pour l’instant porté fruit dans les milieux intellectuels, mais les milieux économiques boudent encore le boycott d’Israël – l’essor actuel de l’économie israélienne en témoigne parfaitement. Cependant, même si cette campagne devait heurter véritablement l’économie israélienne, il est peu probable que ce mouvement puisse atteindre une dimension telle qu’il mettrait en péril l’existence même de l’État hébreu – ne serait-ce qu’en raison du fait que les chancelleries occidentales savent pertinemment que détruire l’État d’Israël est illégal.

Mais pourquoi alors suivre une telle stratégie? La réponse est toute simple : par désespoir de cause. Les militants d’extrême gauche qui animent le mouvement BDS ont beau bomber le torse, il n’en demeure pas moins que leur arrogance dissimule une faiblesse véritable. Sur le plan militaire, l’État d’Israël est invincible et ses ennemis le savent très bien. Aucune armée dans la région ne rivalise avec la force de frappe de Tsahal. Et même si d’aventure, dans un futur lointain, un État hostile réussissait à rivaliser militairement avec Israël, la centrale nucléaire de Dimona reste son assurance vie… Inutile d’entrer dans les détails.

Le but de BDS est donc de mener une guerre culturelle afin de laminer l’État d’Israël de l’intérieur et de pourrir la vie de ses habitants. Cette guerre psychologique vise à convaincre les Israéliens (par la contrainte des sanctions) de renoncer à l’existence même de l’État juif et de se résoudre à être réduits au rang de minorité dans une future Palestine binationale. Cette logique repose sur l’idée fausse selon laquelle les Israéliens sont plus attachés à leur confort matériel qu’à leur indépendance nationale.

BDS est indubitablement très désagréable. Cela est particulièrement vrai pour les Juifs de la diaspora surtout qui assistent médusés à la montée d’un mouvement qui réclame la destruction d’Israël. Mais gardons en tête que c’est bien la puissance d’Israël et non sa faiblesse qui l’a rendu vulnérable à ce genre de campagne. Si ce pays était réellement destructible, la guerre à son endroit ne serait ni psychologique ni même économique, mais bien militaire.

Il reste notamment que l’on doit rester vigilant sur les campus et ailleurs et ne rien concéder aux revendications mortifères de BDS.

 

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