Em Habanim Semé’hah – Comme une mère attend ses enfants. Eretz Israël, rédemption et unité

du Rav Issachar Shlomo Teichtal 1.

ENTRETIEN AVEC LE TRADUCTEUR SCHLOMOH BRODOWICZ, PAR SONIA SARAH LIPSYC

Schlomoh Brodowicz

Dr Sonia Sarah Lipsyc

Sonia Sarah Lipsyc

Schlomoh Brodowicz a fait une carrière d’ingénieur informaticien. Il s’est également consacré à l’écriture et à la traduction. Il est notamment l’auteur d’une biographie du Rabbi de Loubavitch intitulée « L’Âme d’Israël », préfacée par Elie Wiesel.
Dr Sonia Sarah Lipsyc est rédactrice en chef du LVS et directrice de Aleph – Centre d’études juives contemporaines.

Que signifie le titre cet ouvrage : « Comme une mère attend ses enfants ? »

Le titre original hébreu est « Em Habanim Semé’hah », emprunté à un verset des Psaumes 113; 9 (« une mère fertile heureuse »). Il fut inspiré à l’auteur par un épisode tragique lors duquel ses filles furent raflées par la police slovaque et furent miraculeusement libérées. La joie de son épouse, au retour de ses filles, après des moments d’angoisse et de terreur, fut pour lui comme un écho de ce verset. Il choisit d’en faire le titre de son ouvrage, car la mère heureuse du retour de ses enfants est une métaphore de la terre d’Israël qui aspire au retour des Juifs de l’exil.

Son auteur, le rabbin Issachar Shlomo Teichtal (1885-1945) était un Juif slovaque. Quand et dans quelles circonstances a-t-il écrit ce livre, une véritable somme de travail ?

Il faut tout d’abord comprendre la place très particulière de la Slovaquie dans la Shoah. Alors même que la Slovaquie n’était pas envahie par l’Allemagne, elle demanda que les Juifs soient déportés et paya 500 marks par Juif déporté afin d’avoir l’assurance qu’aucun ne revienne. Les Juifs de Slovaquie (plus de 75 000 sur 90 000) furent les premiers Juifs gazés à Auschwitz. Le Rav 2 Teichtal et sa famille échappèrent miraculeusement à une rafle en se cachant dans le grenier d’une synagogue.

Cet événement lui inspira un revirement de conscience. Il avait fait partie de ce judaïsme orthodoxe sous l’égide du parti Agoudat Israël 3, qui s’était opposé au mouvement sioniste d’inspiration laïque. Voyant que des Juifs tentaient désespérément de rejoindre la terre d’Israël dont la reconstruction par des pionniers avait été tant vilipendée par de nombreuses autorités religieuses, il prit l’engagement solennel de publier un ouvrage dans lequel il exalterait le retour en Terre sainte et la valeur de ceux qui la rebâtissent, en sollicitant les ouvrages les plus attestés de la tradition juive.

Dès lors, sans rien renier du patrimoine de Torah dont ses prestigieux maîtres l’avaient nourri, il décida d’en revisiter la teneur à la lumière du lien qui unit le peuple juif à sa terre d’élection.

Avec sa famille, il passa en Hongrie où, tapi dans des refuges de fortune à Budapest et privé de tous les ouvrages de la tradition, il rédigea son essai monumental dans lequel il fait référence, de par sa seule mémoire à tout l’horizon de la tradition juive, textes bibliques, talmudiques, exégétiques, codes de lois, kabbale, ‘hassidisme…

Le Rav Teichtal fit d’abord le triste constat que les Juifs qui avaient tant contribué à l’épanouissement économique et culturel des pays où ils résidaient étaient à présent vomis par eux. En échange de leur loyauté, ils étaient spoliés de leurs biens et exterminés. Il n’y avait donc plus rien à attendre de ces pays. Il prédit que même si les Juifs y connaîtraient un répit après la défaite de l’Allemagne, la haine foncière et irrépressible de ces pays finirait pas se réveiller.

Il défend énergiquement l’idée que le retour en Israël est un devoir (une mitsvah) et que les maîtres de la Torah se sont fourvoyés en condamnant sans réserve ceux qui se consacrent à bâtir et à fertiliser la Terre Sainte. Il fait valoir que la distanciation de toute pratique religieuse manifestée par les pionniers qui sont à l’œuvre en Israël est due au fait qu’ils ont été nourris de la culture des pays de l’exil. Ils sont tels des enfants enlevés à leurs parents et éduqués par des étrangers qui leur ont inculqué des valeurs étrangères à la tradition du peuple dont ils sont issus.

Ils ne sont donc en rien coupables de n’être pas pratiquants. En même temps, il affirme le devoir des Juifs orthodoxes de monter en Israël et qu’il est impérieux pour eux de sensibiliser ceux qui ne pratiquent pas selon l’héritage de la Torah et de ses commandements.

