UN COUPLE, DEUX RABBINS

Sylvie Halpern

Il n’y a pas que les conseils épicés de Madame Ruth, la célèbre sexologue new-yorkaise ! Les rabbins aussi en ont long à dire sur l’amour. La preuve, Joseph Ifergan et Nissim Haddad 1 qui soulignent ici combien le couple est au fondement de la vie juive. Sylvie Halpern a été toute sa vie journaliste en presse magazine, notamment pendant 20 ans à L’actualité. Elle a récemment créé Mémoire Vive, une entreprise de rédaction d’histoires de vie: à la demande des familles, elle rédige des livres en publication privée racontant la trajectoire de leurs parents.

Joseph Ifergan


Nissim Haddad


 

LVS : Qu’est-ce qu’il a de particulier, le couple juif ?

J. Ifergan : Pour construire leur couple, chacun des conjoints doit apprendre à donner plus qu’à recevoir. Et justement, à nous Juifs, c’est ce qu’on nous a enseigné depuis Moïse, depuis que la Torah existe. Que c’est en donnant, en faisant des efforts tout au long de la vie à deux, qu’on se met à aimer. Qu’il faut sans cesse travailler sur ce que chacun des deux est, sur ce que l’on a en main, au lieu de rêver d’autre chose. C’est comme cela qu’une solide union se construit, il n’y a pas de rencontre magique comme à Hollywood !

N. Haddad : Notre responsabilité, c’est de faire passer le message divin de génération en génération et c’est dans le quotidien du couple juif qu’elle s’exerce. Voilà deux êtres que à première vue tout oppose et qui passent leur vie à apprendre à être complices. Et il s’agit d’une véritable union dans un projet divin, pas d’une cohabitation. C’est parce qu’on parvient à s’unir à sa femme qu’on peut se rapprocher de D’, car la présence divine réside dans le couple et c’est d’abord à travers ma femme, puis mes enfants, que je découvre Hachem (D’). D’ailleurs, est-ce qu’il existe un texte plus sensuel que le Cantique des cantiques dans la Bible qui célèbre la relation d’amour entre l’homme et la femme et que les rabbins ont interprétée aussi comme le lien d’amour entre D’ et le peuple juif ?

LVS : C’est pour cela qu’il est si important que les Juifs se marient entre eux ?

J.I. : D’après notre Torah, l’identité juive, notamment éthique, psychologique, ne se construit qu’à partir du couple, de la cellule familiale. C’est pourquoi il est essentiel que les deux conjoints aient été abreuvés à la même source. Sinon, la chaîne se casse et la transmission ne peut pas se faire.

N.H. : Ce n’est pas que les Juifs soient meilleurs que les autres ! C’est qu’ils ont un autre rôle qui remonte au tout premier couple humain. Quand D’ a voulu créer Ève à partir de la côte d’Adam, il a pris soin de l’endormir pour qu’Ève ne se sente pas dévalorisée. À son réveil, Adam a eu une belle femme devant lui, prête à se laisser découvrir. Cette attente – qui revient d’ailleurs chaque mois –, ce respect de l’autre – qui date d’il y a 5777 ans ! – est toujours une valeur essentielle dans le couple.

LVS : Comment les jeunes Juifs se préparent-ils à leur vie à deux ?

J.I. : Ils le font d’abord à la maison. Chaque famille transmet à ses enfants des idéaux et des valeurs qu’ils absorbent et dont chaque nouveau couple se nourrit. S’ils ont eu sous les yeux un couple réussi – avec une morale, de belles valeurs, du respect mutuel, de la reconnaissance pour ce que l’autre apporte –, il y a de grandes chances que les jeunes réussissent le leur à leur tour. Cette formation est complétée à la yeshiva, école talmudique, pour le garçon, et au séminaire pour la jeune fille. Sans compter l’inspiration que procure l’enseignement des maîtres. Maimonide (1135-1204) a, par exemple, écrit sur le désir; plus près de nous, le rabbin Eliyahu Dessler (1892-1953) ou le rabbin Avigdor Miller (1908-2001) ont beaucoup écrit sur l’amour. Ce ne sont pas les textes qui manquent, c’est leur compréhension!

N.H. : Oui, dans l’ordre talmudique Nashim qui regroupe plusieurs traités, il y a, par exemple, tout un passage sur la façon dont l’homme et la femme doivent se comporter lorsqu’ils sont ensemble. Il en est aussi question dans le Pélé Yoets , dans les ouvrages du Hazon Ish (1870-1953) et le Hafetz Haïm (1839-1933) en a parlé, notamment dans son œuvre le Michna Beroura… Il n’y a aucun tabou. Avant le mariage, le rabbin du hatan (le fiancé) tout comme la rabbanit, la femme du rabbin qui s’occupe de la kala (la promise) leur enseignent les lois de la pureté familiale qui entourent les menstrues et la relation intime. Dans les yeshivot, écoles talmudiques, il y a des experts en  matière d’amour et d’ailleurs, de grandes personnalités juives comme Maimonide ou le rabbin Yaakov Yisrael Kanievsky, dit le Steipeler (1899-1985), ont écrit de beaux textes sur le couple. Dans le Talmud qui est lu depuis 2000 ans, Rav Hisda conseillait déjà à ses filles de ne pas manger d’ail ni de pain avant de rencontrer leur époux parce que ces aliments dégagent des odeurs; et de laisser ces derniers découvrir leurs bijoux avant de s’emparer de leur trésor… Au fait, si les parents peuvent bien être à l’origine de la plupart des chidoukhim (les rencontres arrangées), au final ce sont les jeunes qui ont le dernier mot. Ils s’assurent de leurs choix de vie et beaucoup de leur attirance physique.

