JANINE ELKOUBY, CHRONIQUES TALMUDIQUES AU FÉMININ

ENTRETIEN AVEC JANINE ELKOUBY PAR SONIA SARAH LIPSYC

Janine Elkouby

Dr Sonia Sarah Lipsyc

Sonia Sarah Lipsyc

Janine Elkouby est agrégée de lettres classiques. Elle est l’auteure de trois romans dont Trois femmes et un siècle, édition Le Verger, 2012 qui a obtenu plusieurs prix. Elle a codirigé avec Sonia Sarah Lipsyc, Quand les femmes lisent la Bible, Pardès n° 43, In Press, 2007. Elle était l’un des invités de l’événement Fémina dans le cadre du Festival Sefarad de Montréal en 2008. Elle répond à nos questions au sujet de son dernier livre Chroniques talmudiques au féminin, Éditions L’Harmattan, 2017.
Dr Sonia Sarah Lipsyc est rédactrice en chef du LVS et directrice de Aleph – Centre d’études juives contemporaines.

Dans votre précédent et remarqué ouvrage, Chroniques bibliques au féminin, édition Albin Michel, 2013, vous imaginiez ce que différentes femmes de la Bible, Ève, Hagar, Dina, la fille de Jephté ou d’autres, avaient à dire de leurs propres histoires. Dans votre dernier livre Chroniques talmudiques au féminin, vous avez choisi, à propos des femmes du Talmud, une autre modalité d’écriture? Laquelle et pourquoi?

Dans les Chroniques bibliques au féminin, mon propos était, en effet, de donner la parole aux femmes de la Bible et de leur faire raconter, de leur point de vue, les événements auxquels elles avaient été mêlées ou dont elles avaient été les protagonistes principales. Les héroïnes bibliques sont les personnages d’un texte fondateur, un texte auquel se sont entrelacés, au fil des siècles, des commentaires innombrables, qui l’éclairent et l’enrichissent prodigieusement. J’ai donc, pour évoquer ces femmes, puisé dans le Midrach 1, et plus généralement dans les enseignements de la Tora orale, qui comblent merveilleusement les blancs du texte et, ouvrant des perspectives de sens infinies, offrent des éclairages inédits et riches sur ces femmes. Par ailleurs, les héroïnes bibliques sont connues, elles sont, pour beaucoup d’entre elles, très présentes, elles parlent, elles agissent, elles prennent des initiatives, elles ont un caractère souvent bien trempé. Dans les Chroniques talmudiques, l’enjeu était d’une autre nature : je braquais le projecteur sur des personnages en quelque sorte historiques, dont la vie, réelle ou fictive, faisait partie de l’histoire juive. J’ai donc choisi de dialoguer avec les femmes du Talmud, de les interpeller, de les interroger, de nouer avec elles, par-dessus les siècles, une relation faite d’empathie, de questionnements, parfois d’incompréhension. C’est que le « matériau », si je puis dire, est ici très différent. Le Talmud est, ce n’est un secret pour personne, un monde d’hommes. Si l’on excepte les quelques « happy few » que sont Brouria, la femme savante, Yalta, la féministe, ou Rachel, l’épouse de Rabbi Aquiba, la femme indépendante, elles sont le plus souvent inconnues, même du public juif. Peu nombreuses, elles n’ont pas de nom, elles apparaissent au détour de textes brefs et ne retiennent guère l’attention des Sages. J’ai voulu, d’une certaine façon, réparer l’injustice faite à ces femmes, les tirer des oubliettes du temps où elles sont depuis si longtemps ensevelies. En scrutant au plus près les sources talmudiques, j’ai tenté de reconstituer leur univers, de comprendre leur rapport au monde des hommes, de donner vie et expression à leurs sentiments, leurs peines et leurs joies. Je les questionne, j’essaie de m’identifier à elles, j’interprète leurs histoires, j’émets des suppositions quand les réponses se dérobent. Et, interrogeant ces femmes – et ces hommes – d’un autre temps, j’interroge en fait celles et ceux de notre époque, et je m’affronte à ma propre condition.

Comment avez-vous procédé pour faire votre choix parmi celles qui étaient connues ou d’autres qui, comme vous venez de le relever, ne portent même pas de nom et n’apparaissent que comme fille de, femme de, sœur de, petite fille de?

J’ai d’abord commencé par les femmes connues, ensuite il m’a d’abord fallu partir à la recherche des autres, les inconnues, les méconnues, les sans nom. C’est dans un article de l’Israélienne Hanna Kehat, paru dans le livre collectif Pirqé Imahot 2, publié en 2004 sous la direction de Yaël Michali, que j’ai trouvé mes premières et précieuses références. Puis, de fil en aiguille, au détour d’un texte ou d’un commentaire, j’ai glané d’autres références, et j’ai peu à peu constitué un corpus de textes consistant. Je me suis donc attelée à ces textes : je les ai traduits, je me suis documentée sur le contexte historique et géographique, et… j’ai laissé parler mon imagination et ma sensibilité. Certaines des femmes évoquées dans le Talmud m’ont immédiatement intéressée, je les « voyais », je parvenais sans difficulté à m’identifier à elles : la femme de Rav Reh’oumi (« Pour l’amour d’un rabbin » 3), la femme de Rech Laqich (« Une femme entre deux hommes »), Yalta la révoltée (« La colère d’une femme »), par exemple. Pour d’autres, j’ai éprouvé dans un premier temps quelques réticences, qui se sont ensuite dissipées quand j’ai réussi à aller au-delà de la littéralité du texte : cela a été le cas pour la bru de Rabbi Aquiba (« La lampe ») et pour quelques autres. Je me suis limitée à l’évocation de 20 femmes, mais à vrai dire, le choix a été plus aisé que pour les Chroniques bibliques, car l’éventail était plus restreint.

