QUAND LE JUDAÏSME DEVIENT POISON, UN ANTIDOTE EXISTE:
LE CANTIQUE DES CANTIQUES

PAR DAVID ISAAC HAZIZA

David Isaac Haziza

David Isaac Haziza, né en 1988, est normalien. Il écrit pour La Règle du Jeu, revue dirigée par Bernard Henri Levy depuis janvier 2015. Ses réflexions portent autant sur les dérives de la société contemporaine que sur l’intrication du politique et du religieux. « PhD candidate » en littérature française et comparée à l’Université de Columbia, il vit à New York. Il est l’auteur de « Talisman sur ton cœur », un essai littéraire remarqué sur le « Cantique des Cantiques » assorti d’une nouvelle traduction, paru aux Éditions du cerf au printemps 2017.

On reproche assez aux musulmans, à bon droit d’ailleurs, de systématiquement faire comme si les crimes commis au nom de leur religion n’avaient en fait rien à voir avec elle. Je parle là des modérés, de ceux qu’offusquent ces crimes, qui ne les auraient jamais commis, mais qui ne savent pour autant questionner les sources de la violence et de l’intolérance. Et pourtant, ces sources, les sources du mal sont dans leurs textes mêmes.

Le judaïsme n’a pas produit de Daesh ou de Saint-Office, mais il recèle également des tendances à la violence, à l’intolérance plus encore et, au-delà, à l’ascétisme et au puritanisme. C’est ce dernier point qui m’intéresse ici et je commencerais par dire qu’on peut aussi tuer, à petit feu, de cette manière-là, en s’en prenant non pas aux corps, mais aux âmes, à l’intimité, aux sentiments.

Si la loi juive semble plutôt rétive à l’ascétisme, il s’est toujours trouvé parmi nous des voix pour au contraire y encourager. Parfois, le même auteur qui, posek et tranchant à ce titre la loi, interdit une trop grande rigueur morale, sexuelle en particulier, la loue dès qu’il s’érige en philosophe ou en mystique : c’est le cas au XIIe siècle de Maïmonide, tolérant dans son Mishné-Torah, violemment puritain dans son Guide des Égarés, comme si la halakha, la loi juive, était à ses yeux le domaine du vulgaire, la philosophie celui d’une élite capable de dompter ses appétits et d’outrepasser les règles communes.

Talisman sur ton cœur

Le problème est que ces tendances opposées ont une égale légitimité au regard de la Tradition. La Bible elle-même les contient toutes deux. Lorsque j’ai écrit Talisman sur ton cœur, j’avais pour désir de faire resurgir, du tréfonds du texte biblique, son énergie païenne, la sensualité, les mythes du Cantique des Cantiques, que j’ai entrepris, ce faisant, de retraduire en français 1. Il s’agissait pour moi, et je mesure ce qu’une telle formule a de scandaleux, de donner tort à Maïmonide lorsqu’il affirme que, langue sainte, l’hébreu ne comporte et ne saurait comporter aucune crudité. Qu’il ne possède par exemple aucun mot pour désigner les parties génitales : il y a plusieurs preuves du contraire, et Maïmonide, dès lors qu’elles figurent, de façon incontestable, dans les textes les plus couramment lus, ne pouvait les ignorer; Salomon Munk, traducteur et commentateur du Guide au XIXe siècle, l’a d’ailleurs attaqué sur ce point en montrant que l’hébreu biblique ne manquait pas de termes anatomiques.

Je me suis plu pour ma part à en faire entendre d’autres, dans les vers du Cantique, et palpitant ainsi, je crois, pour la première fois en français. Ainsi, le « con », la vulve (שרר dans le texte) de la Sulamite fut comme ressuscité, et si j’ai fait cela, ce n’était pas seulement par fantaisie poétique : il y avait à ce geste une dimension politique et, oserais-je le dire, religieuse. Une sorte de tikkun, de réparation.

Le monde juif a été secoué l’an passé par le suicide d’Esti Weinstein. Cette jeune Israélienne avait appartenu à la plus austère, à en croire tous les témoignages que nous possédons à son sujet, des sectes hassidiques : Gur. Retrouvée morte dans sa voiture, elle avait laissé pour expliquer son acte une sorte d’autobiographie où elle détaillait de manière poignante les tortures morales infligées aux femmes par ces très saints hommes.

