L’ACCÈS DES FEMMES ULTRA-ORTHODOXES ISRAÉLIENNES À LA FORMATION D’ÉTUDES SUPÉRIEURES ET AU MONDE POLITIQUE

PAR PEGGY CIDOR

Peggy Cidor

Journaliste, notamment au Jerusalem Post et Jerusalem Report. Spécialiste des affaires de Jérusalem – de la société haredit, ultra-orthodoxe et du secteur arabe de la ville. Peggy Cidor nous propose ci-dessous un éclairage sur un phénomène nouveau du côté des femmes dans le monde ultra-orthodoxe.

Michal Tchernovitzki, raconte que, depuis son enfance, elle s’est sentie attirée par la politique, « le terrain des Grands ». Née à Elad, une petite localité ultra-orthodoxe dans la région de Jérusalem, Michal est ce que l’on nomme ici une féministe haredi – c’est à dire une féministe ultra-orthodoxe. Ce qui est presque un oxymore. Aujourd’hui, après presque dix ans d’activisme politique dans sa communauté et en dehors aussi, Michal a réussi à créer une cellule haredit, donc ultra-orthodoxe, au sein du parti travailliste israélien. Pour Michal, la solution n’est pas particulièrement dans une participation de femmes ultra-orthodoxes dans les partis ultra-orthodoxes par exemple au sein du parti Unifié pour la Tora ou au parti sépharade Chass – où elles n’ont d’ailleurs pas le droit de se présenter comme candidates – mais au contraire, dans une activité politique au sein de tous les partis.

Michal n’est pas la seule, aujourd’hui, dans le secteur ultra-orthodoxe en Israël, à exprimer ou militer pour des positions que l’on peut qualifier de féministes, bien que la plupart d’entre elles hésiteront, voire refuseront d’endosser ce qualificatif de féministe, qui est loin d’être en vogue dans les milieux haredi.

D’autres femmes ont poussé le plus loin possible, et souvent dans des conditions très difficiles, les murailles de l’exclusion et de la coupure d’avec le reste de la société israélienne, surtout en ce qui concerne les positions féministes. Dans des communautés où le terme même de « féministe » est une injure, connaître, apprendre et éventuellement se joindre à des initiatives de caractère féministe n’est pas une mince affaire pour des femmes haredi. Cependant cela arrive de plus en plus et elles font preuve de courage.

Les études universitaires ont été la première clé qui a permis ces ouvertures. Mais, pour nombre d’entre elles, le fait de sortir du cercle étroit de leur société et développer une occupation professionnelle à laquelle elles peuvent aujourd’hui avoir le droit d’accéder grâce à leurs études de haut niveau, commence à créer un changement profond.

Esty Shoshan est née dans une famille haredi, d’origine marocaine. Elle est mariée et mère de 5 enfants. Elle fait ce qu’elle considère comme une vraie carrière dans le domaine de la publicité. Mais elle est aussi à la tête d’un mouvement relativement récent dans le secteur haredi : des femmes qui refusent de continuer à voter pour les partis haredi, sans avoir le droit d’être elles-mêmes éligibles sur leurs listes. D’où leur slogan « pas éligibles, pas de votes ! ».

Esty explique que ces changements avancent à pas de géants; et qu’en fait, plus rien ne peut vraiment les arrêter. « Ce n’est plus qu’une question de temps nous avons atteint un point de non-retour. »

« Dans la société haredi, une femme ne travaille pas pour développer une carrière, ajoute Esty, mais parce que son premier devoir est de permettre à son mari de se consacrer à l’étude de la Tora… Quand les rabbins autorisent une femme à faire des études, c’est uniquement pour qu’elle puisse trouver un travail bien rémunéré. Ils lui disent tout de suite : « ne t’imagine pas que tu vas développer maintenant une carrière. Non! Tu travailles pour que ton mari puisse passer jours et nuits à la yeshiva (académie talmudique), pendant que toi, avec ton travail, tu gagneras assez pour nourrir tes enfants. Rien de plus »

Dans la courte histoire de ce réveil dans la société des femmes, dans le secteur haredi, une place importante est réservée à Adina Bar Shalom, la fille de feu le Grand Rabbin sépharade Ovadia Yossef (1920-2013). Elle fut la première, en 2014, dont le nom a été associé à une éventuelle candidature à la Knesset. Une possibilité qui n’a pas fait long feu. Elle a été très rapidement plus ou moins remise à sa place. Mais les dés étaient jetés. Désormais, l’idée d’une place pour les femmes du monde haredi dans le monde de la politique avait fait son chemin.

Après Bar Shalom, vint le tour de Raheli Ebenboim, jeune femme de Mea Shearim, quartier ultra-orthodoxe de Jérusalem, mariée à un avrekh – étudiant à vie dans une yeshiva – et mère de 3 enfants, de relever le défi. Mais elle aussi finit par y renoncer, pour se concentrer sur la préparation de cadres de jeunes femmes haredi, ayant pour objectif de développer des carrières universitaires.

« Peu importe si c’est moi ou une autre, explique Ebenboim, mais il y aura des femmes haredi à la Knesset et plus vite qu’on ne se l’imagine ! Il n’y a plus moyen de faire marche arrière et les rabbins le comprennent aussi. C’est probablement pour cela qu’il y a une si forte réaction. Mais c’est trop tard pour revenir en arrière. »

La révolution des femmes haredi ne ressemble pas du tout à celle des femmes dans la société religieuse sioniste. Car contrairement à elles, les femmes haredi ne demandent absolument pas de participer au culte. Ici on ne veut pas de lecture de la Thora par des femmes, ni châles de prière (talith) ni tefillin (phylactères). Ces femmes veulent des solutions pour leurs problèmes spécifiques de femmes haredi, mais ouvertes à une certaine modernité : la situation de femmes divorcées; de familles monoparentales, d’enfants à besoins spéciaux. « Des sujets auxquels, explique Esty Shushan, les parlementaires ultra-orthodoxes ne portent aucune attention. »

 

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