JOURNÉES DE RÉFLEXION SUR L’AVENIR DU MONDE SÉPHARADE AU CENTRE MONDIAL DU JUDAÏSME D’AFRIQUE DU NORD-DAVID AMAR À JÉRUSALEM

ENTRETIEN AVEC DAVID BENSOUSSAN PAR SONIA SARAH LIPSYC

David Bensoussan

David Bensoussan

Dr Sonia Sarah Lipsyc

Sonia Sarah Lipsyc

À l’initiative de Daniel Amar (Suisse) et de la Communauté Sépharade Unifiée du Québec (CSUQ), sous l’égide de David Bensoussan et avec la collaboration du Dr Sonia Sarah Lipsyc, s’est réunie, à la mi-novembre, durant deux journées, une trentaine de personnes afin de réfléchir sur l’héritage et la transmission du monde sépharade sous ses différents versants. La délégation canadienne était également composée de Henri Elbaz, président de la CSUQ, William Dhéry, ancien président de la CSUQ, Moise Amsellem, président de la Fédération Sépharade du Canada, Yolande Cohen, professeure à l’UQAM et Karen Aflalo, ancienne présidente du programme de Formation de cadres de la CSUQ.

David Bensoussan nous transmet ci-dessous l’essentiel de ce groupe international de réflexion en répondant aux questions de Sonia Sarah Lipsyc.

Dr Sonia Sarah Lipsyc est rédactrice en chef du LVS et directrice de Aleph – Centre d’études juives contemporaines.

William Dery, Josabeth Amar, Sonia Sarah Lipsyc, Peggy Cidor, Henri Elbaz, Daniel Amar, David Bensoussan, Yolande Cohen et Moïse Amsellem : de gauche à droite.


Quel fut le but de la rencontre à Jérusalem?

Durant le Festival Séfarad 2016 et peu avant la soirée d’hommage à feu David Amar (1920-2000), son fils Daniel Amar et le président de la CSUQ, Henri Elbaz s’entendirent sur le besoin du judaïsme nord-africain de faire le point sur la préservation de son patrimoine. Ainsi est née l’idée de rassembler un échantillon d’artistes, de penseurs et de communautaires pour faire part des problèmes vécus et des solutions apportées au sein de la diaspora des Juifs d’Afrique du Nord. Plus précisément, le but de ce remue-méninges a été de jeter les bases de la mise en place d’un réseau mondial d’institutions, de communautés, de personnes dans le but de préserver et promouvoir le judaïsme nord-africain, de transmettre un héritage, un patrimoine aux jeunes générations, de servir de véhicule privilégié pour la formation des cadres et de développer une vision du futur des institutions sépharades.

En effet, nous vivons dans un moment charnière : après la génération de l’émigration de l’Afrique du Nord, celle qui suivit a priorisé l’installation dans les pays d’accueil. La génération suivante a hérité d’une culture qui a connu de nombreuses révolutions en un temps relativement court : mutation linguistique, transition à l’ère technologique, nationalisme dans les pays d’origine, sionisme, émigration et adaptation à la révolution des mœurs des baby-boomers. D’où le besoin de cohérence identitaire. Aussi avons-nous cherché à définir des axes d’intervention prioritaires dans les domaines qui se rapportent à notre patrimoine.

Comment vous êtes-vous organisés afin que ces rencontres ayant réuni une trentaine de personnes d’Israël, du Maroc, d’Espagne, de France, de Belgique, du Canada et des É.-U. soient porteuses de sens et efficaces?

Nous avons d’abord demandé aux participants de nous envoyer un texte précisant leur analyse de l’état des lieux du monde sépharade, leurs priorités et leurs préconisations. Tous ces textes ont été distribués à l’avance et rassemblés dans un livret.

Nous avons ensuite défini six axes : Histoire et documentation, la dimension culturelle et éducative, Identité et réalité sociale, Organismes communautaires, la dimension spirituelle et la future génération.

Pour chacun de ces axes qui ont été discutés en assemblée plénière, en guise d’introduction, un intervenant résumait les diverses réflexions présentes dans les textes. Celles-ci étaient ensuite débattues durant plus d’une heure. Un autre intervenant avait pour mission de présenter la synthèse de ces débats le lendemain; la deuxième journée étant consacrée aux propositions et préconisations.

