VERS UN NOUVEL ÂGE D’OR SÉPHARADE* : LES RETOMBÉES DU RAPPORT BITTON

PAR PEGGY CIDOR

Peggy Cidor

Journaliste, activiste féministe et sociale, Peggy Cidor, née à Tunis, vit à Jérusalem

Le rapport Bitton aurait pu ouvrir une nouvelle ère dans les relations entre les Juifs originaires des pays de l’Islam et l’establishment ashkénaze en Israël. Un moment de vérité, pour entamer un nouveau dialogue, basé sur la reconnaissance de la culture sépharade, importée par les Juifs de ces pays. En effet, jusque là, cette culture fut plutôt dédaignée par le mainstream israélien, réduite à des formules folkloriques, surtout riche en superstitions et assimilée à une sous-culture, qui serait indigne d’une société moderne faite à l’image de l’Occident. Mais ce ne fut pas encore le cas.

À la suite d’une décision du ministre de l’Éducation, Naftali Bennet, du parti Habayit Hayehudi, créa en février 2016, une commission chargée d’enrichir les programmes scolaires de manière à « octroyer un statut égal aux communautés orientales et à renforcer l’unité du peuple » 1. La commission qui avait à sa tête le poète d’origine marocaine Erez Bitton, soumit son rapport à Bennett, le 7 juillet 2016, et ce dernier annonça immédiatement qu’il en acceptait toutes ses recommandations.

Parmi ces préconisations, la commission Bitton suggéra de créer des musées dans les villes de développement à haute population originaire des pays de l’Islam, où l’héritage culturel de ces communautés serait présent et relaté dans des normes académiques. Elle proposa également la création d’un musée central qui retracerait de différentes manières (toujours selon des normes académiques et en utilisant les moyens de la technologie moderne) l’histoire du judaïsme oriental.

Fidèle aux méandres de la politique israélienne, le rapport Bitton avec ses conclusions et ses recommandations est sous l’égide du ministre de l’Éducation Naftali Bennet, alors que les musées locaux et surtout le musée central dédié à l‘héritage du Judaïsme sépharade se trouvent sous la responsabilité de la ministre de la Culture et des Sports, Miri Reguev (du parti Likoud) – situation qui, selon plusieurs sources notamment des milieux politiques proches du Likoud, risquait de causer des tiraillements. De plus, comme plusieurs observateurs l’avaient prédit, le rapport de la commission Bitton donna lieu également, et d’une manière très médiatisée, à des pugilats politiques, de la part des représentants du monde sépharade au sujet la culture sépharade ou orientale, puisque en Israël aujourd’hui, on parle plutôt de culture mizrahite, et de sa place ou peut-être de son absence du discours officiel dans le pays. La publication de ce rapport a également soulevé un tsunami de déclarations, prises de position, allégations et accusations à l’encontre de ce même establishment israélien soupçonné d’être resté un bastion de forces ashkénazes qui détiendraient encore tout le pays entre leurs mains. Réalités tristes et douloureuses, exagérations dues à des traumatismes personnels et anciens, jamais vraiment guéris, amalgame de tendances politiques avec des faits qu’on oublie trop souvent de juger dans le cadre réaliste de leur époque… Israël des années 50 ne peut pas et ne doit pas être comparé à celui d’aujourd’hui. Toute cette agitation a envahi le discours public en Israël sans oublier l’affaire toujours omniprésente des enfants yéménites déclarés morts dans les années cinquante, mais dont les familles restent dans l’incertitude, puisque ces décès n’ont pas été suivis de décrets de décès officiel, de sépulture, ou d’explication logique, demandes que les derniers survivants de ces familles continuent légitimement d’exiger 2.