Schlomoh Brodowicz, traducteur

L’auteur fait référence plus d’une fois aux difficultés qu’il a rencontrées pour exprimer son message au sein des communautés orthodoxes. Quel était ce message ? Pourquoi s’est-il heurté parfois à tant d’hostilité ? Et qui l’a soutenu ?

C’est pendant son séjour en Hongrie que l’auteur rencontra de vives oppositions. C’est dans ce pays que se trouvaient les autorités rabbiniques les plus virulemment opposées au sionisme et plus généralement au retour en Israël avant l’arrivée du Messie. Les Juifs de Hongrie (pays allié de l’Allemagne) avaient été épargnés jusqu’en 1944. Nombre d’entre eux ignoraient l’étendue du désastre subi par leurs frères jusqu’alors et ceux qui en avaient eu vent affirmaient qu’ils devaient leur survie au fait de n’avoir pas adhéré au sionisme, ce qui mettait le Rav Teichtal au comble de la douleur. Ce qu’on ne peut que comprendre quand on connaît le sort effroyable qui attendait les Juifs de Hongrie.

En quoi ce livre est-il remarquable ?

En premier lieu, cet ouvrage est quasiment le seul de la bibliographie juive à exalter la grandeur du pays d’Israël à la lumière de la seule Torah et en sollicitant pour ce faire l’horizon le plus large de la tradition juive. C’est ainsi que par-delà le plaidoyer qu’il se veut être pour le retour en Israël, c’est pour tout lecteur un véritable trésor d’enseignements et de citations issus d’ouvrages écrits par les plus grands maîtres de la tradition talmudique et post-biblique jusqu’à la périodemoderne.

En outre, la noblesse de l’auteur ressort du fait qu’il professe ses idées en se préservant de toute intention polémique et en manifestant la plus grande déférence envers les maîtres dont il ne partage pas les opinions.

Enfin, et c’est peut-être l’essentiel, l’auteur exalte la vertu de l’union entre les Juifs, par-delà les différences, et met vigoureusement en garde ses frères contre ceux qui fomentent les dissensions, quand bien même ils seraient de grands érudits et le feraient au nom de la Torah.

Quel a été son destin après la mort tragique de son auteur ?

En 1944, le Rav Teichtal fut déporté. Dans le train qui le conduisait à Auschwitz, il fut pris à partie par des détenus ukrainiens qui le torturèrent à mort.

Quant au destin de l’ouvrage, je nourris un avis mitigé. En Israël, le monde orthodoxe l’a en grande partie ignoré, sans toutefois le mettre à l’index – eu égard à la dimension spirituelle de l’auteur. Cependant en se refermant sur elle-même et en se divisant en factions, la plus grande partie de la communauté orthodoxe ne semble pas avoir vraiment fait écho aux exhortations du Rav Teichtal.

Lors des présentations que j’ai faites de l’ouvrage en Israël, j’ai cru comprendre que beaucoup y voyaient davantage un « mea culpa » de l’auteur face au dénigrement de l’idéal sioniste tel qu’il fut incarné par les laïques qu’une invitation à revisiter – sans idées préconçues – la place que tient Erets Israël, terre d’Israël dans la vocation spirituelle du peuple juif.

Pourquoi vous êtes-vous attelé à cette traduction ?

« Prête ta bouche au muet » affirme un verset des Proverbes 31 ;18; je me suis fait la réflexion qu’un homme emporté par la Shoah après avoir consacré ses derniers mois de vie à exalter le pays d’Israël méritait d’être entendu quand sa voix s’était éteinte.

Comment se procurer cet ouvrage d’étude ?

En le commandant sur le site www.em-Habanim-semehah.com

 

 

 

Notes:

  1. Édition ICS, Jérusalem 2016 avec le soutien de la Fondation de la mémoire de la Shoah.
  2. Rav, maître s’entend aussi ici comme rabbin.
  3. Fondée en 1912 pour fédérer les différentes communautés orthodoxes d’Europe centrale et orientale dans le but de préserver le mode de vie religieux face à certains mouvements juifs de tendance laïque, cette organisation comportait diverses mouvances religieuses, et connut plusieurs évolutions à l’égard du sionisme. L’Agoudat s’opposa initialement au sionisme, car pour elle, l’idéal national ne pouvait remplacer l’idéal religieux sur lequel était gagé après tout la revendication du pays par le peuple juif. Après la Shoah, l’Agoudat  Israël accepta de ne pas s’opposer à la création de l’État d’Israël – sans la cautionner ouvertement. Et sous certaines conditions consenties par les dirigeants du nouvel État à l’organisation des institutions religieuses (le fameux statu quo) l’Agoudat Israël participa à la vie du pays dans le cadre d’une position « a-sioniste ».  Les années 80 virent un éclatement de cette organisation en divers partis politiques, dans le sillage du clivage entre    Séfarades et Ashkénazes, des changements de gouvernement et divers enjeux politiques…
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