Daniel Amar et certains membres de sa famille ont assisté à l’intégralité de ces deux journées au cours desquelles des personnalités sont venues nous saluer comme Nir Bakat, le maire de Jérusalem et Yuli Edelstein, le président de la Knesset.

Qu’en est-il du patrimoine historique?

Le besoin de faire un état des lieux a été exprimé : les sources inédites et non répertoriées du judaïsme nord-africain sont multiples : des milliers de manuscrits sont gardés dans des collections privées ou familiales ainsi que dans les genizoth 1 dans les pays d’origine. On peut noter un rapprochement avec les centres d’archives en Afrique du Nord et plus particulièrement au Maroc. Un projet de numérisation de ces archives serait utile pour faire accéder le patrimoine à un plus grand nombre. Il serait opportun d’encourager la recherche universitaire avec des revues spécialisées, des chaires et des bourses de recherche, et notamment poursuivre les travaux du professeur Moshé Amar qui a déchiffré et analysé des dizaines de manuscrits en langue judéo-arabe. Il faut également penser à adapter les nouvelles technologies à l’enseignement de l’histoire en créant un musée virtuel dans lequel les références historiques seront répertoriées : les sites de l’Alliance israélite universelle, et de l’institut Yad Ben Zvi à Jérusalem ou de Paul Dahan (Bruxelles) sont riches en information 2, mais il y a tout autant d’autres informations qui ne sont pas encore répertoriées. Le besoin d’un ouvrage d’Histoire des Juifs d’Afrique du Nord qui soit abordable aux jeunes écoliers et au grand public est apparu comme essentiel. Il faut réussir à passer au-delà de la fragmentation identitaire en raison de l’expérience communautaire différente dans les pays d’immigration et développer un narratif identitaire commun.

Qu’en est-il de la dimension religieuse?

La tradition sépharade est ouverte et tolérante. Elle préserve le judaïsme même si l’on n’est pas pratiquant. Par le passé, les écoles de l’Alliance israélite universelle ont mis à l’avant la culture française tout en séparant artificiellement, dans un premier temps en tout cas, judaïsme et nationalisme avant de mieux intégrer dans son cursus les études juives. En outre, il y a eu au cours des dernières décennies un certain exode spirituel vers le paradigme du judaïsme ashkénaze à la fois hassidique et non hassidique (groupes hassidiques Habad et Braslev dans lequel il y a peu de place à la représentation sépharade ou vers le parti ultra-orthodoxe du Chass ou d’autres yeshivot-écoles talmudiques de type lithuanien) 3. L’orthodoxie ashkénaze que certains qualifient de figée a pris les rênes de commande du judaïsme en le dépouillant de sa dimension multidisciplinaire, et sans doute aussi de sa tradition de modération d’autant plus qu’il y a eu un certain déficit organisationnel dans le monde sépharade. Des manifestations populaires tout comme les hillouloth (pèlerinages sur la tombe des saints ou de rabbins le jour anniversaire de leur mort) ou la mimouna (coutume marocaine le premier soir de sortie de la fête de Pessah) ont folklorisé le judaïsme sépharade au détriment de son patrimoine littéraire et philosophique. Il faut donc encourager l’éducation laïque d’une part et le discours de nos rabbins dans le contexte de la modernité, développer une formation rabbinique sépharade ou mettre en valeur celles qui existent déjà et qui poursuivent la tradition d’ouverture et de modération. Bien des remarques ont été faites sur le besoin de représentation des femmes dans divers domaines et l’accent à mettre sur l’éthique du judaïsme.

Qu’en est-il des institutions sépharades?

Il existe un très grand nombre d’organisations en Israël même (Fédération sépharade, Brit Yots’é Maroko, Fédération mondiale des Juifs marocains, etc.). La centralité d’Israël a fait perdre une certaine autonomie des communautés de la diaspora dont les besoins sont différents. En outre, la nouvelle génération a plus de difficultés à trouver des points d’attache avec les réalisations de la génération des parents; celles-ci n’ont pas eu l’écho qu’elles devraient avoir au sein de la nouvelle génération. En dehors d’Israël, un grand nombre d’institutions juives sont animées par les Juifs d’Afrique du Nord, mais il n’en demeure pas moins que les institutions sépharades souffrent de précarité financière, survivant au jour le jour sans toujours pouvoir élaborer une planification à long terme qui soit optimale.

