UN PHILANTHROPE AU SERVICE DE LA CAUSE YAZIDI. RENCONTRE AVEC STEVE MAMAN

ENTRETIEN AVEC STEVE MAMAN PAR ANNIE OUSSET-KRIEF

Steve Maman

Annie Ousset-Krief

Annie Ousset-Krief

Il y a trois ans, le monde découvrait le sort tragique des Yazidis, minorité ethnique non musulmane du nord de l’Irak 1: plus de 10 000 personnes massacrées, jeunes filles et enfants kidnappés et vendus comme esclaves sexuels – les exactions commises par l’État islamique laissaient les pays occidentaux sans voix. À Montréal, un homme décidait de lutter pour sauver cette population , Steve Maman, Juif d’origine marocaine, créait une fondation pour venir en aide aux Yazidis : CYCI – The Liberation of Christian and Yazidi Children of Iraq. Cet homme d’affaires, âgé de 44 ans, père de six enfants, a consacré, avec détermination et passion, deux ans et demi à cette cause humanitaire. Un journaliste américain  le surnomma « le Schindler juif », et ce qualificatif est resté, même si Steve Maman considère que son œuvre est insuffisante et inférieure aux accomplissements d’Oscar Schindler durant la Shoah – homme qui demeure pour lui une référence en matière humanitaire. L’action de Steve Maman a été reconnue et saluée au Canada et dans de nombreux pays. Il revient pour nous sur les circonstances qui l’ont amené à s’engager pour la cause des Yazidis.  
Annie Ousset-Krief est Maître de conférences en civilisation américaine à l’Université Sorbonne Nouvelle à Paris. 

 

Jeunes filles et femmes yazidis

La Voix Sépharade – Quel a été l’élément déclencheur dans la fondation du CYCI ?

En fait, j’ai commencé ma mission humanitaire début 2014, avant le terrible massacre d’août 2. J’étais sensibilisé au sort des chrétiens d’Irak avant même l’avancée militaire de Daech 3. J’étais alors en Irak pour affaires 4, et fus informé de la présence des cinq derniers Juifs présents à Bagdad. Ils étaient sous la protection d’Andrew White 5, vicaire de l’église anglicane St Georges de Bagdad. J’ai développé des contacts avec lui et j’ai rencontré Dawood B. Jajju, son fils adoptif. Ce dernier est devenu mon aide principale sur le terrain. Lorsque Daech a commencé son offensive militaire et menacé le village d’Al Qosh, où se trouve le tombeau du prophète hébraïque Nahum, nous sommes venus en aide aux trois familles chrétiennes assyriennes qui gardaient ce lieu saint. Ces neuf personnes ont pu quitter le pays et être relocalisées à Ankara. J’ai personnellement financé leur installation et les ai soutenues matériellement jusqu’à ce qu’elles puissent être autonomes. Cela a duré presque deux ans pendant lesquels j’ai mis en place le processus pour les faire venir.  Aujourd’hui ces familles chrétiennes vivent à Toronto, après une année passée à Montréal. C’était donc ma première mission.

Et puis il y a eu cette vidéo du pilote jordanien, brûlé vif dans sa cage par Daech, ces photos d’enfants vendus pour une centaine de dollars… On a découvert les exactions commises par Daech, les massacres d’innocents, les décapitations, les enlèvements d’enfants, l’esclavage sexuel. Certaines de ces fillettes avaient à peine 8 ans ! Je ne pouvais rester sans rien faire. Mon éducation juive, ma foi, tout me poussait à agir. « Qui sauve une vie, sauve l’humanité tout entière », nous enseigne le Talmud. Six millions de Juifs ont péri dans les camps d’extermination parce que les nations s’étaient tues, indifférentes, et l’aide ne venait pas. Mais il y eut des Oscar Schindler, des Sir Nicholas Winton, et d’autres, qui ont bravé le danger et sauvé des centaines, des milliers de Juifs. Ces Justes des Nations sont ma source d’inspiration. Et mon épouse et ma fille aînée m’ont tout de suite rejoint dans ce projet. Nous avons rassemblé ici à Montréal et ailleurs dans le monde une trentaine de volontaires qui ont œuvré à nos côtés.

LVS – Combien de jeunes filles et d’enfants avez-vous libérés depuis le début de votre entreprise ?

S.M. – Nous avons libéré 140 enfants et jeunes filles. Mais notre travail ne s’est pas limité à ces libérations. Nous avons fourni une aide humanitaire à 25 000 personnes au Kurdistan (vêtements, nourriture, tentes, chauffage…), et nous avons aidé au bon fonctionnement d’un camp de réfugiés ouvert par le gouvernement grec, le camp de Petra (sur l’île de Lesbos), où vivent 1 400 Yazidis. Cette mesure s’est révélée indispensable, car les Yazidis qui avaient été hébergés dans les autres camps avec des réfugiés du monde entier subissaient à nouveau viols et attaques. Il fallait les rassembler au sein d’un même camp pour les protéger. Maintenant le but est d’aider ces milliers de personnes à retrouver une vie normale, dans un pays où ils pourront vivre en sécurité. Nous espérons que les Yazidis pourront être accueillis en Allemagne, où demeure la plus large communauté yazidi hors d’Irak.

LVS – Avez-vous travaillé avec d’autres organisations, par exemple la Yezidi Human Rights Organization ?

