ISRAËL, LE 7E ART EN 70 ANS

PAR RUDY ABECASSIS

Rudy Abecassis

Rudy Abecassis, vidéaste, reporter vidéo et scénariste, originaire de Marseille, il a immigré en Israël en 2015. Il nous livre ici un panorama des performances du cinéma israélien.

70 ans.
C’est le 70e anniversaire de l’État d’Israël.
Et dans 70, on retrouve le chiffre 7. Comme le 7e art, le cinéma.
Israël, malgré son jeune âge, n’a pas délaissé sa dimension artistique, bien au contraire, et a ainsi pu apparaître dans le monde autrement qu’au travers des nombreux conflits auxquels le pays est confronté. Aux côtés d’autres arts, le cinéma a pris une place certaine dans la culture israélienne. Les Israéliens ne se contentent pas de remplir les salles diffusant des films étrangers toujours majoritairement présents sur les écrans, mais ils découvrent aussi avec fierté et parfois patriotisme des talents révélés par les caméras de cinéastes israéliens.

Des films israéliens nominés aux Oscars dès les années soixante

« I Love You Rosa »

Pour illustrer ces talents, il est important de noter qu’Israël est le pays du Moyen-Orient qui a été nominé le plus souvent aux Oscars pour la catégorie « Meilleur film en langue étrangère ». Le premier d’entre eux fut l’œuvre de deux réalisateurs israéliens, Menahem Golan et Ephraim Kishon (qui avait également écrit le film), avec la comédie classique « Sallah Shabbati ». C’était en 1964, et ce film inaugurait en quelque sorte le genre « bourekas », le nom donné à ces films influencés par la vague d’immigration sépharade en Israël 1. La même année, Uri Zohar, un humoriste et cinéaste, devenu plus tard rabbin orthodoxe, réalisa « Un trou dans la lune », pour lequel le français Michel Colombier composa la musique. Si ces deux films ont suscité à l’époque des contestations politiques, car ils ne véhiculaient pas la meilleure image d’Israël, le talent des artistes qui les portaient commençait à être reconnu. Les années 1970, 1972 et 1973 virent à nouveau des films israéliens dans la liste des nominés de la prestigieuse cérémonie américaine : respectivement « Matzor », avec encore Ephraim Kishon, puis « The Policeman » (titre original : « Hashoter Azoulay ») et « I Love You Rosa » (titre original : « Ani Ohev Otach Rosa ») du même Moshé Mizrahi. En 1978, Menahem Golan était encore nominé pour « Mivtza Yonatan », un film racontant la prise d’otages d’Entebbe.

La Nouvelle Vague israélienne des années quatre-vingt

L’arrivée de la droite au pouvoir en 1977 créa un paradoxe. Certains films furent censurés comme par exemple « Hirbeth Hizaa » de Ram Loevi, mais le cinéma israélien s’est exporté davantage à partir de cette période. Il sera de plus marqué par l’émergence d’une Nouvelle Vague israélienne, à l’image de ce qu’a connu le Cinéma français. D’ailleurs, en 1978, le cinéma d’auteur va être valorisé, avec la création du Fonds d’aide au cinéma « de qualité ». Et en 1984, au cours du Festival de Venise, le film « Au-delà des murs » de Uri Barbash obtint le Prix de la critique internationale, et a également été nominé pour les Oscars en 1985.

Dans cette période de développement du 7e art, Israël créait en 1982 les Ophirs du Cinéma, modestes homologues des Césars français ou des Oscars américains.
Sont ainsi récompensées toutes les catégories correspondant aux corps de métier du cinéma. Toutefois, il a fallu attendre 1990 pour voir cette cérémonie se dérouler annuellement et devenir ainsi un évènement incontournable de la culture israélienne.

C’est réellement à partir de la fin des années 1990 et au début des années 2000 que le Cinéma israélien va connaître son plus grand succès, notamment en Europe.

« Mon Tresor »

Le réalisateur Amos Gitaï, largement aujourd’hui connu dans le Vieux Continent, s’est notamment fait connaître grâce à son film « Kadosh », sélectionné pour le Festival de Cannes lors de l’édition 1999, et qui met en scène l’actrice israélienne francophone Yaël Abecassis. Il a ensuite élargi sa filmographie en réalisant successivement « Kippour » (en 2000), Eden (en 2001), « Kedma » (en 2002). Il a participé au film collectif « September 11 » sur les attentats du 11 septembre 2001 à New York, et a réalisé un film-choc sur la traite des femmes blanches avec « Terre promise », sorti en 2005. Et sa création prolifique se poursuit jusqu’à maintenant, il compte à son actif une bonne cinquantaine de longs et courts métrages, de fictions et de documentaires.
Entretemps, d’autres talents israéliens étaient mis à l’honneur puisqu’en 2004 le film « Mon trésor » de la réalisatrice Keren Yedaya obtenait la Caméra d’Or lors du Festival de Cannes. Ce film mettait en avant la talentueuse (et regrettée) actrice Ronit Elkabetz, francophone et native du Maroc. D’ailleurs, il est important de noter que les personnalités du cinéma israélien qui étaient (et qui sont) francophones ont largement contribué à l’exportation des films israéliens dans les pays et régions francophones. Le petit clin d’œil à cette contribution est l’origine de certains de ces artistes, à savoir le Maroc, dont la communauté dévoile son talent sur tous les continents et pays où ils sont présents en grand nombre, comme la France et le Canada.

