ÉTHIQUE JUIVE ET AGRESSIONS SEXUELLES

PAR GABRIEL ABENSOUR

Gabriel Abensour

En Israël depuis neuf ans, Gabriel Abensour a étudié cinq ans à la Yeshivat Hakotel avant de poursuivre des études de philosophie, économie et science politique à l’Université hébraïque de Jérusalem où il poursuit aujourd’hui en Histoire juive une recherche sur le judaïsme nord-africain des derniers siècles. Il est le créateur du site modern orthodox (www.modernorthodox.fr) et a été l’un des fondateur du Beit Hamidrash indépendant Ta-shma à Jérusalem.

5 octobre 2017. Un article du New York Times révèle au monde la triste « affaire Weinstein ». Lecélèbre magnat d’Hollywood est un prédateur sexuel. Au fil des jours, la liste de ses victimes s’agrandit et avec elle se brise un tabou. Le mot-clic ou hashtag #metoo s’empare de Twitter et on réalise que les harcèlements et agressions sexuelles n’épargnent aucun peuple, aucune classe sociale, peut-être même aucune famille. Face à cette déferlante, nous proposons de présenter succinctement quelques aspects de la réalité israélienne sur ces thématiques et d’interroger notre tradition. Le judaïsme a-t-il quelque chose à apporter au débat sur les agressions sexuelles ? Le respect de la Loi juive serait-il un moyen de s’immuniser contre ces agressions ? Existe-t-il une façon juive d’éduquer les futures générations à un respect des êtres humains et à un contrôle des pulsions ?

Le mensonge apologétique : aucun segment de la communauté n’est épargné.

La halakha, la Loi juive, serait-elle le meilleur moyen d’éviter les agressions sexuelles, notamment grâce à la pudeur vestimentaire (tsnyout) ou à la séparation des sexes ? L’affirmer relèverait de l’apologie et si chaque culture aime se croire immunisée des maux les plus universels, cette attitude n’en demeure pas moins mensongère et dangereuse. Cependant, bien que la religiosité d’un groupe et son taux de ségrégation sexuelle ne soient en rien des garants contre les agressions, comme nous le verrons ci-dessous, nous croyons qu’il est possible de dégager des principes éthiques spécifiquement juifs, pouvant aider les rabbins et éducateurs juifs à combattre les agressions sexuelles. La démarche est donc anti-apologétique : il convient, dans un premier temps, de reconnaître que les communautés juives ne sont pas plus protégées que les autres. Nous proposerons ensuite une façon juive de lutter activement contre ce phénomène.

Commençons par les faits. La pudeur vestimentaire et la ségrégation sexuelle protégeraient-elles les femmes de leurs potentiels agresseurs ? Non, répond une étude menée en 2009 par le Dr Avigaïl Mor, une chercheuse à l’Institut Tel-Haï (Israël), qui a comparé le pourcentage de femmes harcelées et agressées sexuellement au sein des sociétés ultra-orthodoxes et arabes du pays à celui des femmes israéliennes laïques. Dans les deux cas, le taux tourne autour de 65 % de femmes harcelées ou agressées. Ainsi, ni la pudeur ni la séparation entre les sexes ne sont des garants 1. C’est sous-estimer la violence d’une agression sexuelle que de la réduire à une simple attirance, de laquelle les femmes pourraient se protéger précisément en cachant leurs corps. De plus, nous savons aujourd’hui que 85 % des agressions sont commises par des proches et des membres de la famille de la victime 2. Autrement dit, par des personnes dont il est quasiment impossible de limiter la présence.

À cela s’ajoute le taux effrayant d’enfants, filles ou garçons, abusés sexuellement par des proches, des connaissances et parfois des maîtres. En Israël, un enfant juif sur six aurait subi un abus sexuel,
selon une étude des professeurs Zvi Eisikovits et Rachel Lev-Wiesel en 2013. Selon cette même étude, aucun secteur de la société juive n’est épargné et les chiffres ne sont pas moins importants chez
les orthodoxes 3.

Rajoutons encore une dernière catégorie particulièrement douloureuse pour le monde juif et sur laquelle il n’existe malheureusement pas de statistiques : les agressions sexuelles commises par des figures spirituelles sur leurs fidèles. Plusieurs affaires ont défrayé la chronique ces dernières années.

