TOUR D’HORIZON DE LA LITTÉRATURE ISRAÉLIENNE

ENTRETIEN AVEC L’ÉCRIVAINE ET TRADUCTRICE ESTHER ORNER PAR SONIA SARAH LIPSYC

Esther Orner

Dr Sonia Sarah Lipsyc

Sonia Sarah Lipsyc

L’auteure israélienne Esther Orner, – elle a notamment écrit « Autobiographie de Personne et « De si petites fêlures » 1 –- est également traductrice de l’hébreu au français. Elle nous a accordé un entretien sur la littérature israélienne. Qu’elle soit ici remerciée de s’être prêtée à cet exercice qui, tout en proposant un panorama, ne peut être que sélectif 2. Dr Sonia Sarah Lipsyc est rédactrice en chef du LVS et directrice de Aleph – Centre d’études juives contemporaines.

Esther Orner


Vous faites partie de l’Association des écrivains israéliens de langue française et du comité de rédaction de Continuum 3, très belle revue des écrivains israéliens d’origine francophone. Qu’est-ce qui donne envie à des auteurs israéliens de continuer à s’exprimer dans leur langue d’origine ou une autre langue que l’hébreu?

Dès le premier numéro de Continuum (2002-2003), nous avons posé la question sur le choix du français. Tous les auteurs ont un lien avec la langue française. Soit c’est leur langue maternelle ou presque maternelle, soit ils ont choisi d’en faire leur langue d’écriture. Certains sont même des hébraïsants. Nous sommes dans un entre-deux. L’hébreu oui, mais… Le français, oui, mais… Je citerai quelques noms d’écrivains et de poètes israéliens vivant en Israël et écrivant en français, Bluma Finkelstein, Ami Bouganim, Marlèna Braester, Raphael Jerusalmy Francine Kaufmann, Colette Leinman, Betty Rojtman, Rachel Samoul, Sophie Stern. Ils sont tous publiés dans des maisons d’édition en France, en Belgique et en Suisse. Par exemple, Rachel Samoul tient depuis dix ans un blogue en français, Kef Israel, lu dans le monde entier. Elle a écrit un recueil de nouvelles Bouquet de Coriandre, avec une lettre-préface d’Albert Memmi, aux Éditions Complexe (2007). Le prix du Président de l’État d’Israël pour la littérature en langue française (2002) a été décerné à Bluma Finkelstein pour l’ensemble de son œuvre poétique 4. Marlèna Braester, rédactrice en chef de la revue Continuum a reçu de nombreux prix littéraires pour sa poésie dont le prix Ilarie Voronca pour Oublier en avant, Éditions Jacques Brémond, 2016.

La littérature israélienne s’exprime dans tous les genres : romans, nouvelles, science-fiction, policier, poésie, théâtre, bandes dessinées, littérature pour enfants, etc. Est-ce que les Israéliens lisent beaucoup? Et quels sont, par exemple, les livres en hébreu qui ont le mieux marché ces dernières années?

Les Israéliens sont d’immenses lecteurs. Au mois de juin, dans toutes les villes, on fête La semaine du livre hébreu qui inclut également la littérature religieuse comme des commentaires sur la Torah et le Talmud représentant d’ailleurs 27 % de l’édition israélienne. La place Rabin à Tel-Aviv ne désemplit pas. L’auteur qui a eu le plus de succès récemment est sans conteste David Grossman grâce à ses nombreux prix. Il a été récipiendaire cette année du fameux prix anglais Man Booker pour Un cheval entre dans un bar, Éditions du Seuil (2015). Il est également lauréat du Prix d’Israël 2018.

Aharon Appelfeld (1932- 2018), sa mort a suscité un énorme intérêt pour ses livres habituellement plus lus à l’extérieur d’Israël 5.

Edgar Keret traduit dans 45 langues, l’auteure Zeruya Shalev, Shimon Adaf sont toujours en bonne place. Dorith Rabinian à la suite du scandale suscité par le ministre de l’Éducation qui voulait interdire au programme scolaire Sous la même étoile, Les Escales Éditions (2017) racontant une histoire d’amour entre une Israélienne et un Palestinien, qui d’ailleurs se termine mal, est devenu un best-seller israélien et international.

