ET LA GUERRE ARRIVA…
RÉCIT D’UNE FAMILLE JUIVE TUNISIENNE

PAR BRIGITTE DYAN

Brigitte Dyan

Brigitte Dyan est née en Tunisie de famille sfaxienne, mais a vécu en France dès l’âge de cinq ans. Journaliste et auteur, elle nous relate dans ce texte, un épisode de l’histoire de ses parents, durant la Deuxième Guerre mondiale. Rappelons que les Juifs vivaient en Tunisie depuis plus de 2 000 ans. Ils étaient 95 000 en 1941 et 105 000 en 1948. Il ne reste plus aujourd’hui que 1 000 Juifs environ en Tunisie.

Mon père Louis durant la guerre

À Sfax avant la guerre, Juifs, musulmans, chrétiens orthodoxes ou catholiques partageaient leurs fêtes sans craindre de ne rien perdre de leur identité : tous les magasins fermaient à Kippour, le Noël orthodoxe était très populaire, les processions du 15 août attiraient les curieux des trois religions et tout le monde mangeait les gâteaux tout chauds vendus au poids le soir de l’Aïd 1Les enfants jouaient ensemble et se côtoyaient à l’école publique comme dans les équipes sportives. La Deuxième Guerre mondiale allait miner cette capacité à vivre ensemble.

Louis Dyan, mon père, avait 19 ans à peine au moment de la déclaration de guerre. La défaite, les lois de Vichy et les décrets de l’occupant allemand resserrèrent bientôt l’étau autour des Juifs, provoquant un véritable choc et un changement profond dans la vie tunisienne.

De 1940 à 1943, par chance, les lois antijuives de Vichy furent appliquées très modérément ou pas du tout. Moncef Bey 2 refusa d’y collaborer, considérant tous ses sujets comme égaux. De son côté, le Résident 3 général de France Jean-Pierre Esteva, alors représentant de l’autorité française en Tunisie, ralentit autant qu’il le put la mise en œuvre de ce dispositif, avec le soutien actif de son entourage.

Il en résulta une situation complexe où le pire côtoyait le meilleur : les mouvements de jeunesse juifs dissous depuis juin 1941 continuaient de se réunir discrètement. De nombreux enfants juifs étaient chassés de l’école publique, mais les cours d’hébreu avaient un vif succès. Une proportion importante des médecins étant juifs, l’interdiction d’exercer la médecine fut peu appliquée. Plus étonnant encore : les journaux juifs étaient interdits, mais deux titres continuaient de paraître : La Dépêche tunisienne, qui relayait les informations de l’administration du Résident, et Le Petit Matin, qui n’avait pas de contenu juif, mais appartenait à un Juif et publiait toutes les annonces de la communauté. Rebaptisé Le Journal Israélite, il créa une nouvelle rubrique « Jeunesse » consacrée à la tradition et à la littérature d’Israël qui publia jusqu’en 1942 des articles insufflant l’espoir à ses lecteurs, sans aucune censure.

Louis Dyan avait 20 ans seulement le 2 avril 1941 lorsqu’il fut enrôlé de force dans les Chantiers de Jeunesse, un mouvement de jeunesse pétainiste. Coiffés d’un ample béret et vêtus de l’uniforme de la milice, les jeunes Juifs, logés dans des campements, étaient occupés à des travaux de force, abattage des arbres, débroussaillage, etc. Grâce à ses aptitudes physiques exceptionnelles, Louis put traverser sans dommage ces six mois de travaux pénibles avec une nourriture médiocre et insuffisante. Les photos qu’il rapporta, prises dans des conditions difficiles, témoignent de travaux durs, mais aussi d’une énergie de vie et d’une fraternité qui ont permis au camp de Sfax de limiter, semble-t-il, les brimades et les sévices qui ont parfois été la règle dans d’autres camps de Tunisie 4.

Louis en uniforme

Libéré en octobre 1941, car il était soutien de famille, Louis retrouva l’appartement familial et son emploi à la Banque de Tunisie, qui lui permit de faire vivre sa mère et sa sœur malgré le rationnement. L’occupation de Sfax par les troupes italiennes de Mussolini en novembre 1942 ne donna lieu à aucune persécution. Les soldats italiens exprimaient même le regret, en privé, d’être contraints par la destinée à opprimer des familles, comme me l’a raconté ma grand-mère maternelle.

