L’ÉTUDE DE LA KABBALE À MONTRÉAL : ENQUÊTE DE SONIA SARAH LIPSYC* ET ANNIE OUSSET-KRIEF

Dr Sonia Sarah Lipsyc

Sonia Sarah Lipsyc

Annie Ousset-Krief

Annie Ousset-Krief

Dr Sonia Sarah Lipsyc est rédactrice en chef du LVS et directrice de Aleph – Centre d’études juives contemporainesAnnie Ousset-Krief  était Maître de conférences en civilisation américaine à l’Université Sorbonne Nouvelle à Paris. Elle réside maintenant à Montréal.

Rabbin Yehouda Yudel Rosenberg, Montréal

Lorsque le rabbin Yehouda Yudel Rosenberg (1859-1935) arrive à Montréal en 1919, après quelques années passées à Toronto, il a déjà fait paraître en Pologne où il est né au sein d’une famille hassidique, quelques tomes du Zohar traduits pas ses soins de l’araméen à l’hébreu. Cette initiative de traduction, accompagnée de commentaires éclairants, sous le titre « Ziv ha-Zohar », afin de faciliter l’accès à ce corpus mystique, était tout à fait pionnière 1. Il poursuivra à Montréal cette œuvre à laquelle il aura consacré vingt-cinq ans de sa vie. Comme le relate le professeur Ira Robinson 2, « le projet était de s’adresser non pas aux érudits, mais à tout un chacun au sein du peuple juif ». Pari réussi puisque son livre fut diffusé dans de nombreuses librairies partout au monde et que l’on peut aujourd’hui encore se le procurer. Le rabbin Rosenberg était persuadé que « le bien de la communauté d’Israël surgira de l’étude du Zohar (…) Nous ne pouvons pas dire que le salut repose sur les seuls sages de la génération (…) Car viendra le temps d’une nouvelle révélation du Zohar aux masses d’Israël (…) ». Cette intention d’initier le plus grand nombre à la tradition mystique afin de leur faire (re)découvrir la richesse du judaïsme était aussi visible dans ses livres grand public, écrits en yiddish The Golem and the Wondrous Deeds of the Maharal of Prague (traduit plus tard en anglais) ou son texte Épître de la douce reine du shabbat à ses fils et filles du peuple juif. Ira Robinson souligne que le rabbin Rosenberg a été un précurseur, il a précédé les penseurs modernes qui ont popularisé la kabbale dans les milieux orthodoxes d’abord et même au-delà, comme les rabbins Adin Steinsaltz et Arye Kaplan (1934-1983). Yehouda Yudel Rosenberg a ainsi anticipé le fait que la Kabbale devait et allait devenir un versant majeur et de plus en plus accessible de la pensée juive contemporaine.

L’un de ses fils, le rabbin Aharon Elimelech Rosenberg suivit les brisées de son père en faisant paraître un petit livre en hébreu, « Likouté beth haaron », Montréal, 1954, dans lequel une partie est consacrée à la kabbale. Par sa fille Lily Léah, Yehouda Yudel Rosenberg est le grand-père d’un écrivain célèbre, le montréalais Mordecai Richler (1931-2001). Et bien que ce dernier s’éloigna de la pratique de son ancêtre, il en hérita probablement le goût de raconter des histoires 3

Le Rabbin Menachem Zeev Greenglass (1917-2010) est l’un de ces réfugiés juifs polonais ayant miraculeusement échappé à la Shoah après avoir obtenu un visa pour Shanghai. Il fut ensuite envoyé à Montréal comme émissaire du rabbi de Loubavitch* pour développer ce courant hassidique au Québec. Guillermo Glukovsky consacre un portrait à ce kabbaliste dont le hessed (la bonté) illuminait le visage. Même s’il n’a pas écrit d’ouvrages portant sur la kabbale, il l’a enseignée et correspondait avec des kabbalistes de renom en Israël et ailleurs.