Chacune a un nom. Femmes poètes et artistes d’Israël

Sous votre direction a été publiée une anthologie de traduction de poésies de l’hébreu, Chacune a un nom. Femmes poètes et artistes d’Israël, Éditions Caractères, 2008. On y trouve de grands noms de la poésie hébraïque comme ceux de Rachel (1890-1931), Léah Goldberg (1911-1970), Zelda (1914-1984) ou Haviva Pedaya dont nous avons récemment publié un entretien sur son lien à la Kabbale 6. Quelle est la place, en général, de la poésie dans la société israélienne?

La poésie comme le roman tient une place très importante. En 2015, le Prix d’Israël, le plus prestigieux, a été décerné dans la catégorie littérature au poète Erez Bitton, au préalable lauréat des prix Bialik comme le fut Yehudah Amichai.

Les journaux du Shabbat, en fin de semaine publient un ou plusieurs poèmes dans leurs pages consacrées à la littérature. Les femmes y tiennent une belle place, notamment Maya Bejerano, Agui Micheol. D’autres plus jeunes, moins connues telles que Anat Zecharya ou Yaara Ben-David née en Irak.

Deux nouveaux billets de banque circulent à l’effigie des poétesses Rachel pour celui des 20 shekels, et Léah Goldberg 7 pour les 100 shekels. C’est une première.

La littérature hébraïque contemporaine date de la fin du 19e siècle avant même la création de l’État hébreu… Quels sont les noms de ces principaux pionniers et quel a été leur apport dans ce renouveau de la langue hébraïque? Comment sont-ils passés de cette langue de l’étude de la Torah à celle de tous les jours et de la création littéraire?

La Haskala, le mouvement des lumières, qui semblait ouvrir toutes les portes aux écrivains en Europe de l’Est est à la base dès le 18e siècle de cette nouvelle littérature. Ce désir de modernité s’ancrait dans la tradition juive même si cette dernière était critiquée pour certains de ses aspects figés. J’habite, par hasard ou pas, un quartier à Tel-Aviv, où ses écrivains écrivant en yiddish ou en hébreu ont des rues à leurs noms – Shalom Aleichem, Mapou, Mendelei Mocher Sefarim. On les surnommait pour certains Les amants de Sion (Hovevei Tsion). Ce terme aussi a sa rue. Un peu plus loin du Coté d’Allenby, Dov Brenner et bien sûr l’incontournable Haim Nahman Bialik. Leur but était de redonner vie à l’hébreu dans le quotidien et dans la littérature sur la terre d’Israël.

En 1966, Shmuel Yosef Agnon (1888-1970) reçoit le Prix Nobel de littérature. C’est le seul écrivain israélien, jusqu’à présent, à avoir été gratifié de ce prix. Quelle est son influence dans la littérature hébraïque?

Je ne parlerais pas d’influence directe. Il est unique comme Proust l’est. Il a été et est toujours une référence pour beaucoup d’écrivains israéliens qui sont à travers leurs œuvres en dialogue avec lui. Je pense à Amos Oz, Nourit Zarchi, Aharon Apelfeld, Zeruya Shalev. D’autres auteurs comme Haim Beer, Shimeon Adaf, Dan-Benaya Seri, Almog Behar, Haim Sabato, Ruth Almog se revendiquent clairement d’Agnon. Ils font des allusions à des textes d’Agnon dans leurs livres.

Une jeune écrivaine, Adi Sorek, pas encore traduite en français, écrit son doctorat sur Agnon et l’auteur français Georges Perec. Et dans son roman Nathan qui sortira au mois d’octobre, elle ne se prive pas de paraphraser du Agnon, en le revendiquant, bien sûr.

La littérature israélienne compte de grands noms dont les œuvres sont majoritairement traduites en français, n’est-ce pas? On peut citer David Shahar, A. B. Yehoshua, Amoz Oz pour les plus anciens et bien sûr Aaron Appelfeld. Comment qualifieriez-vous, en quelques mots, ces géants de la littérature hébraïque?

Je suis contente que vous citiez David Shahar plus célèbre en France qu’ici. Aux écrivains A.B Yoshua et Amos Oz, je rajouterai l’immense écrivain et traducteur francophile Yehoshua Kenaz. On les citait ensemble. Je dirais qu’ils sont parmi ceux qui donnent les lettres de noblesse à la littérature israélienne, qui grâce à eux, bénéficie d’une reconnaissance internationale. Nous attendons toujours un second prix Nobel!