Les hassidim de Gur n’ont rien à envier aux salafistes – et je ne parle bien sûr ici que de la branche « pacifique » de ce courant rigoriste et fondamentaliste de l’islam sunnite, ceux que, comme pour nous rassurer, les spécialistes ont bizarrement rebaptisés « quiétistes », par opposition au salafisme daeshien, politisé et violent. Cela étant dit, ces salafistes non violents, je ne les aime pas beaucoup non plus, et leurs valeurs sont à peu près à l’opposé des miennes. Qu’on ne me rétorque pas au reste que les « Gerer » comme on les appelle en yiddish, seraient, eux, trop peu nombreux pour constituer une menace : ils sont en Israël la communauté hassidique la plus nombreuse. On estime en effet qu’au moins treize mille familles se réclament de cette perverse idéologie et c’est d’ailleurs le cas de l’actuel ministre de la Santé.

Il se pratique chez eux un ascétisme sexuel extrême qui a même été dénoncé par plusieurs autorités du monde haredi ou « ultra-orthodoxe » (c’est dire), tels le Steipler en son temps, ou le Rabbin Eliashiv 2. Pas plus d’une étreinte par mois, stipula dans les années 1950 le Rebbe de Gur, et si on est ensuite passé à deux rapports autorisés, c’est là un maximum. Pour éviter toute forme de tension sexuelle et même d’affection entre les époux, il est interdit au mari d’appeler sa femme par son prénom et s’il veut lui demander quelque chose et qu’elle est trop loin pour le voir, il se contente de taper sur la table. Esti Weinstein suppliait en larmes l’homme dont elle partageait la vie de lui faire l’amour, mais ça n’est rien encore : la misérable rêvait qu’il l’appellerait un jour par son prénom, qu’il lui parlerait en dehors des quelques échanges permis par l’autorité d’un fanatique sénile et tyrannique. Il n’en fit rien.

Certaines de ces femmes partent, d’autres meurent. Esti est partie, mais, coupée de ses enfants, de sa famille, elle a fini par se donner la mort. C’est aussi en pensant à elle que j’ai achevé ma traduction et c’est un peu en souvenir de ses souffrances et de celles partout infligées aux femmes au nom de la foi que j’ai écrit ce livre. Que j’ai voulu écrire sur l’amour, l’amour et le sacré.

Je pense que le judaïsme – et le dire me blesse autant qu’à vous le lire – peut parfois devenir poison. Les Gerer appellent leur morale sexuelle « kedusha », sainteté, et c’est aussi parce que la langue hébraïque est sainte que Maïmonide et beaucoup d’autres ont voulu la castrer, la priver de vie, lui dénier tout lien à la chair. Les sources de ce mal, pour éloignée que soit l’attitude de cette secte de la commune halakha, sont dans nos textes, dans cette défiance de certains de nos plus grands maîtres à l’égard du corps, dans les dures lois du Lévitique et du Deutéronome, dans la misogynie talmudique.

Et pourtant, à ce poison un antidote est réservé.

Cet antidote, c’est le texte lui-même. C’est le Cantique par exemple, « saint des saints» par la puissance même de la sensualité affleurant à chacun de ses vers. Saint lorsqu’il nous parle de poitrines et de sexes, d’étreintes et de soupirs.

Higia zman, le moment est venu. Il est temps, grand temps, je crois, d’arracher notre héritage à ceux qui ne veulent y lire qu’un sentier d’inhumaine rectitude. Temps, grand temps de faire à nouveau entendre la voix et les cris de joie de la Sulamite et de son berger d’amant du Cantique des Cantiques.

 

 

 

Notes:

  1. Le Cantique des Cantiques est l’un des textes de la Bible qui a donné lieu à des discussions entre les maîtres du Talmud quant à son introduction dans le canon biblique. C’est finalement l’avis de rabbi Aquiba (1er siècle), déclarant que « tous les livres de la Bible sont saints et le Cantique des Cantiques est saint parmi les saints » qui fut pris en considération (voir traité Yedayim 3 ; 5 du Talmud de Babylone. Il est traditionnellement lu à Pâques et dans le rite sépharade tous les vendredis soir (ndr comme les deux notes en bas de page de cet article).
  2. Maîtres et décisionnaires du 20e siècle