En 2011, Mordechai Elon, rabbin populaire et charismatique du monde sioniste-religieux était accusé d’avoir agressé plusieurs de ses élèves mâles, lorsque ceux-ci, encore jeunes adolescents, venaient lui confier naïvement leurs doutes sur leurs orientations sexuelles 4. En 2015, Ezra Sheinberg, kabbaliste célèbre de Safed, était accusé d’avoir violé douze femmes. Toutes étaient venues le trouver pour obtenir sa bénédiction 5. En 2016, c’est Eliezer Berland, l’un des maîtres contemporains du judaïsme. Breslev, qui rentrait en prison pour avoir sexuellement abusé, à de nombreuses reprises, des femmes et des enfants de ses élèves 6. Ces cas ne sont que les exemples les plus célèbres (et récents) d’abus sexuels accompagnés d’abus de pouvoir, infligés par des maîtres à leurs élèves des deux sexes.

Une conclusion s’impose : si la loi juive peut ériger quelques barrières, celles-ci ne suffiront jamais à stopper les agressions sexuelles, pouvant prendre les formes les plus sournoises et dangereuses. Pire encore, l’omerta pouvant régner au sein des communautés, motivée par la crainte de « salir » l’image du groupe, est un terreau fertile pour les agresseurs, sachant d’avance que le silence de leurs victimes leur est acquis. L’heure n’est plus à l’apologie, mais à l’éducation et à la sensibilisation. Sur ces deux points, le Talmud a moult réflexions pouvant être exploitées par les rabbins et éducateurs soucieux de réduire au maximum le taux d’agressions au sein des communautés juives.

Le besoin d’une éthique juive

Maïmonide nous apprend que la teshouva, la réparation morale à la suite d’une faute commise passe par quatre étapes : l’aveu, le regret, l’abandon de la faute et la prise de responsabilité pour le futur.

L’introduction de cet article se focalisait sur l’importance de l’aveu et du regret. Acceptons les faits, ne les fuyons pas. Une fois ces étapes franchies, tentons de dégager quelques grandes lignes pour une éthique juive responsable, nous permettant de ne pas retomber dans les affres du passé.

a) Réalisme : les pulsions sexuelles n’épargnent personne

C’est un principe essentiel dans le Talmud :  nul n’est digne de confiance en ce qui concerne les pulsions sexuelles 7. Lucides sur la nature humaine, les sages du Talmud estiment que le désir sexuel est si fort, qu’aucun homme, aussi grand soit-il, ne peut prétendre le maîtriser complètement.

Bien loin de déculpabiliser les agresseurs, ce principe vient mettre en garde les hommes en leur rappelant leur faiblesse et, par conséquent, l’importance de prendre ses gardes et d’éviter toute situation ambiguë ou glissante. Pareillement, si nul n’est digne de confiance, cela inclut également les éducateurs, les rabbins, les maîtres, aussi charismatiques soient-ils. Le judaïsme ne croit pas à la sainteté intrinsèque des hommes et nous rappelle que tous peuvent fauter.

Anticipant le concept freudien de sublimation, le Talmud nous enseigne déjà que « tout celui qui est plus grand que son prochain, son mauvais penchant est aussi plus grand. 8 » Le pouvoir du savoir, de l’enseignement, n’est pas un garde-fou, c’est au contraire un créateur de passions qu’il convient de connaître et de gérer au mieux.

b) Éloge de la responsabilité masculine

Une pratique tristement répandue est l’accusation de la victime. Bien loin d’être anecdotique, le psychologue américain Melvin Lerner a prouvé que celle-ci était avant tout un biais cognitif visant à nous rassurer 9. Appelé « l’Hypothèse du Monde-Juste », ce biais cognitif traduit en fait notre volonté de croire que notre société ne souffre ni d’injustice ni de violence gratuite. Dès lors, comment accepter qu’un homme lambda puisse subitement agresser une parfaite inconnue? Pour se défendre, notre psyché procède à l’inversement des rôles : plutôt que d’accepter qu’un homme « normal » puisse être un agresseur, n’est-il pas plus simple d’imaginer que la victime » l’a bien cherché » ?

