L’HISTOIRE D’ISRAËL : ENTRETIEN AVEC L’HISTORIEN ISRAÉLIEN MICHEL ABITBOL

PAR ELIAS LEVY

Michel Abitbol

Elias Levy

Elias Levy

Historien et orientaliste de renommée internationale, Michel Abitbol vient de consacrer un livre somme imposant — 868 pages — à l’ « Histoire d’Israël » (Éditions Perrin, 2018). Il retrace avec brio les étapes majeures de l’Histoire de l’État hébreu, de la naissance du sionisme à nos jours, en analysant exhaustivement les dimensions politiques, sociales, identitaires, religieuses, culturelles… qui ont façonné le pays rêvé par les pères du sionisme politique au XIXe siècle.
Professeur émérite de l’Université hébraïque de Jérusalem (UHJ), ex-directeur de l’Institut Ben-Zvi, affilié à l’UHJ — institution de recherche spécialisée dans l’étude de l’histoire des communautés sépharades et orientales — et ancien directeur pédagogique auprès du ministère de l’Éducation d’Israël, Michel Abitbol est un spécialiste reconnu de l’histoire du judaïsme marocain, des Juifs du monde arabe et du conflit israélo-arabe. Sujets auxquels il a dédié plusieurs livres remarqués devenus des ouvrages de référence dans les milieux académiques. Michel Abitbol a accordé une entrevue à La Voix Sépharade.
Elias Levy est journaliste à l’hebdomadaire The Canadian Jewish News (CJN).

Le sionisme est la seule idéologie à s’être concrétisée au XXe siècle et à avoir expérimenté un socialisme sans terreur, et même un communisme libertaire.

Absolument. À la fin du XIXe siècle, plusieurs idéologies ont essayé d’imposer leur primat : le communisme, le fascisme, le positivisme… Il y avait aussi le nationalisme arabe, qui est né en Europe presque à la même époque que le sionisme de Theodor Herzl. Toutes ces idéologies ont échoué. Le sionisme est la seule idéologie à avoir réalisé tous ses objectifs, et bien au-delà. Je pense que Theodor Herzl aurait été le premier étonné de voir la forme, et le contenu, qu’a pris l’État qu’il a imaginé. Herzl n’avait jamais pensé à la langue et à la littérature hébraïques, ni à la future armée de l’État juif, ni à un pays qui rassemblerait des immigrants provenant de tous les continents. On peut dire qu’Israël est une réussite au-delà même du rêve herzlien ou du rêve des autres pères fondateurs du sionisme. C’est un fait irrécusable.

Depuis sa naissance, Israël a connu des mutations socioéconomiques profondes.

Oui. La société israélienne a toujours connu des mutations importantes. Après la première guerre israélo-arabe de 1948, la grande vague d’immigrants, provenant d’Afrique du Nord et des pays arabes du Moyen-Orient, a modifié sensiblement le paysage social d’Israël.  Sur le plan économique, les mutations ont aussi été majeures.  On est passé d’une économie socialiste à une économie étatiste, puis à une économie semi-capitaliste. L’accession au pouvoir du parti Likoud en 1977 a mis fin à quatre décennies d’hégémonie socialiste. Cette période a été fortement marquée par l’arrivée massive des Juifs de l’ex-URSS. Ça a été le prélude d’une mutation importante au niveau démographique. À la fin des années 80, Israël est entré de plain-pied dans l’économie libérale, dans le libre-échange et dans la mondialisation. Chacune de ces mutations a transformé profondément la société israélienne.

Parallèlement à ces changements économiques et démographiques,  Israël a connu aussi des mutations importantes au niveau identitaire.

Oui. Après la guerre des Six Jours, en 1967, il y a eu une poussée de religiosité dans la société israélienne. Au début des années 80, on a assisté à la montée en force du judaïsme orthodoxe sépharade, qui s’est manifestée avec un phénomène politique d’une énorme importance : le parti Shass. Il y a eu aussi l’ascension de l’extrême droite nationaliste religieuse, qui tient aujourd’hui la dragée haute à tous les gouvernements israéliens qui veulent remettre en question le statut des Territoires occupés palestiniens. À ces changements sociaux, culturels, démographiques, économiques… sont venus s’ajouter de grands changements diplomatiques : l’alliance stratégique scellée avec les États-Unis après la guerre des Six Jours; ces dernières années, l’amélioration constante des relations entre Israël et la Russie de Vladimir Poutine, le rapprochement d’Israël avec l’Inde et la Chine… La société israélienne est en constante mutation dans tous les domaines. 

Depuis le début des années 2000, la société israélienne ne s’est-elle pas considérablement droitisée ?

La droitisation de la société israélienne n’est pas l’expression d’un phénomène exclusif à Israël, mais d’une tendance sociopolitique mondiale. Regardez ce qui se passe aujourd’hui en Europe. Depuis l’effondrement de l’Union soviétique, au début des années 90, on a assisté à la fin des grandes idéologies, notamment de l’idéologie socialiste. En Israël, l’échec de la gauche s’explique par l’affaiblissement du Parti travailliste et la transformation profonde qu’ont subie les kibboutzim, dont un bon nombre ont pris le chemin de la privatisation et de l’industrialisation. Cette droitisation a été accentuée par l’entrée en force, depuis la fin des années 80, du capitalisme dans la société israélienne. La majorité des Israéliens, notamment les Russes et les Sépharades, ont tourné le dos aux anciens idéaux qui nourrissaient le sionisme. Par ailleurs, la poussée du populisme, les Intifadas palestiniennes, les guerres récurrentes avec le Hamas et le Hezbollah, l’échec des négociations avec les Palestiniens… n’ont cessé de nourrir le scepticisme des Israéliens, qui croient de moins en moins à la paix avec les Palestiniens.