Y a-t-il une dimension israélienne particulière?

Lors des premières années de l’État d’Israël, le leadership sépharade a été nié par l’establishment ashkénaze de gauche; longtemps durant, la culture de la masse prolétarisée des Sépharades a été dédaignée. Les révoltes successives de Wadi Salib des Panthères noires, des partis politiques de Tami et du Shass ont exposé la réalité du « Second Israël ». C’est durant le mandat du Premier ministre Begin que la valorisation du patrimoine sépharade a constitué une valeur culturelle et identitaire nationale. Chez les Sépharades, après la période première du sentiment d’humiliation vint celle de l’acceptation de soi, puis de l’affirmation de la fierté identitaire. Aujourd’hui, la popularité de la musique andalouse, des piyoutim (poème liturgique) et de la littérature de qualité des Juifs d‘Afrique du Nord dans l’ensemble de la société israélienne ouvre des horizons optimistes. La commission gouvernementale Erez Bitton a décidé d’enrichir le curriculum éducatif israélien du patrimoine juif sépharade 4.

Et la jeune génération?

Il est essentiel que la transmission des valeurs éthiques du judaïsme dépasse la dimension folklorique. L’expérience culturelle des Juifs d’Afrique du Nord (littérature, pityoutim, arts, etc.) doit être stimulée parmi nos jeunes. Une place de choix devrait être faite aux outils informatiques et aux réseaux sociaux qui sont les véhicules de communication du XXIe siècle. Il est nécessaire de répertorier des textes d’étude popularisés et d’organiser des séminaires, des colloques, des expositions ambulantes, des chabatons (chabbats organisés), des rencontres périodiques et des voyages dans les pays d’origine des Sépharades. On pourrait même penser à la formation de guides. Par ailleurs, nous devons tout faire pour encourager la créativité de nos artistes et jeunes chercheurs au moyen de bourses, de prix annuels, de concours imaginatifs et de rencontres d’échanges.

Et l’avenir?

Nous sommes tous mus par Ahavat Israel, l’amour d’Israël. Notre agenda est très ambitieux. Tout comme le précisa le rabbin Amram Amselem de Miami, « Tafasta méroubé, lo tafasta » : à vouloir embrasser trop d’objectifs, on ne parvient à rien. Il faut donc prioriser nos actions, à commencer par la mise en place d’une plateforme d’échanges en vue de préserver, promouvoir et diffuser notre patrimoine identitaire, notre histoire et notre héritage. Cette plateforme virtuelle desservira la revitalisation communautaire et pourra servir de tremplin pour initier des actions communes en profitant des expertises de tout un chacun, en abordant de nouveaux projets à la mesure des moyens dont nous disposons et en comptant sur le capital de bonne volonté. Cette bonne volonté était sensible lors de la rencontre à Jérusalem et nous devons maintenir ce dynamisme pour faire avancer notre agenda.

 

 

Notes:

  1. Salle généralement attenante d’une synagogue où sont entreposés des Rouleaux de la Torah usagés ou d’autres documents de la vie communautaire, qui portant le nom de Dieu ne peuvent être jetés, mais uniquement entreposés ou enterrés.
  2. Voir respectivement les sites : http://www.ybz.org.il/?CategoryID=278 et http://www.judaisme-marocain.org/
  3. Voir « Pourquoi beaucoup de sépharades sont-ils devenus des hassidim », entretien avec Armand Abecassis par Elias Levy,<em> LVS</em>, Sept 2015, http://lvsmagazine.com/2015/09/pourquoi-beaucoup-de-sepharades-sont-ils-devenus-des-hassidim/
  4. Voir Peggy Cidor, « Introduire la culture sépharade dans les écoles israéliennes », LVS, avril 2017 : http://lvsmagazine.com/2017/04/introduire-la-culture-sepharade-dans-les-ecoles-israeliennes/
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