On le sait, les femmes ont été, durant des siècles, et dans leur immense majorité, écartées de l’étude du Talmud, notamment de son versant halachique (discussions autour de la loi juive), comment avez-vous rencontré, et appris à mieux connaître ces figures de femmes dans le Talmud?

La Halakha ou Loi juive et la Aggada, ou ensemble des textes non juridiques, constituent en effet les deux versants du Talmud. L’étude du Talmud, telle qu’elle se pratique dans les yéchivot, les écoles talmudiques, est essentiellement l’étude de la Halakha. La Aggada le plus souvent ne constitue qu’un aspect secondaire du texte talmudique aux yeux des étudiants. Elle a cependant été réhabilitée vigoureusement par certains auteurs, en particulier par le Maharal de Prague (16e siècle), qui l’interprète de façon symbolique. Cela dit, rien n’empêche quiconque, femme ou homme, d’aller s’intéresser à la Aggada ou à la Halakha d’ailleurs. Si la France est une fois de plus à la traîne, en particulier en ce qui concerne le thème des femmes, il existe en revanche de très nombreux ouvrages en anglais ou en hébreu qui traitent de ce sujet. Outre le livre Pirqé Imahot, déjà évoqué, je citerai A bride for one night, de Ruth Calderon (en anglais). On trouve aussi de nombreux articles sur Internet. Ma quête des femmes du Talmud s’inscrit dans un désir de rendre justice à toutes ces femmes de jadis, nos lointaines ancêtres, qui ont sombré dans l’oubli, et qui sont pourtant, comme le dit le Midrach à propos de Rachel et de Léa, les poutres maîtresses de l’histoire juive!

La galerie de ces portraits de femmes est riche et vous participez à les rendre visibles et montrer leur apport dans la vie juive. Pouvez-vous nous donner quelques exemples?

Je suis partie des textes talmudiques, comme je l’ai expliqué. Ces textes sont souvent laconiques, ils constituent une ossature; je me suis donc efforcée de donner corps et chair à ces embryons de récits, en décrivant un mariage, une séparation, en exprimant les pensées des personnages. D’autre part, certains d’entre eux m’interpellent, me posent problème : j’intègre alors le questionnement qu’ils induisent dans le dialogue que j’établis avec les femmes que j’évoque.

Un exemple : dans « La lampe », je reprends la brève histoire de la bru de Rabbi Aquiba, qui, sur la demande de son mari, passe sa nuit de noces à tenir une lampe pour éclairer la page que son époux étudie. Texte qui m’a tout d’abord choquée : j’ai donc pris le parti d’interroger la jeune femme sur ce qu’elle a pu penser et je lui fais exprimer ainsi mes réticences. « Protestes-tu, dans ton for intérieur, et t’indignes-tu que ton mari, la nuit de ton mariage, t’assigne le rôle de porte-lampe, qu’il fasse de toi, en somme, un simple meuble ? Peut-être penses-tu aussi, en cet instant, à Brouria, la femme de Rabbi Eliezer? Elle, à coup sûr, n’aurait pas accepté d’être réduite à un porte-lampe. »
Puis, dans un second temps, je me suis avisée que « tenir la lampe », loin d’être un geste de soumission, pouvait être lu comme un acte signifiant et valorisant : en lui demandant de l’éclairer tout au long de cette nuit, le jeune mari, ai-je pensé, avait peut-être voulu partager avec sa jeune femme son étude et lui dire que son éclairage lui était nécessaire…

Autre exemple : dans « Une femme si puissante », le Talmud évoque un homme et une femme pieux qui divorcent et se remarient avec de méchants conjoints : la méchante femme fait de son pieux mari un méchant homme; et l’homme méchant devient sous l’influence de sa pieuse femme un juste. « Tout dépend donc de la femme ». Propos ambigu :   une femme toute-puissante, et donc une femme seule responsable quand les choses tournent mal. Dans le récit que j’ai construit sur ce texte, c’est la femme elle-même qui met en doute le bien-fondé de ce principe et le nuance. « Cependant, est-il possible, est-il acceptable, t’interroges-tu, de rendre responsable de ce désordre uniquement la femme? …Et lui, n’a-t-il donc aucune part dans tout ce qui est arrivé? N’est-il pas trop facile et injuste de faire retomber le poids des événements, bons et mauvais, sur les seules femmes? »

 

 

 

Notes:

  1. Interprétations rabbiniques portant sur l’aspect narratif et éthique de la Bible (ndr) regroupées dans des corpus datant de l’Antiquité ou du Moyen Age (ndr comme toutes les notes en bas de page).
  2. Littéralement « Maximes des mères » en référence au traité talmudique « Maximes des pères » (Pirqé Avot).
  3. Les titres, entre parenthèses, renvoient à l’ouvrage de l’auteure.