KELLY CASTIEL, DIRECTRICE GÉNÉRALE DES ÉCOLES AZRIELI
JUDITH PRIVÉ, UNE THÉRAPEUTE AU SERVICE DE NOS AÎNÉS

PAR ANNIE OUSSET-KRIEF

Annie Ousset-Krief

Annie Ousset-Krief

Annie Ousset-Krief  était Maître de conférences en civilisation américaine à l’Université Sorbonne Nouvelle à Paris. Elle réside maintenant à Montréal.

Elle n’est en fonction que depuis deux mois, mais elle incarne déjà l’institution qu’elle dirige : Kelly Castiel est la nouvelle directrice générale des écoles Azrieli de Montréal (école primaire Talmud Torah et école secondaire Herzliah), qui scolarisent plus de 750 élèves. C’est à la fois par amour de l’éducation et sens d’une appartenance sans faille à la communauté juive qu’elle a accepté ce poste, après plus de vingt années passées au sein de la Fédération CJA, où elle fut notamment directrice adjointe de la planification et des allocations communautaires. Elle évoque à peine son brillant parcours professionnel, préférant se concentrer sur sa nouvelle mission et le rôle essentiel des écoles Azrieli, mais chacun connaît la richesse de son expérience et la force de son expertise – comme gestionnaire et dirigeante.

Kelly Castiel est arrivée enfant au Québec, en 1969 : après avoir quitté le Maroc pour la France, où la famille passa quatre années un peu difficiles, son père, Judah Castiel, professeur d’hébreu et d’études juives dans les écoles de l’Alliance Israélite, fut pressenti pour créer une école juive francophone à Montréal – où une partie de sa famille s’était déjà installée. L’ Association sépharade francophone (ancêtre de la CSUQ) avait décidé de promouvoir et protéger la culture sépharade, et de franchir l’obstacle éducatif qui empêchait les enfants juifs d’être scolarisés dans le système francophone géré par la Commission scolaire catholique. Les dirigeants de la communauté sépharade profitèrent des ouvertures permises par la Révolution Tranquille : le projet d’une école juive de langue française se concrétisa en septembre 1969 avec la fondation de l’école Maïmonide, sous la direction de Judah Castiel. Kelly fut ainsi parmi les premiers élèves de cette institution scolaire. Son père eut depuis cette période une place essentielle dans la communauté, et devint pour elle un modèle à suivre.

Kelly poursuivit son cursus secondaire et supérieur dans le système anglophone. Parfaitement bilingue, mariée à un ashkénaze, elle est à la jonction des communautés ashkénaze et sépharade. C’est cette connaissance intime qui lui permet de jouer un rôle clé au sein de la communauté juive montréalaise, qu’elle souhaite voir unie et inclusive. Elle qui a hérité de son père la nécessité de s’investir pour la communauté, évoque Maïmonide, « l’aigle de la synagogue », qui avait prôné l’instauration de Talmud Torah dans chaque communauté – l’éducation, clé de voûte du judaïsme, est l’une des valeurs auxquelles elle est particulièrement attachée. Kelly Castiel a aussi fait sienne cette petite phrase souvent incluse dans les prières, L’dor va’dor, « de génération à génération » : il est du devoir de chacun de transmettre l’héritage culturel qui lui a été légué afin de bâtir la communauté et garantir la continuité du judaïsme. Fidèle à ses convictions et à son engagement, elle a aujourd’hui mis son savoir et ses compétences au service de la communauté éducative, à laquelle elle a toujours été liée. Une belle mission à la tête de l’un des fleurons de la communauté, qu’elle assume avec enthousiasme, efficacité et passion.

Judith Privé, une thérapeute au service de nos aînés. Judith Privé est assistante sociale, thérapeute, peintre… Cette femme aux multiples talents vous embarque avec bonheur dans son histoire, sa vie, son métier et ses passions. Du Maroc au Canada, en passant par la France et le Liban, Judith a cumulé compétences et expériences. Sa jeunesse au Maroc a forgé en elle la nécessité d’apprendre, toujours, et de s’impliquer socialement. Issue d’un milieu familial marqué par l’ouverture et la tolérance – son père, né protestant, est un fervent sioniste et célèbre le Shabbat par respect pour le judaïsme de sa femme – elle se remémore les repas festifs, où une assiette était toujours mise pour le mendiant du quartier, les week-ends à Casablanca chez sa tante, qui les régalait de dafina et de gâteaux au miel… Une vie foisonnante d’activités, d’apprentissages : son père, fondateur de l’École d’Architecture de Rabat, assura son éducation en peinture, sculpture et architecture. Sa mère, qui dirigea pendant 30 ans la Chambre d’Agriculture à Rabat, lui enseigna l’importance du savoir et le sens du partage. À l’âge de 18 ans, Judith partit étudier l’archéologie à la Sorbonne. Mais c’est au Canada, où s’était installée sa sœur, qu’elle décide de poursuivre d’autres études. Deux années à HEC Montréal lui permettent d’embrasser une carrière dans le marketing – au Liban tout d’abord, où elle a suivi son mari. Dix années dans le secteur bancaire qui l’amenèrent à voyager dans les pays du Golfe. En 2002, elle repart avec ses enfants au Canada. Elle poursuit sa carrière au sein de la Banque Royale du Canada, avant d’opérer un changement total dans sa vie professionnelle. Elle décide d’embrasser une voie radicalement différente : la thérapie auprès des personnes atteintes d’Alzheimer. Nouvelle formation en psychologie (baccalauréat à l’UQAM), et création d’outils thérapeutiques. Judith travaille dans des maisons de retraite et au Centre Cummings, et intervient à domicile auprès de patients nécessitant un réapprentissage cognitif. Elle a élaboré deux cahiers d’exercices pour les aidants naturels francophones – cahiers qu’elle compte publier l’année prochaine. Sa méthode repose sur le respect absolu de la personne, le refus de l’infantilisation des patients âgés. Réactiver la mémoire, faire appel à la culture française et sépharade également : Judith utilise les Fables de La Fontaine, apprises sur les bancs des écoles de l’Alliance Israélite au Maroc, les poètes Apollinaire et Ronsard, mais aussi les récits bibliques, ou les légendes juives. Redonner dignité et joie, tels sont ses buts, et c’est avec émotion qu’elle évoque les progrès de ses patients, leur bonheur de pouvoir se souvenir de morceaux de vie qu’ils croyaient oubliés à jamais. Sensible et généreuse, Judith est également une artiste, qui évoque dans ses toiles légendes et histoires où transparaît le monde méditerranéen qui l’a bercée. Certaines de ses toiles sont dans trois ambassades en France, en Italie et au Maroc. C’est avec impatience que nous attendons l’exposition prochaine de ses œuvres à Montréal.