L’expansion du Cinéma israélien se poursuit dans les années 2000 avec le film d’animation très remarqué mondialement du réalisateur Ari Folman, « Valse avec Bachir ». Nominé aux Bafta Awards par deux fois, nominé aux Oscars, c’est finalement en France qu’il va décrocher un César en 2009 dans la catégorie « Meilleur film étranger ». À noter tout de même ses huit nominations au Festival de Cannes 2008, ainsi que son Golden Globe en 2009 dans la catégorie « Meilleur film en langue étrangère ».

« Valse Avec Bachir »

Au-delà des œuvres et créations, l’illustration du développement du cinéma en Israël s’est déployée de plusieurs manières.
En 2000, par exemple, le gouvernement israélien décide de voter la « Loi du Cinéma » afin d’augmenter le budget alloué au cinéma. Résultat direct de cette loi : le cinéma israélien produit désormais en moyenne une quinzaine de longs-métrages par an, ainsi qu’une bonne centaine de documentaires.
Il y a depuis 2002, par exemple, avec la France des accords de coproduction, élaborés par le Centre National de la Cinématographie (aujourd’hui appelé Centre national du cinéma et de l’image animée) et le Conseil israélien du Cinéma, signés conjointement par les ministres de la Culture des deux pays. Ces accords, qui renouvellent en fait un texte daté de 1972, déterminent que chaque coproduction franco-israélienne, dès lors qu’elle remplit les exigences de l’accord, est reconnue en tant que production nationale. Ils favorisent ainsi l’agrément d’une coproduction franco-israélienne comme film français, pouvant à ce titre bénéficier des différents systèmes d’aide à la production et à la distribution existants en France.

Les futurs talents, quant à eux, peuvent désormais se former parmi la bonne vingtaine d’écoles de cinéma du pays, comme Sam Spiegel de Jérusalem, ou encore l’Université de Tel-Aviv . Le courant plus religieux n’est pas en reste puisqu’au cœur de Jérusalem, l’école religieuse Maaleh permet aux plus pratiquants du judaïsme de se former également aux métiers du cinéma 2.

Aujourd’hui, les 70 ans d’existence d’Israël peuvent se vanter d’une vraie réussite en termes de développement du cinéma dans un pays si jeune.
On n’ignore plus la judéité et la double nationalité israélo-américaine de l’actrice internationalement reconnue Natalie Portman, même si sa décision récente – pour des raisons politiques de critique du gouvernement actuel – de ne pas (re)venir en Israël pour recevoir le prix Génésis (prix récompensant des personnalités en général, sans lien exclusif avec le Cinéma) a fait débat. Et bien sûr, Gal Gadot, qui incarne avec brio la célèbre « Wonder Woman », blockbuster hollywoodien, et qui met, elle aussi, fièrement en avant ses origines et sa nationalité israélienne.

Les talents israéliens en devenir vont très certainement occuper les devants de la scène internationale, toute proportion gardée devant des pays qui ont de l’avance dans ce domaine. Ils peuvent notamment compter sur les différents festivals du film israélien qui sont organisés dans beaucoup de pays. On a ainsi pu découvrir celui de Paris avec sa dernière édition en mars 2018, ainsi que celui de Montréal en mai 2018, et qui y fêtait sa 13e édition.

En Israël, un pays pas comme les autres, ses arts se développent au moins aussi vite que sa société. En 70 ans d’existence, et même si le cinéma israélien est logiquement associé à son actualité politique, et même souvent idéologique, il n’en reste pas moins des œuvres qui ont accroché le public international, et qui font d’Israël, dans ce domaine encore, une véritable puissance.

On ne peut que lui souhaiter une aussi bonne réussite dans les 70 ans à venir, en voyant se développer des œuvres plus personnelles, intimistes, et qui démontreraient comme c’est déjà le cas que l’État d’Israël n’est pas seulement un pays lié aux conflits et à la controverse, mais que ses richesses multiculturelles et multiethniques sont une vraie force pour en faire un pays décidément bien unique, tant sur le fond, que sur la forme. Et en la matière, le 7e art a des ressources remarquables.

 

Notes:

  1. Voir à ce sujet, Serge Ankri, « Le personnage du Juif sépharade dans le cinéma israélien », <em>LVS</em>, 1<sup>re</sup> partie décembre 2016 et 2<sup>e</sup> partie mars 2017. http://lvsmagazine.com/2015/12/le-personnage-du-juif-sefarade-dans-le-cinema-israelien-1re-partie/
  2. Signalons que le Festival du Cinéma israélien de Montréal (FCIM) projette régulièrement des courts métrages de l’École Maalé au cours de son évènement annuel.
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