S.M. – Je connais très bien Mirza Ismail, fondateur et directeur de la Yezidi Human Rights Organization, qui réside à Toronto. Stephen Harper m’avait demandé de travailler avec lui. Je lui ai remis 300 000 dollars récoltés par la fondation pour qu’il procède à des libérations. Et nos équipes ont travaillé ensemble en Irak.

LVS – Comment avez-vous opéré sur le terrain ?

S.M. – Dawood Jajju a été la cheville ouvrière du réseau. Nous avions deux équipes, l’une au Kurdistan et l’autre dans le Califat. Dawood gérait le bureau du Kurdistan. Il  travaillait avec des « courtiers », ces négociateurs chargés de racheter les esclaves. Parfois les jeunes filles enlevées parvenaient à contacter leurs familles, qui à leur tour contactaient notre association. L’équipe se chargeait alors d’exfiltrer ces jeunes filles  et les remettait à l’équipe du Kurdistan qui les rendait à leur famille.

LVS – L’une des critiques portées contre vous est que, en payant des rançons, vous avez financé indirectement l’État islamique, et que peut-être vous avez encouragé d’autres enlèvements. Que répondez-vous à ces accusations ?

S.M. – Ces accusations sont infondées et mensongères. Il est regrettable qu’on ait donné crédit à un article calomnieux de la presse locale. Le reste de la presse internationale a été extrêmement positif, nous avons eu quelque 550 articles consacrés à notre mission, de Hong Kong à Paris en passant par l’Australie et les pays arabes, qui ont fait l’éloge de notre action. Ma photo a fait la une du journal de Bagdad !Et je récuse formellement le terme de rançon. Jamais nous n’avons traité avec l’État islamique. Soit les enfants ont été libérés selon le mode décrit précédemment, soit ils ont été rachetés à des Irakiens qui n’étaient pas des membres de Daech. En effet, parfois, après avoir été abusés pendant des semaines ou des mois, des enfants avaient été revendus par Daech à des civils, et nous les avons rachetés à ces civils. Souvent les voisins repéraient ces enfants et nous les signalaient. C’est alors que nous pouvions intervenir, en indemnisant les informateurs et en « remboursant » les hommes qui avaient acheté les enfants. C’est un travail de longue haleine, mais qui a fonctionné. Et je le répète, penser que nous avons pu financer le terrorisme est une aberration.

LVS – L’ensemble de ces opérations a nécessité de grosses sommes d’argent, j’imagine ?

S.M. – Oui. Mais la solidarité a été immense. Nous avons pu collecter des fonds importants par les réseaux sociaux : plus d’un million de dollars récoltés auprès de 5 000 donateurs dans le monde. Nous avons eu également de gros donateurs privés, notamment – et je suis fier de le dire – dans la communauté sépharade de Montréal.

LVS – Avez-vous eu le soutien du gouvernement canadien ?

S.M. – Oui. L’ancien Premier ministre, Stephen Harper, était très sensible à cette cause et m’a apporté son soutien. Je l’ai rencontré à Ottawa lors de ma première mission avec les chrétiens d’Irak. J’en avais profité pour lui parler de mon projet de sauvetage  des enfants yazidis. Nous avions eu de nombreux contacts avec les différents ministres, en particulier le ministre de la Défense, Jason Kenney, et le ministre de l’Immigration. Barbara Pisani, conseillère régionale principale au cabinet du ministre de l’Immigration, a suivi la mission de bout en bout. J’avais notamment besoin de cet appui au niveau de l’Immigration pour permettre le bon déroulement de la mission : Dawood Jajju avait depuis 2014 le statut de réfugié politique et ne pouvait plus voyager en Irak. C’est grâce à l’intervention des services de Stephen Harper qu’il a obtenu les documents nécessaires pour pouvoir se déplacer en Irak et rentrer au Canada sans problème. Sans l’appui du gouvernement canadien, rien n’aurait pu se faire. Ce sont les dessous secrets de la mission que je peux aujourd’hui révéler !

LVS – Est-ce que votre mission est finie ?

S.M. – Sous cette forme, oui. Notre mission a abouti. Nous avons réussi à faire sortir 2 500 réfugiés de Grèce vers l’Allemagne, il reste encore 1 400 réfugiés dans le camp de Petra, qui devraient être transférés en Allemagne par le gouvernement grec. Notre association n’a plus de fonds, c’est aux différents gouvernements de prendre le relais. Il leur appartient maintenant d’agir et de libérer les milliers d’esclaves encore aux mains de Daech (plus de 3 000 femmes). L’armée irakienne a d’ailleurs effectué des opérations de libération.Mais il y aura une suite : je vais poursuivre mon travail humanitaire autrement, avec une ONG. Mais je n’en dirai pas plus pour l’instant…

 

Notes:

  1. Les Yazidis étaient environ 600 000 au Kurdistan irakien.
  2. Du 3 au 15 août 2014, l’État islamique lança une offensive contre la population yazidi à Sinjar au nord de l’Irak : plus de 1 500 personnes furent tuées, des milliers de femmes et jeunes filles furent enlevées et réduites en esclavage.
  3. Daech : acronyme arabe désignant l’État islamique.
  4. Steve Maman est négociant en voitures de collection.
  5. Andrew White a dû quitter l’Irak en novembre 2014 à cause des menaces de mort lancées contre lui par Daech.