MÉMOIRES D’UN SOUS-DOUÉ

PAR BERNARD BOHBOT

Bernard Bohbot est étudiant en histoire à l’UQAM. Il est également membre des Amis canadiens de La Paix maintenant.

 

Difficile de parler de soi quand on n’a rien accompli d’exceptionnel. Je suis né à Montréal, en 1987, de parents nés au Maroc. Rien de très original jusque-là, hormis le fait que mon éducation antiautoritaire et areligieuse m’a rapidement mis en décalage par rapport aux autres Sépharades de mon âge. Je l’ai rapidement ressenti dans les écoles juives où le mécréant que j’étais ne s’est jamais adapté à la dévotion des lieux. Après une adolescence qui s’est éternisée, j’ai poursuivi des études de science politique et d’histoire. Je rédige actuellement un mémoire sur les Juifs soixante-huitards et la question palestinienne à l’UQAM sous la direction de Yolande Cohen. Mon ambition est de comprendre pourquoi ces jeunes Juifs furent si nombreux à avoir souhaité la destruction d’Israël.

Pourquoi s’intéresser à eux ? Peut-être est-ce à cause de mon propre passé gauchiste – l’antisionisme en moins. À l’adolescence, j’ai eu la très mauvaise idée de devenir marxiste. À l’époque, l’idée d’une parfaite égalité entre les hommes me subjuguait. Ce fut donc le début d’une longue idylle avec l’extrême gauche qui allait durer jusqu’au tournant de la vingtaine. Et comme la littérature que je consommais émanait essentiellement de cette gauche radicale, j’aurais dû, en toute logique, me retrouver du côté des « alter-juifs » — comme les nomme le penseur Shmuel Trigano—, qui vomissent Israël. Étonnamment, ce n’est pas ce qui s’est produit.

Au contraire, je me disais instinctivement (par désir mimétique pour citer le philosophe René Girard) que tous les peuples ont droit à un État. Et dans le cas d’un peuple sans patrie comme les Juifs, je trouvais qu’il était juste qu’il puisse récupérer une partie de sa terre d’origine. Je comprenais toutefois que les Palestiniens aient refusé d’être les seuls à devoir sacrifier une partie de leur terre pour permettre aux Juifs d’en avoir une. Le monde est ainsi fait que rares sont les conflits où toute la justice se trouve d’un seul côté. Heureusement d’ailleurs !

Néanmoins, alors que je voyais le partage de la Palestine comme une redistribution des richesses, mes « camarades » de gauche y voyaient une injustice coloniale. Au début des années 2000, je pouvais encore fermer les yeux sur ce différend, car, grâce aux Accords d’Oslo, la gauche radicale avait fini par accepter (sans enthousiasme) l’existence d’Israël comme un fait accompli. Mais avec la montée à gauche du mouvement BDS (boycott, désinvestissement, sanctions) qui réclame la destruction d’Israël, c’en était trop. J’ai alors définitivement rompu avec cette ultragauche qui avait pourtant forgé mon identité.

Mon sionisme ne découle donc pas du récit biblique qui aurait conféré aux Juifs un quelconque droit divin sur la Terre d’Israël. Quant à l’argument de l’ancien propriétaire, invoqué par certains, pour récupérer la totalité du territoire sans en laisser la moindre parcelle aux Palestiniens, il est tout aussi irrecevable sur un plan universaliste. Mon sionisme découle plutôt de l’idée selon laquelle tous les peuples ont droit à l’autodétermination (en particulier un peuple persécuté comme l’étaient les Juifs). Mais si ce droit est universel me disais-je, il s’applique également aux Palestiniens. Ainsi, en défendant le droit des deux peuples à disposer d’eux-mêmes, je me suis retrouvé tout naturellement du côté des sionistes de gauche. J’ai finalement rejoint la section montréalaise des Amis canadiens de La Paix maintenant (la branche canadienne du mouvement israélien Shalom Akhshav) créee par le Dr Frank Guttman, ancien chef de service de l’Hôpital de Montréal pour enfants.

Je sais bien que mon parcours est atypique. Je sais fort bien aussi que nombreux sont ceux qui acceptent mal la critique à l’encontre de la droite israélienne. Ils ont tort. La gauche sioniste reste la meilleure ambassadrice d’Israël. Je ne surprendrai personne en disant que le mouvement BDS a acquis une notoriété inégalée dans les campus universitaires et au sein de l’intelligentsia. Pour citer l’universitaire israélien Denis Charbit, l’antisionisme est aujourd’hui un véritable « code culturel ». Cela m’inquiète au plus haut point. Les étudiants d’aujourd’hui seront les leaders de demain. Et malheureusement, ils sont nombreux à avoir assimilé l’idée selon laquelle le sionisme relève du délit d’opinion. Les seuls qui disposent encore d’une réelle crédibilité pour défendre l’existence d’Israël sont les sionistes de gauche, en raison de notre engagement contre la colonisation de la Cisjordanie. Que les sceptiques se rassurent. Je n’ignore pas que les Palestiniens sont eux aussi largement responsables de la persistance du conflit. Il n’y a qu’à penser à leur rejet du plan de paix de Kerry en 2014 pour s’en convaincre 1. Mais faut-il pour autant poursuivre la colonisation de la Cisjordanie alors même que 85 % des généraux retraités de Tsahal regroupés autour du CIS (Commanders for Israel’s Security) s’y opposent 2? L’irrédentisme et le messianisme mènent Israël à sa perte. Plus que jamais, il faut renouer avec les idéaux généreux de Theodor Herzl, le fondateur du sionisme !

 

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