L’autre figure kabbaliste du monde ashkénaze à Montréal c’est Meshulim Feish Lowy (1921-2015), rabbin hassidique de Tosh, qui installa sa communauté à Boisbriand (Québec). On venait le consulter pour un conseil ou une bénédiction, dans quelque domaine que ce soit, et parfois tard dans la nuit, au moment où il recevait aussi bien les Juifs ashkénazes et sépharades d’ici ou d’ailleurs. Faut-il s’étonner de cette fréquentation régulière d’un rabbin hassidique par des Juifs sépharades alors que sous certains aspects, il ne manque pas de points communs entre ces deux traditions du judaïsme : la vénération et la foi dans les tsadikim, saintes personnes, perçues comme des intercesseurs entre Dieu et les humains, et l’attrait ou le respect du mysticisme etc. 4? L’ancien secrétaire du rabbi de Tosh, le rabbin Sholom Orgel, rapporte même que la grande figure kabbalistique du monde marocain, rabbi Israël Abou’hatsirah (1890-1984) dit Baba Salé, qui n’avait jamais rencontré le rabbi de Tosh, aurait exprimé toute l’admiration qu’il avait pour lui 5.

L’arrivée des Sépharades, peu ou prou vers les années soixante et notamment de la communauté juive marocaine représentant la majorité du monde sépharade à Montréal qui aujourd’hui atteint presque 30 % de la population juive du Québec, diversifiera et renforcera le paysage de l’étude de la kabbale dans cette cité.

La richesse de la kabbale marocaine

La kabbale est un enseignement important dans le monde sépharade au cours de l’histoire.

Jusqu’au temps des kabbalistes de Safed et de la kabbale lourianique du Arizal* au 16e siècle, et depuis lors, il y eut des kabbalistes de renom dans le monde sépharade 6. Pour ne citer que quelques kabbalistes du Maroc 7, mentionnons Rabbi Joseph Ibn Teboul (1545-1610), un élève et ami du Arizal qui écrivit un ouvrage important sur l’enseignement de son maître 8; le rabbin Simon Labi (1485-1586) qui vécut à Fez avant de se rendre à Tripoli et à qui l’on doit le premier commentaire du Zohar, sous le titre Ketem Paz. Il est également l’auteur de ce poème liturgique très populaire, Bar Yohaï  du nom de l’auteur du Zohar*, selon la tradition juive, et que les sépharades récitent le vendredi soir. Les kabbalistes de Marrakech du 18e siècle, Abraham Azoulay et Shalom Buzaglo, auteurs respectivement de Or Ha-Hammah et de Miqdash Melech, un commentaire célèbre sur le Zohar. Au 19e siècle, il y a les figures kabbalistes très connues des rabbins Hayim Pinto de Mogador et Jacob Abouhatsira, tous deux ancêtres de toute une dynastie de kabbalistes. Enfin, citons Elie Benamozeh, natif de Fez avant de vivre à Livourne (Italie) et d’écrire l’essentiel de son œuvre dont une partie est traduite en français. Il est l’auteur notamment de  Emat Mafgia , une défense de la kabbale.

Mais comme l’écrit Julien Darmon, avec qui s’est entretenu notre collaborateur Elias Levy : « L’histoire systématique de la kabbale au Maghreb reste à écrire, malgré les travaux pionniers de Haïm Zafrani » 9. Cependant à l’exception du commentaire Or Hahayim* d’inspiration kabbaliste, du rabbin Hayim Benattar (1696-1743) sur la Torah qu’il est aisé de se procurer, tous ces auteurs sont-ils pour autant étudiés dans la communauté juive sépharade de Montréal? Ou même ailleurs? La question mérite d’être posée.

Rabbin Mordekhaï Chriqui, Rabbi moche hayim luzzatto : Le flambeau de la Cabale, 1707-1746, édition Ramhal, Jérusalem-Montréal, 1994