Film « Salah, voici c’est la terre d’Israël »

Le temps des règlements de compte

Suite logique, ou hasard de la vie, dans le sillage du « buzz » du rapport de la commission Bitton, des manifestations culturelles, très rapidement happées dans le discours politique, ont amplifié le message de base de la « raison d’être » de cette commission – les relations douloureuses entre les anciens olim (immigrants) des pays de l’Islam arrivés dans les années 50 et 60 et l’establishment sioniste de l’État d’Israël, ou, pour simplifier : la discrimination systématique à l’encontre des olim orientaux par l’establishment ashkénaze, qui les a dédaignés, ridiculisés, et relégués dans les nouvelles villes de développement parsemées dans le désert du Néguev, où ils ont été oubliés et abandonnés. Ainsi deux séries documentaires ont ouvert le débat et mis le sujet à l’ordre du jour, avec beaucoup de passions. « Salah, ici c’est Eretz Israël » du cinéaste d’origine marocaine David Deri, un documentaire développé quelques mois plus tard en trois épisodes. Ces films ont suscité un déferlement d’émotions et de discussions que personne n’ avait prévu. Il furent suivi par la série documentaire de Ron Cahlili, « Ha Tzarfokayim » sur les Juifs originaires d’Afrique du Nord, qui, avant d’immigrer ces dernières années, avaient choisi initialement de s’établir en France plutôt qu’en Israël où leurs proches avaient fait leur alyia, montée en Israël, dans les années 60… Les débats passionnés autour de ces films – amplifiés par le discours de plus en plus présent sur la scène publique et les médias sociaux de la part d’une inteligenzia mizrahit non sioniste différente de la traditionnelle protestation des couches défavorisées à cause leurs origines orientales – ont pris une tournure politisée. Ce nouveau discours s’inscrit dans le contexte du débat autour d’une éventuelle alliance entre les « transparents » et les « oubliés » de l’establishment, tous victimes du système sioniste ashkénaze mettant ainsi notamment ensemble les mizrahim et les Palestiniens, qui seraient indistinctement discriminés 3.

Pour certains, il s’agirait tout simplement de rejeter ce qu’ils qualifient de fondements racistes et colonialistes du sionisme, accusés d’avoir détruit la fraternité harmonieuse qui existait entre les Juifs orientaux et leurs voisins arabes dans ces pays. Harmonie que le sionisme, avec ses valeurs ashkénazes (occidentales), calquées sur une vision colonialiste et héritière des Croisés chrétiens, aurait tout fait pour détruire.

« Salah, ici ce n’est pas… » est devenu en quelques semaines une expression reprise par tous les camps, y compris par certains pas du tout liés à la polémique ashkénaze-sépharade, c’est dire le succès incroyable de ce film. Quant au mot-valise « tzarfokayim », désignant les originaires d’Afrique du Nord, plus précisément du Maroc ayant choisi de vivre en France (donc une combinaison de « tzarfati » français et « marokai » marocains) lui aussi a obtenu certaines lettres de noblesse et est ainsi devenu un terme de référence en Israël.

Si un Martien atterrissait aujourd’hui en Israël, il est probable qu’il ne s’apercevrait pas que les originaires d’Afrique du Nord et des pays de l’Islam souffrent de discrimination, puisque le chef d’état-major est d’origine marocaine, que le chef de la police est d’origine yéménite, que plusieurs ministres sont d’origine orientale et que la « rue » israélienne est à grande tendance orientale. On le distingue dans le domaine culinaire, la musique populaire, la littérature et les arts de jeunes ainsi que dans la présence de plus en plus visible de réalisateurs, de programmateurs de radio, de télévision d’origine orientale qui sont pour la plupart déjà nés en Israël de parents anciens olim.