Mais un coup de tonnerre éclatait aussitôt dans le ciel tunisien pour les 95 000 Juifs : en novembre 1942, peu après l’armée italienne, l’armée allemande entrait en Tunisie, avec l’intention affichée d’en finir avec les Juifs. L’entourage du Résident, jugé trop favorable à la communauté, fut arrêté ou expulsé en janvier 1943. Toutes les lois de Vichy, les interdictions professionnelles, la censure des journaux juifs, le recensement des Juifs allaient désormais être brutalement appliqués par les nazis pour mettre en œuvre la solution finale en Tunisie. C’est, du moins, ce qui était programmé.

Trois semaines plus tard, le 6 décembre 1942, les jeunes Juifs recensés, dont mon oncle Émile, furent envoyés au STO, le service de travail obligatoire institué par l’Allemagne pour réquisitionner la force de travail des vaincus. Ce fut une sombre période pour tous. Rançonnant la communauté avec de fortes amendes, les Allemands tentèrent de déporter en avril 1943 un large groupe d’hommes jeunes réunis dans l’usine Halfon 5. Heureusement, le bateau qui devait les emmener n’arriva jamais, et le projet fut abandonné.

Ma mère Yvette

Si les Juifs de Tunis ne portèrent jamais l’étoile jaune, ceux de Sfax n’eurent pas cette chance. Ma mère Yvette Nataf, alors âgée de 12 ans, dut porter cette marque discriminatoire et fut aussi renvoyée de l’école française et des cours de dessin qu’elle suivait aux Beaux-Arts.

Les Nataf, ma famille maternelle, vivaient alors dans le quartier de Moulinville à Sfax. Sur la route de Mahdia, mon grand-père Albert avait fait construire une belle villa assez spacieuse pour héberger ses sept enfants, ainsi qu’une dépendance assez grande pour la famille juive venue de Djerba, jardinier et cuisinière, dont les enfants étaient attachés à ma grand-mère comme à une deuxième maman, ainsi qu’ils me le racontèrent quarante ans plus tard. Le jardin, attenant à celui de mon grand-oncle David, qui occupait la villa voisine, est resté dans les mémoires comme un véritable coin de paradis. Planté de nombreuses essences de citronniers, d’orangers, de bougainvilliers, de chèvrefeuille, il avait une tonnelle couverte de fleurs et de vignes grimpantes, où se déroulaient les dîners d’été. Cette villa s’appelait « Mon rêve Yvette », témoin de la joie d’Albert d’avoir vu naître sa première fille après trois garçons.

Hélas, ce jardin magique fut rapidement réquisitionné par la Gestapo, ainsi que plusieurs villas de membres de notre famille, telle celle de la famille Azria, selon le récit que m’en a fait Dolly Azria, la cousine de ma mère, qui a écrit toute sa vie dans la revue « La diaspora sfaxienne ».

Mon grand-père, qui était propriétaire d’oliveraies et exportateur d’huiles d’olive, décida de mettre à l’abri sa famille, non seulement sa femme et ses enfants, mais aussi une partie de sa propre fratrie, sept – ou était-ce huit? – frères et sœurs, qu’en aîné responsable, il avait entièrement élevée après le décès de leurs parents. Il loua alors, à la campagne, une ferme assez grande pour une soixantaine de personnes. Faisant discrètement pratiquer l’abattage rituel, achetant les denrées très chèrement cédées par les fermiers voisins, il permit à sa large famille de traverser les six mois d’occupation allemande, craignant sans cesse les dénonciations – mais elles n’eurent pas lieu. Les rares souvenirs que ma mère m’a racontés de cette période tournaient autour du manque de nourriture qui énervait, les préadolescents perpétuellement affamés. Circonstance aggravante, on exigeait d’eux qu’ils cèdent leurs rares friandises aux deux femmes enceintes de la famille, elles aussi tourmentées par les envies de nourriture.