Y a-t-il toujours une « question sépharade » en Israël ?

Aujourd’hui, en Israël, il y a une question sociale plutôt qu’une question sépharade. La société israélienne de 2018 est très bigarrée.

Les mariages « mixtes » entre Sépharades et Ashkénazes ne sont plus l’exception, comme c’était le cas dans les années 50 et 60, mais plutôt la norme. Il y a un problème social en Israël qui se manifeste ostensiblement par une inégalité, qui n’a cessé de s’accentuer, entre une élite riche qui détient tous les leviers de commande, aussi bien politiques qu’économiques, et une masse d’Israéliens qui vit dans les villes de développement et les quartiers périphériques pauvres. C’est un fait social patent. Cependant, force est de rappeler que les Sépharades ne sont pas les seules victimes de ce clivage socioéconomique. Il n’y a jamais eu en Israël autant d’hommes d’affaires, d’universitaires, d’étudiants, de généraux de Tsahal…  d’origine sépharade. Il est vrai par contre que des écarts entre Sépharades et Ashkénazes perdurent aux niveaux scolaire et universitaire, par exemple en ce qui a trait au nombre de bacheliers et de diplômés universitaires de deuxième et troisième cycles.  Mais on est loin de la situation critique qui sévissait dans les années 50 et 60. Les Sépharades ont réalisé d’énormes progrès dans toutes les sphères de la société israélienne.   

Quelle est la place des Arabes dans la société israélienne d’aujourd’hui ?

Depuis le début des années 80, la société arabe israélienne a connu aussi des mutations majeures. Durant les premières années de l’État d’Israël, les Arabes constituaient une petite communauté ésotérique et rurale qui ne faisait pas beaucoup parler d’elle. Ils ont ensuite beaucoup évolué grâce aux transformations économiques que la société israélienne a subies. Après la guerre du Liban, en 1982, parallèlement à cette transformation socioéconomique, s’est opérée une « israélisation » de la société arabe israélienne. Les Arabes parlant l’hébreu sont entrés de plain-pied dans la vie économique nationale et ont accepté leur statut social d’Arabes israéliens. Mais, ces dernières années, un changement important s’est produit sur le plan sémantique. Les Arabes israéliens ne sont plus appelés « Arabes israéliens », ou « Israéliens de confession musulmane », mais « Palestiniens d’Israël ». On a ainsi assisté à une véritable « palestinisation » des Arabes israéliens. Ces derniers se sentent de plus en plus Palestiniens. Par ailleurs, certains d’entre eux participent aussi à la lutte menée contre Israël par les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza. Ces dernières années, il y a eu beaucoup d’arrestations d’Arabes israéliens impliqués dans des attentats terroristes. Mais si vous demandez aux Palestiniens israéliens s’ils préféreraient vivre en Palestine plutôt qu’en Israël, l’écrasante majorité d’entre eux vous répondra qu’ils veulent vivre dans un Israël démocratique où ils bénéficient d’avantages sociaux et économiques. Aujourd’hui, Israël doit composer avec un problème arabe palestinien.

Quel est le plus grand défi auquel Israël fait face ?

À mon avis, il y a deux grands défis. Le premier : le défi social. Quand on parcourt l’évolution de la société israélienne et on voit ce qu’elle est devenue soixante-dix ans plus tard, on a l’impression qu’Israël n’est pas constitué de classes sociales, comme dans les autres pays, mais de tribus : la tribu sépharade, la tribu ashkénaze, la tribu russe, la tribu orthodoxe, la tribu laïque… Ces tribus ont des points communs. En effet, toutes sont préoccupées par l’avenir de l’État d’Israël, et en cas de guerre la plupart d’entre elles répondront à l’appel. Mais les relations entre ces différents groupes sociaux sont distendues. Le meilleur exemple : Tel-Aviv par rapport au reste du pays, à tel point qu’on parle de l’État de Tel-Aviv. La réalité tel-avivienne n’a rien à voir avec la réalité qui prévaut dans les autres villes d’Israël.

Quel est le second grand défi ?

L’avenir des Territoires occupés palestiniens. Israël veut-il être un État juif et démocratique ou un État juif englobant les Arabes de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est ? Si Israël est un État juif qui gouvernera les Arabes des Territoires palestiniens, il ne pourra pas être démocratique parce que, vu les écarts démographiques entre les Juifs et les Arabes, il cessera, à long terme, d’être juif. Et, dans ce cas de figure, pour maintenir son identité juive et assurer sa pérennité, Israël devra recourir à des mesures condamnables, en l’occurrence à un système d’apartheid. À mon avis, la seule solution pour que l’État d’Israël perdure, comme nous le souhaitons, est qu’il demeure un État juif et démocratique et qu’il abandonne les Palestiniens à leur sort.

Envisagez-vous avec optimisme, ou pessimisme, l’avenir d’Israël ?

Aujourd’hui, Israël est une puissance dans les domaines militaire, économique, technologique, scientifique…  Mais, malgré cette prééminence dans ces secteurs clés, Israël est un Goliath vulnérable qui fait toujours face à des ennemis impitoyables. Le dernier : l’Iran, qui veut rayer Israël de la carte du Moyen-Orient. Israël est confronté aussi à un autre ennemi redoutable : la démographie, largement favorable aux Arabes. Un autre grand problème : les dissensions, de nature culturelle ou idéologique, qui lacèrent la communauté juive israélienne.

Ces différends, qui minent la cohésion sociale d’Israël, doivent s’amenuiser. Sinon, ce sera la fin de l’État juif, que nous voulons voir survivre et vivre ad vitam æternam.

 

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