Et pourtant, le malaise persiste, et parfois la colère et la rancune, avec, en prime, un langage qui se distancie de plus en plus du sionisme et adopte des positions non sionistes, voire carrément anti sionistes. Ainsi certains prônent même d’envisager un retour vers les pays d’origine, Maroc ou Irak. Ces voix sont minoritaires, mais elles se font entendre sur la place publique tout en gardant une certaine distance avec des associations radicales de gauche anti sionistes crées et animées, pour la plupart, par des Israéliens de gauche d’origine ashkénaze. Ces voix reprennent un discours dans lequel l’attachement de la génération des parents et des grands-parents, olim des années 50, pour le pays, pour le sionisme et ses valeurs est carrément rejeté, accusé, par exemple, d’avoir été un instrument de discrimination à caractère racial anti Palestinien.

Sur le terrain

S’il fallait faire une distinction entre les différentes voix mizrahi qui s’élèvent aujourd’hui en Israël et les caractériser, on pourrait voir trois courants principaux.

Le premier courant – très minoritaire, mais dont la voix est forte – des mizrahim radicaux de gauche, qui rejette le sionisme comme étant taché de façon indélébile par le racisme et le colonialisme, et pour qui les Palestiniens sont des alliés naturels.

Le deuxième courant est représenté par la deuxième et même troisième génération des olim des pays de l’Islam. Il relève que les couches défavorisées appartiennent au milieu mizrahi à l’exception des olim d’Éthiopie et de certains immigrants de l’ex-Union soviétique. Il déplore le manque de services sociaux nécessaires pour sortir ces générations prisonnières de la pauvreté ainsi que les difficultés d’accès à l’Université et une meilleure représentativité au sein de cette institution.

Il y a cependant aussi un large mouvement, qui rallie les originaires des pays de l’Islam, et leurs deuxième et troisième générations, mais également des Israéliens « tzabarim** et mélangés ». Ces Israéliens sont nés ici de parents d’origines différentes, – un mélange d’appartenance qui rend de plus en plus caduque la question ashkénaze ou mizrahi. D’après le Bureau Central des Statistiques israéliennes, il s’agirait de plus de 30 % de la population, et en augmentation permanente (très loin des statistiques de tous les pays à vocation d’immigration) ce qui nourrit les positions arguant que ce problème est en train de disparaître peu à peu.

Quelle est – et sera – la place de la culture sépharade-mizrahit dans la culture israélienne? Allons-nous vers un Israël se rapprochant de plus en plus de ses racines juives et orientales, et en conséquence de la culture du Moyen-Orient contraire à la vision des pères fondateurs du sionisme qui se voulaient un avant-poste de l’occident dans la région? La culture juive orientale, en l’occurrence les piyoutim (chants et poèmes liturgiques), le souvenir des décrets rabbiniques moins rigides que ceux de leurs pairs ashkénazes, et la cuisine juive orientale, a profondément changé la société israélienne. Ce qui ne fait pas le bonheur de tous, car ces changements dont une partie reste liée à des pratiques identifiées à des superstitions ont soulevé déjà plus d’une fois des critiques acerbes, teintées de stéréotypes à relent raciste. Mais le changement est là, plus rien ne le fera disparaître.

* Sépharade désigne ici, par extension, les Juifs du Maghreb comme du Machrek. On emploie aussi le terme de mizrahi, Juifs orientaux (ndr).
** Pluriel de tsabar, terme qui désigne les Israéliens nés en Israël.

 

Notes:

  1. Voir à ce sujet Peggy Cidor, « Introduire la culture sépharade dans les écoles israéliennes », LVS, Avril 2017
  2. Voir, Times of Israël Staff, « La loi pour exhumer les enfants yéménites disparus approuvée en dernière lecture », TimesofIsraël, 12.02.2018
  3. Les « transparents » et les « oubliés » font ici référence aux populations des villes de développement, aux Palestiniens, mais aussi aux Russes ou Éthiopiens qui n’auraient pas réussi à faire partie de la « success story » de l’économie capitaliste israélienne. Ces deux termes désignent également les haredim, ultra-orthodoxes qui sont majoritairement pauvres en fait tous ceux qui restent en arrière et que le gouvernement ne voit pas. Ils sont donc « transparents » ou « oubliés » par l’establishment.
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