La libération de Sfax

Le premier bombardement aérien de Sfax eut lieu le 29 novembre 1942 et le 44e et dernier, le 8 avril 1943. Un peu plus de quatre mois de bombardements quotidiens et nocturnes qui donnaient lieu à des réjouissances discrètes pour ma mère et ses frères, juchés sur le toit pour applaudir la pression des troupes américaines sur les occupants allemands.

Pour mon père, à l’inverse, les bombardements sont restés un souvenir pénible. Tous les matins, en traversant la ville de Sfax pour se rendre à son bureau, il découvrait les décombres et les destructions sévères de la nuit.

Avril 1943 : la surprise arrive sous la forme d’un régiment écossais en kilt qui entre le premier dans la ville au son des cornemuses. Ma mère s’en est souvenue toute sa vie! Fous de joie, mes oncles,ramènent à la maison des soldats anglais qui viennent déguster la cuisine de ma grand-mère.

Le 23 avril 1943, Louis Dyan, âgé de 22 ans, avec son jeune frère Émile, qui avait juste 20 ans, s’engage dans les Forces Françaises Libres. Représentées par le Général Giraud en Tunisie, ces unités françaises manquant de moyens et de commandement sont rattachées aux troupes anglaises. En France pendant ce temps, un brillant général vient de s’évader de prison et rejoint le Général de Gaulle à Londres avec le projet de créer une armée française en Afrique du Nord pour se battre aux côtés des Alliés. C’est le Général De Lattre de Tassigny, qui finit par aboutir dans de difficiles négociations avec l’Armée américaine pour créer la 1re Armée française. Le reste appartient à l’Histoire avec sa grande hache, comme l’écrivait l’auteur Georges Perec. À l’exception de la 2e DB du Général Leclerc où se trouvait mon oncle Émile, choisie par De Gaulle pour libérer Paris avec les troupes américaines, la 1re Armée de Delattre participa à toute la Campagne de France et occupa l’Allemagne jusqu’à recueillir la capitulation de l’Allemagne à Berlin. C’est le long chemin de batailles que suivit mon père.

Il conduisait une Jeep appelée Vouloir. Être chauffeur, conduire jour et nuit en dormant à peine fut sa façon de servir la France et la liberté en risquant sa vie sans ôter celle des autres. Cela ne le protégea pas de la vision d’horreur des camps de concentration libérés par son unité, notamment Vahingen et Dachau. Par les centres de secours de la 1re Armée, il rencontra des survivants de Buchenwald, Mauthausen et Auschwitz.

Il rentra à Sfax changé. Soucieux de relever l’honneur des Juifs, il créa une équipe de basket juive, le Sion’s Club, qui parvint en finale des championnats de Tunisie. Attraction de nombreux jeunes Sfaxiens, cette équipe attira plusieurs frères et cousins Nataf et Haddad. C’est ainsi, une chose en entraînant une autre, que Louis épousa le 23 avril 1946 la jeune Yvette, aînée des filles d’Albert Nataf, dans sa dix-huitième année. Mais ceci est une autre histoire.

 

 

Notes:

  1. La plus grande fête musulmane commémore l’épisode du sacrifice du mouton substitué par Ibrahim (Abraham) à celui de son fils.
  2. Mohamed el-Moncef Bey, né le 4 mars 1881 à Tunis et mort le 1er septembre 1948 à Pau, a été bey de Tunis du 19 juin 1942 à sa destitution le 15 mai 1943. Au départ simples gouverneurs désignés par l’Empire ottoman, les beys de Tunis ont transformé le Beylicat au XVIIIe siècle en une sorte de monarchie avec la dynastie husseinite.
  3. Représentant de la France dans le protectorat de Tunisie, cet homme de confiance de Pétain joua un « double jeu » selon sa défense, à son procès pour collaboration à la fin de la guerre.
  4. Il y eut 27 camps en Tunisie avec un effectif total de 4 104 internés au 27 décembre 1941, Juifs ou prisonniers politiques ou de droit commun (voir Jacob Oliel, Les camps de Vichy Maghreb-Sahara, Éditions du Lys, Montréal, 2005).
  5. Relaté dans le site très documenté de Gérard Bacquet et Christian Attard http://www.sfax1881-1956.com
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