On peut également citer Meir Shalev , Orly Castel-Bloom ou d’Amir Gutfreund Voyez-vous un fil conducteur parmi tous ces auteurs et d’autres plus jeunes déjà mentionnés par vous? Et quelles sont les tendances actuelles de la littérature israélienne?

Eux aussi participent de la reconnaissance d’une littérature vivante. Le fil conducteur? À la fois postmoderniste, retour aux sources, aux racines et à l’identité juive, voire, Orly Castel-Bloom et l’histoire de sa famille égyptienne. Leurs aînés étaient plus dans l’israélité, c’est-à-dire le sabra, l’homme nouveau, le rejet de la diaspora, le pays en construction, les guerres d’Israël, et un registre plus politique. Mais j’ai à peine écrit ces mots que je me dois de nuancer mon propos, car eux aussi se posent des questions sur leur appartenance à différentes cultures. Le livre d’Amos Oz Une histoire d’amour et de ténèbres a peut-être été un tournant et un exemple pour ses cadets. Lui le sabra essaye de comprendre d’où il vient. De même Yoram Kaniuk faisant partie de « la génération de l’État », dor Hamedina, célèbre pour ses romans sur la guerre de 1948 (Adam fils de chien) a écrit plusieurs livres qui traitent de l’identité juive dont Le dernier berlinois, Le dernier Juif. Presque. Dans la même mouvance citons Haim Gouri écrivain et poète.

Parmi ces auteurs, certains sont d’origine sépharade, mais il y en a d’autres? Lesquels citeriez-vous?

J’ajouterai alors Ronith Matalon, Samy Michael, Eli Amir. Tous parlent à la fois de leurs origines, de leur intégration en Israël et de divers sujets. Aucune contradiction d’ailleurs. N’est-ce pas en allant au plus profond du singulier que l’on atteint l’universel?

Quels seraient les cinq livres que vous conseilleriez pour s’initier à la littérature hébraïque israélienne?

Samuel Joseph Agnon – Au cœur des mers traduit par Emmanuel Moses, Gallimard 2008. (Et tous les autres livres d’Agnon…) 

Yehoshua Kenaz, Infiltration, trad. par Rosie Pinhas-Delpuech, 10/18, 2006

Amos Oz, Une histoire d’amour et de ténèbres trad. par Sylvie Cohen, Gallimard, 2004, Folio n°4265, 2005

Aharon Appelfeld, Histoire d’une vie, roman, trad. par Valérie Zenatti, L’Olivier, 2004, Points poche, 2008

Gabriela Avigur-Rotem, Canicule et oiseaux fous, roman, trad. par Ziva Avran et Arlette Pierrot,  Actes Sud, 2006

Zeruya Shalev, La douleur trad. par Laurence Sandrowicz – Gallimard 2017 8

 

Notes:

  1. Respectivement aux Éditions Métropolis, Genève 1999 et aux Éditions Caractères, Paris, 2016.
  2. Les lecteurs du LVS pourront se référer aux autres articles d’Elias Levy sur la littérature israélienne notamment sur Zeruya Shalev, Orly Castel-Bloom, Eshkol Nevo et Michal Govrin. Voir http://lvsmagazine.com/nos-contributeurs/. Toutes les notes de bas de page de cet article sont de la rédaction.
  3. Voir quelques numéros en ligne de cette revue sur http://kefisrael.com/continuum-revue-ecrivains-israeliens-de-langue-francaise/
  4. Voir l’un de ses derniers ouvrages, Il vient un temps où même Dieu doit faire pénitence, éditions Diabase, 2017.
  5. Survivant de la Shoah, son œuvre est immense. Il reçut notamment en 2004 le prix Médicis étranger pour Histoire d’une vie, éd. L’olivier et le Prix Israël en 1983.
  6. Voir Sylvie Halpern, « Deux enseignantes en kabbale en Israël : Haviva Pedaya et Nadine Shenkar », LVS, avril 2018. http://lvsmagazine.com/2018/04/deux-enseignantes-en-kabbale-en-israel-haviva-pedaya-et-nadine-shenkar/
  7. Signalons de cet auteur « Alors vient la lumière, traduit par Olivier Boisseau à paraître en 2019 aux Éditions H & O
  8. Voir également Anthologie d’écrivaines israéliennes au nombre de 13 choisies et traduites par Ziva Avran aux Éditions Métropolis, 2008
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