L’étude de la kabbale en français dans le monde sépharade à Montréal

La figure marquante de l’enseignement de la kabbale à Montréal, en français et dans la communauté sépharade, a été le rabbin Mordekhaï Chriqui, également docteur en sciences des religions 10. Entre 1985 et 1988, il créa à Montréal, l’Institut Ramhal du nom du kabbaliste italien Moche Haim Luzatto (18e siècle)*. Son but est la publication en hébreu des œuvres du Ramhal souvent restées à l’état de manuscrit, vingt livres de ce kabbaliste ont été publiés jusqu’à présent. Le rabbin Chriqui a également traduit en français une dizaine d’ouvrages de ce maître de la kabbale (La voie des Justes, La voie de Dieu) ou écrit à ce sujet par exemple Le Maguid du Ramhal, le Flambeau de la Kabbale et son doctorat passé en 2015 à Concordia et portant sur La métaphysique de l’unité chez Ramhal 11. Il dispensa un enseignement à Montréal durant des années avant de retourner vivre en Israël et de transférer à Jérusalem l’institut Ramhal. Il eut notamment ici comme élèves Sidney Saadya Elhadad, le rabbin Dov Harroch, Joëlle Weizman, Sam Banattar et d’autres. Il a donc fait école même si certains de ses élèves se sont engagés dans d’autres voies ou ont fait leur alya, en partant en Israël comme le rabbin Raphaël Afilalo, auteur en anglais et en français de nombreux ouvrages sur la kabbale (Dictionnaire de Kabbalah, Concepts de Kabbalah). Toutefois le rabbin Chriqui se rend encore régulièrement au Québec, où il donne des conférences et délivre son enseignement sur le campus numérique juif Akadem ou sur youtube.

Rabbin Raphaël Afilalo, 160 questions sur la Kabbalah, Kabbalah Edition, Montréal, 2005

La proximité du monde sépharade avec la kabbale est démontrée dans le texte et l’enquête de Marc Zilbert, « Étude et lecture du Zohar au sein de la communauté séfarade marocaine de Montréal ». L’importance de la lecture du Zohar y est prédominante que ce soit au cours des prières, de fêtes ou à d’autres occasions. Quant à l’étude de ce corpus mystique, elle est quotidienne pour certaines communautés du Grand Montréal ₋ par exemple le rabbin Yehouda Abittan à la Congrégation Spanish and Portuguese de Montréal ou le rabbin Ronen Abitbol à la synagogue Hekhal Shalom à Ville Saint-Laurent ₋ qui se servent de l’ouvrage très répandu dans le monde sépharade du Hok Israël*, compilation d’extraits de la Bible, du Talmud et du Zohar.

Il y a également régulièrement à ALEPH, le centre d’études juives contemporaines de la CSUQ des conférences ou cycles d’études sur le sujet 12. Et nous prévoyons avant l’été de cette année 2018, une journée thématique autour de ce numéro sur la kabbale, avec diverses interventions et conférenciers.

L’enseignement de la kabbale au travers des courants hassidiques à Montréal

L’enseignement de la kabbale est également diffusé à Montréal en anglais, mais aussi en français, au travers de la pensée hassidique de deux groupes, loubavitch* et breslav*.

Pour le courant loubavitch habad, très actif, nous publions les entretiens avec la figure charismatique du rabbin Moshe New du Montreal Torah Center, avec Audi Gozlan qui a mis au point une méthode originale de Yoga Kabbale au travers d’une approche mimétique fondée sur une mystique des lettres hébraïques et avec le peintre et rabbin Haim Sherff qui use de la kabbale dans son art et son enseignement.

Le courant habad, outre les textes du Zohar, s’appuie avant tout sur le Tanya, l’ouvrage du fondateur de ce courant, Shneour Zalman de Liadi* (1745-1812).

Le Likouté Moharan, l’œuvre puissante d’inspiration kabbaliste de Rabbi Nahman de Braslav* (18e siècle), est étudié au Centre Breslav de Montréal.

Il y a en français, les cours du rabbin Daniel Cohen dont nous publions également un entretien. Attaché au mouvement habad, il évolue dans divers milieux hassidiques comme braslav où il donne des cours sur le Zohar et le hassidisme. Il dirige la Congrégation Beith Hazohar qu’il a créée, et qui, tout en étant indépendante, occupe le shabbat la synagogue de la Yeshivat Yavné à Côte-Saint-Luc. Le rabbin Cohen donne des cours d’initiation à la kabbale, ouverts à toutes et tous, dans des cercles privés ainsi qu’à la Congrégation Spanish and Portuguese. Il enregistre régulièrement des vidéos sur le sujet qu’il envoie sur WhatsApp ou par courriel.