• Parmi tous les textes de la littérature juive, de la Bible en passant par le Talmud jusqu’aux auteurs contemporains, quel est le texte ou l’auteur qui vous inspire et pour quelle raison ?

Kelly Castiel Les piyoutim. Ces poèmes chantés sont une des richesses de la liturgie sépharade. Ils apportent aux offices une grande émotion. Et Or HaHayim (synagogue dont mon père est l’un des fondateurs) a un chantre d’une voix exceptionnelle…

Judith Privé Retrouver le sens de la vie – Victor Frankl. Formé par Freud, avec lequel il entretient une longue correspondance, Victor Frankl, psychiatre et philosophe, rescapé d’Auschwitz, se confronte à ce qui devait devenir sa pensée propre : quel sens trouver à la vie pour nous donner l’envie, le courage, de continuer ? Chaque sujet doit se donner une raison d’exister, une raison unique et singulière. Elle seule comble l’exigence existentielle et spirituelle de l’âme humaine.

• La personnalité du monde juif, tous siècles confondus, qui vous a le plus marquée

K.C.  Puisqu’il faut faire un choix, je choisirai Leonard Cohen, à cause de son impact incroyable sur la communauté montréalaise. Il a d’ailleurs passé quelques années dans notre Talmud Torah. Tous les Montréalais sont fiers de Leonard Cohen, il est un pont entre nous, Juifs, et les Québécois non juifs. Grâce à lui, les Québécois ont pris conscience que les Juifs étaient partie intégrante de la culture montréalaise depuis 250 ans.

J.P. – Ezra. C’est lui qui le premier, comprit l’importance du savoir et de la transmission. Le Talmud dit qu’il « aurait mérité de recevoir la Loi si Moïse ne l’avait précédé ». Ezra réorganisa le culte juif au retour de l’exil de Babylone. Les prêtres cessent d’être les gardiens exclusifs de la Loi,  les Juifs, tous ensemble, deviennent alors le peuple du Livre. En ancrant les Juifs dans le Livre, Ezra posait la première pierre de ce que Freud appellera « l’édifice invisible du judaïsme ».

• Y a-t-il une citation de la culture juive qui vous viendrait à l’esprit ?

K.C. Tsé Oulemad: « sors et apprends ». C’est la leçon de Pessah. Cette phrase de la Haggada enjoint de se confronter à la réalité du monde, et de s’ouvrir à de nouvelles vérités. C’est pour moi, avec L’Dor Va’Dor, le précepte fondamental de l’éducation. Apprendre, toujours, et transmettre.

J.P. – « Qui est sage ? C’est celui qui apprend de chaque homme… Qui est fort ? C’est celui qui domine ses penchants… Qui est riche ? Celui qui se réjouit de son sort… Qui est honorable ? C’est celui qui honore ses prochains ». Ben Zoma, Pirkei Avot, 4,1.

• Quelle est la fête juive qui vous touche particulièrement ?

K.C. – Pessah. Nous commémorons la sortie d’Égypte, la liberté. C’est aussi la fête de la famille. La maison, le foyer, en est le centre.

J.P. – Pessah. C’est une fête qui symbolise le souvenir de notre histoire, mais aussi le renouveau et la renaissance.

• Le trait de la culture sépharade que vous mettriez en avant ?

K.C. – L’ouverture d’esprit, la chaleur, la convivialité. Les Sépharades, parce que francophones, ont jeté un pont avec la société québécoise et permis l’ouverture.

J.P. – L’humour, la joie de vivre, la générosité et le devoir d’aider.

• Après les nourritures spirituelles, les nourritures terrestres… Quel est votre plat préféré de la cuisine juive ?

K.C. – Le mouton, qui est cuisiné pour les plats des fêtes. C’est une tradition culinaire uniquement sépharade !

J.P. – Les millions de salades…

 

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