Là encore, le Talmud a bien des principes éthiques à nous livrer. Il n’y a pas « d’érection masculine involontaire » nous dit le traité Yévamot 10. Les puritains s’offusqueront de ces mots, nous y voyons au contraire une exigence totale de prise de responsabilité masculine. Bien que « nul ne soit digne de confiance » en ce qui concerne les pulsions sexuelles, chacun est capable de prendre ses responsabilités et ne peut jamais s’autoacquitter en invoquant des circonstances atténuantes. Rien chez la victime, que ce soit son habillement, sa conduite ou la situation, ne peut être une circonstance atténuante. L’homme est responsable en permanence de ses désirs et de ses pulsions.

c) Briser l’omerta

Si le rôle néfaste de l’omerta n’est plus à prouver, la briser demeure souvent bien difficile pour les victimes issues des communautés les plus soudées. À la peur du hiloul hashem, la profanation du Nom divin liée à l’opprobre que subirait la communauté, s’ajoute les réticences à se tourner vers les instances civiles, pourtant les seules capables de juger et punir les criminels 11. Si ce double bâillon ne suffisait pas, il faut lui ajouter la punition, inconsciente ou pas, que bien des communautés font porter aux victimes. Là encore, l’Hypothèse du Monde-Juste n’est pas absente et on préfère accuser une victime de diffamation injuste plutôt que d’accepter qu’une figure respectable et respectée, peut-être même le leader communautaire, ait pu agir de la sorte.

Les mécanismes de défense psychologiques sont nombreux et nous ne prétendons pas les régler en un simple article. Cependant, à l’omerta ambiante nous proposons d’opposer l’injonction biblique « tu éradiqueras le mal qui se trouve en ton sein » (Deut. 17:7). Face au danger que représente un prédateur sur ses potentielles futures victimes, le hiloul hashem consiste justement à le laisser agir impunément et à blâmer sa victime. Étouffer un témoignage, faire taire une victime, c’est participer directement au prochain crime de l’agresseur. Vu sous cet angle, briser l’omerta devient un impératif religieux et moral catégorique, quel que soit l’identité de l’agresseur.

Pour conclure

Un texte talmudique connu des Maximes des Pères (4:2) enseigne : « Fuis la mauvaise action, car une bonne action en entraîne une autre et une mauvaise action en entraîne une autre». Dans le cas des agressions sexuelles, cette règle est une réalité confirmée : étouffer une agression, protéger un agresseur ou faire taire une victime ne protège pas l’image de la communauté, mais au contraire, entraînera inévitablement une détérioration de la situation. Ainsi, de la façon la plus littérale qu’il soit, une mauvaise action en entraîne une autre. Nous ne sommes pas dupes quant à la possibilité de vivre au sein d’une société totalement protégée et épargnée par les crimes sexuels. Mais dénoncer, agir, éduquer restent les meilleurs moyens de réduire le phénomène autant que possible. Plus les membres d’une communauté s’y adonnent, plus la protection augmente et ainsi, une bonne action en entraînera une autre 12.

 

 

Notes:

  1. Les résultats ont été publiés dans le volume numéro 7 du journal Souguyot ‘Havratiot Bé-israel, pp. 46-65. L’article est disponible par le lien suivant : https://lc.cx/NQc2
  2. Ce chiffre est fourni par le centre israélien d’aide aux victimes d’agressions sexuelles. Lien : https://www.1202.org.il/centers-union/info/statistics/general-data
  3. Les résultats ont été publiés sur le site de la Knesset et sont disponibles par le lien suivant : http://k6.re/ye2OW
  4. https://www.haaretz.com/israel-news/.premium-1.540216#
  5. https://www.haaretz.com/israel-news/.premium-1.706623
  6. https://www.haaretz.com/israel-news/.premium-1.734170
  7. Traité Houlin 11b du Talmud de Babylone (T.B)
  8. Traité Soucca 52a du T.B.
  9. Melvin J. Lerner, Responses to victimizations and belief in a just world. Springer,1998.
  10. Traité Yévamot 53b du T.B.
  11. Notons le changement positif d’une partie du leadership ultra-orthodoxe, encourageant les victimes à porter plainte. Le Rabbin Haïm Kanievsky, leader du monde lituanien israélien, a récemment souligné que porter plainte n’entravait en rien la loi juive. Lien : http://jewishcommunitywatch.org/blogSingle.php?id=124
  12. Dans cette optique, à l’heure où nous bouclons cet article, nous avons le plaisir d’apprendre que la célèbre revue juive orthodoxe Tradition a consacré son dernier numéro aux agressions sexuelles. Le numéro peut être consulté en libre accès à : http://www.traditiononline.org/