Dans le monde orthodoxe et non hassidique, gageons que dans les structures autour du Kollel Torah MiTzion à Côte-Saint-Luc, qui se réclament de la pensée du grand rabbin et kabbaliste, Abraham Isaac Kook (1865-1935), un enseignement sur ses œuvres y est dispensé.

Nous ne prétendons pas avoir épuisé le sujet, car par définition les cercles kabbalistes sont discrets et il n’est pas facile de percer leurs mystères. Mais nous espérons que ce premier tour d’horizon inédit permettra de donner quelques points d’ancrage à celles et ceux qui souhaitent s’initier et étudier ce versant mystique de la tradition juive.

 

* À la mémoire de mon arrière-grand-père maternel Rabbi Yehouda Ibn Moyal (1837-1910), juge au tribunal rabbinique de Safi (Maroc) avant d’être nommé Président du Tribunal Rabbinique de Mogador et auteur de Shevet Yehouda, recueil de responsa rabbiniques, de commentaires de la Torah et de textes de pensée juive s’inspirant largement de l’héritage kabbaliste.

Notes:

  1. Elle fut suivie plus tard dans les années quarante et cinquante de la traduction magistrale de l’araméen vers l’hébreu du rabbin Ashlag* (1885-1954). Voir lexique comme tous les termes suivis d’un astérisque.
  2. Les propos du Professeur Robinson proviennent de Rabbis & Their Community, Studies in the Eastern European Orthodox Rabbinate in Montreal, 1869-1930, Montreal, 2007, p. 64 ainsi que d’un entretien que nous avons eu avec lui en février 2018 en préparation de ce numéro.
  3. Il y a, sans doute, des références au Rabbin Rosenberg dans l’œuvre de Mordecai Richler, mais il est difficile de les identifier précisément. L’auteur insistait sur le fait que ses romans étaient de la fiction, pas une autobiographie – même si Son of a Smaller Hero puise largement dans sa vie. Dans son essai This Year in Jerusalem (publié en 1994), il a inclus la traduction d’une des histoires écrites par son grand-père au sujet du Golem, sans autre explication ou préambule.
  4. Les visites au rabbi hassidique de Loubavitch Mendel Menachem Schneersohn* de son vivant et les pélerinages sur sa tombe à New York en sont un autre exemple.
  5. Voir l’article de Sandy Eller sur Vosizneias.com/212289/2015/08/17/kiryas-tosh-canada-the-rebbe-of-all-rebbes-insights-from-the-secretary-of-the-tosher-rebbe-ztl/
  6. Ce passage emprunte à Haim Zafrani, Kabbale, vie mystique et magie, Ed. Maisonneuve & Larose, Paris, 1986, Charles Mopsik, Cabale et Cabalistes, Bayard, Paris, 1997 et Julien Darmon, L’esprit de la kabbale, Albin Michel, 2017.
  7. Les autres pays d’Afrique du Nord comme ceux du Machrek comptent aussi de nombreux kabbalistes que nous ne pouvons tous citer ici comme Hayim Ben Eliah (1724-1806) appelé Ben Ich Hay, de Bagdad (Irak) qui écrivit un commentaire des récits du Talmud d’après la doctrine lourianique ou le rabbin Yehouda Alkalaï (1798-1878) de Belgrade, l’un des rabbins orthodoxes penseurs du sionisme moderne.
  8. Son ouvrage Derush Hefzi-Bah s’était perdu dans le monde sépharade jusqu’à ce que Rabbi Ibn Moyal (cité en note 1), le rapporta à Jérusalem, le remettant à la Yeshiva des kabbalistes de Beth El. Voir à ce sujet Haim Zafrani, op cité p 195.
  9. Op cité p 39
  10. Ses propos sont tirés d’un échange épistolaire avec le rabbin Chriqui au cours du mois de février et d’un entretien que nous avions eu avec lui pour le LVS, « L’œuvre du Ramhal, kabbaliste, de Montréal à Jérusalem », Mars 2016. http://lvsmagazine.com/2016/03/loeuvre-du-ramhal-kabbaliste-de-montreal-a-jerusalem/
  11. Voir le site de l’institut : http://www.ramhal.com/Beit-Ramhal.html
  12. Voir l’article de ce présent numéro : « Comment s’initier à la kabbale ? »
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