LVS : Pourquoi le shalom bayit (la paix du foyer) compte-t-il tant ?

J.I. : Le shalom bayit, c’est bien plus que la paix : c’est l’atteinte de l’équilibre, de l’harmonie. Dans tout mariage, il y a des hauts et des bas, et les sentiments, c’est seulement ce qu’on a décidé de se mettre dans la tête. Si on souhaite aimer, on peut trouver quelque chose à aimer chez tout être humain et prendre le temps de construire avec lui.

N.H. : La force du shalom bayit, c’est que chacun des deux comprend que plus il donne de la place à l’autre, plus il existe à travers lui; que plus l’autre est épanoui, plus il va lui-même se réaliser et qu’ensemble ils vont gagner. Trois fois par jour, au travers de nos prières, nous célébrons Ôsé chalom bimromav (Celui qui a fait la paix dans ses hauteurs) : en faisant la paix dans le ciel, D. y a donc réuni deux éléments pourtant complètement contradictoires – le feu qui évapore l’eau et l’eau qui éteint le feu. Pourtant, il y existe une harmonie tellement forte que ça marche, qu’aucun des deux n’écrase l’autre pour exister. Et quand c’est ce que chacun des deux conjoints ressent, ensemble ils arrivent à former le ciel ! C’est aussi d’ailleurs ce chalom; cette paix céleste que chacun de nous doit parvenir à adapter à sa vie personnelle, entre sa neshama (son âme) et son corps : c’est ce difficile équilibre qui est le garant de l’unité essentielle.

LVS : Pourtant, comme tout le monde, les Juifs ont leur lot de divorces !

J.I. : Hélas oui, et j’en vois tous les jours les conséquences sur les enfants : il y en a tant qui souffrent de ces ruptures et je ne suis pas toujours certain que les couples séparés soient plus heureux après. Bien sûr, si un foyer est tellement acide que la vie y est insupportable, il faut y penser. D’ailleurs la Torah n’interdit pas les vrais divorces, ceux qui s’appuient sur des raisons valables. Mais aujourd’hui, on divorce pour rien, nous n’avons peut-être pas, dans notre communauté, assez de conseillers pour aider les couples en détresse et les ramener vers le judaïsme. Ce n’est pas parce qu’en se mariant, on a construit du rêve sur certaines bases que ces bases sont perdues quand le rêve s’enfuit : on ne les a tout simplement pas travaillées, on a oublié tout ce qui est beau et bien chez l’autre et qui au départ nous a fait aller vers lui.

N.H. : Quand on te fait un tel cadeau que la vie à deux, il faut savoir le préserver. Nous les Juifs, nous savons au fond de nous que nous avons le devoir de réparer ce qui est cassé pour ne pas prendre le risque de laisser passer quelque chose. Chacun a son niveau de conscience morale, de limite à ne pas dépasser, de responsabilité. Pourquoi par exemple, des gens qui ne mangent pas cacher et qui ne célèbrent pas Yom Kippour (fête du Grand Pardon) n’hésitent-ils pas quand il s’agit de faire la brit milah (la circoncision) de leur fils? Parce que pour eux, ce serait aller trop loin et qu’ils refusent d’y aller. Dans le couple qui va mal, c’est ce même sentiment de responsabilité qui est à l’œuvre : quelque part, on sait pertinemment qu’on est le seul à vraiment pouvoir aider l’autre. Son autre.

LVS : Le judaïsme considère la sexualité comme un élan vital. Mais où les couples peuvent-ils obtenir de l’aide quand ils ont des difficultés d’ordre sexuel ?

J.I. : Effectivement, la Torah veut que le couple soit un, cela fait partie de notre judaïsme. En cas de difficultés, les conjoints ne doivent pas hésiter à poser les bonnes questions, même les plus directes : il y a des psychologues, des rabbins qui peuvent les aider dans ce domaine. Il existe aussi beaucoup d’écrits pour les inspirer et leur permettre de traverser cette épreuve. Mais je crois que dans notre communauté, nous devrions plus réfléchir en général à la préservation du couple juif, je ne pense pas qu’on le fasse assez. Ce qui est certain, en tous cas, c’est que les conjoints ne doivent pas se faire de fausses idées – le pré du voisin est toujours plus vert – et croire que la solution est à l’extérieur d’eux : c’est cette union au niveau le plus sacré que le couple doit travailler.

N.H. : Donner du plaisir sexuel à sa femme, c’est pour chaque Juif la mitzvah essentielle, le pourquoi du mariage. La sexualité, c’est avant tout une chaleur humaine qui rapproche le couple, qui lui donne sa sécurité. Et comme c’est un extraordinaire manuel de vie, la Torah l’aborde avec la plus grande liberté du monde.

 

Notes:

  1. Pour avoir longtemps enseigné, le rabbin montréalais Joseph Ifergan sait bien les ravages causés par le mal de vivre des couples juifs sur leurs enfants. Avec son épouse, Nathalie Myara Ifergan qui est professeur en psychopédagogie à l’Université de Montréal, il a créé il y a six ans Banav, un centre d’aide à ces jeunes Juifs qui vivent des difficultés de vie et d’apprentissage et souvent, un malaise identitaire… Le rabbin Nissim Haddad vit près de Jérusalem, mais son expertise de conseiller conjugal s’est étendue à la francophonie. Surtout depuis la parution, l’an dernier, de Shalom Bayit, une alliance éternelle, édition Torah Box, Jérusalem, un livre qui s’est imposé comme manuel de préparation au mariage et de soutien aux couples en passe difficile. Nous l’avons rencontré lors de l’un de ses passages à Montréal.