FAMILLES JUIVES DE MONTRÉAL. ENTRE TRADITION ET CHANGEMENT

PAR ANNIE OUSSET-KRIEF

Annie Ousset-Krief

Annie Ousset-Krief

Annie Ousset-Krief est Maître de conférences en civilisation américaine à l’Université Sorbonne Nouvelle à Paris. Elle est l’auteure d’un livre qui vient de paraître « Les Hassidim de la Belle Province. De la Pologne à Montréal », édition l’Harmattan, Paris, 2017.

La communauté juive de Montréal, forte de plus de 91.000 personnes, est le fruit de vagues migratoires multiples qui lui ont apporté diversité et complexité. Des Hassidim ultra-orthodoxes aux Juifs sépharades traditionnalistes originaires du Maroc, en passant par les descendants plus libéraux des immigrés polonais arrivés au début du XXe siècle, tous les courants sont représentés, conférant ainsi une spécificité unique à la deuxième communauté juive du Canada.

Le judaïsme montréalais a conservé un caractère traditionnel prononcé, même si, à l’instar du judaïsme américain, l’influence moderniste de la société d’accueil a engendré la naissance d’un mouvement progressiste. Le judaïsme réformé (Reform judaism) a pris ancrage aux Etats-Unis en 1845, avec la fondation du Temple Emanu-El à New York par des Juifs allemands, porteurs des valeurs de la Haskala, les Lumières juives. S’ensuivit une véritable américanisation de la synagogue, avec l’adoption de l’anglais pour les sermons et une partie des prières, l’introduction de musique pendant les offices, et la fin de la séparation entre les hommes et les femmes. C’est ce mouvement qui domine aujourd’hui aux Etats-Unis, avec 35% des Américains qui déclarent être affiliés à une synagogue Reform 1, à quasi-égalité avec les Juifs sans aucune affiliation (les Juifs « culturels »), alors que seuls 10% s’identifient comme orthodoxes. Cette tendance s’est développée plus tardivement au Canada, où sur l’ensemble du territoire vingt-sept congrégations Reform sont recensées – soit un peu plus de 30.000 personnes – dont neuf à Toronto. Montréal n’en compte qu’une seule, toutefois la plus ancienne, le Temple Emanu-El-Beth Sholom, fondée en 1882, aujourd’hui dirigée par le rabbin Lisa Grushcow. En fait, 6% des Juifs canadiens et 5.2% des Juifs montréalais 2 s’identifient comme Reform.

Mais si la tendance conservatrice domine, le judaïsme montréalais n’est pas resté intouché par les mutations sociétales des quarante dernières années. Les congrégations non orthodoxes, Reform, reconstructionniste (3.8% des Juifs montréalais) et Conservative (également appelées Massorti) ont adopté des positions résolument égalitaristes et plus ou moins inclusives.

La famille traditionnelle n’a pas été épargnée par la modernité. Les lois issues de la libéralisation des mœurs ont généré l’émergence de structures familiales nouvelles : avec l’assouplissement des lois sur le divorce en 1968 et 1986, les familles recomposées sont apparues ; la légalisation du mariage pour tous au Québec en 2004, puis au niveau fédéral en 2005, a officialisé l’existence de couples de même sexe, et permis la reconnaissance des familles homoparentales. Les communautés religieuses ont manifesté une certaine résistance à ces changements, qui obligent à reconsidérer les positions adoptées de longue date. Les communautés juives ne font pas exception. A ces bouleversements que tous connaissent, s’ajoute le problème des mariages mixtes, qui pose véritablement la question de la survie du judaïsme tel qu’il a été transmis pendant des millénaires.

 

Les mariages mixtes entre Juifs et non Juifs

Dans son étude sur les familles juives de Montréal réalisée en 2011 3, le démographe Charles Shahar indique que 16.7% d’entre elles sont dans une union mixte. Ce taux reste relativement insignifiant si on le compare aux Etats-Unis, où il est de 58%. Mais il est en augmentation régulière : il y a vingt ans, il n’était que de 9,5%. Fait notoire : la jeune génération est plus susceptible de se marier en dehors du judaïsme. Ainsi 25,2% des moins de 30 ans ont des conjoints non Juifs. Mais seules deux synagogues reconnaissent ces unions et les célèbrent : le Temple Reform Emanu-El-Beth Sholom et la shul (synagogue) reconstructionniste Dorshei Emet.

Rabbin Boris Dolin

Comment ces congrégations les plus libérales gèrent-elles ce problème ? Dans un entretien qu’il m’a accordé, Boris Dolin, rabbin de Dorshei Emet depuis l’été 2016, souligne l’importance d’accueillir et d’accepter toutes les personnes soucieuses de demeurer au sein du judaïsme. Le Reconstructionnisme a été fondé par le rabbin, Mordecai Kaplan, qui souhaitait enraciner son mouvement dans la tradition tout en s’adaptant au monde moderne. Dorshei Emet compte environ 400 familles, – dont un certain nombre de francophones d’origine sépharade -, et Boris Dolin évalue à quelques dizaines le nombre de couples mixtes. Jusqu’à son arrivée à la tête de la congrégation, l’année dernière, aucun mariage mixte n’était célébré. Sa nomination a accéléré le changement. Boris Dolin insiste sur le fait qu’en refusant de célébrer des mariages mixtes, il exclurait de fait ces couples du judaïsme. N’est-ce pas suicidaire pour la communauté ? Et il estime que refuser d’accueillir ces couples serait contraire à l’éthique juive. Car, me dit-il, le judaïsme signifie amour et tolérance, dans le cadre de la tradition. Le mariage juif est ainsi célébré avec quelques modifications liturgiques : les deux époux prononcent la bénédiction qui sanctifie leur engagement – « avec cet anneau tu deviens mon époux/mon épouse ». La prière qui consacre le mariage (birkhat erusin) a été largement raccourcie et modifiée dans ce rituel.

 

Temple Emanu-El-Beth Sholom

Rabbin lisa grushcow

Les mariages mixtes sont également célébrés au Temple Emanu-El-Beth Sholom, qui compte environ 800 familles. Répondant à mes questions, le rabbin Lisa Grushcow insiste sur le caractère juif de la cérémonie : les futurs époux doivent suivre au préalable un cours sur le judaïsme et aucun officiant chrétien n’est présent au cours de la cérémonie.

Le Reconstructionnisme, comme le mouvement Reform, facilite l’intégration des époux non Juifs, sans exiger de conversion. La lenteur du processus de conversion, y compris dans les groupes non orthodoxes, décourage bon nombre de postulants, qui ne veulent pas attendre des années pour se marier, et dans de nombreux cas, les partenaires juifs sont éloignés de toute pratique religieuse. Leur identité est essentiellement une identité culturelle, ce qui explique leur désir de rejoindre une congrégation libérale plus ouverte. La loi du Québec valide ces unions mais elles ne sont pas reconnues, d’un point de vue religieux, par les autres congrégations.

Accepter les mariages mixtes ne signifie pas toutefois un renoncement à la tradition juive. Il y a un accord tacite entre la congrégation et ses nouveaux membres : ils s’engagent dans le judaïsme et donneront une éducation juive à leurs enfants.

Face à l’augmentation du nombre de mariages mixtes, la question de la transmission du judaïsme se pose avec plus d’acuité. Le mouvement reconstructionniste a abandonné la matrilinéarité. Les enfants seront donc considérés comme Juifs, que la mère ou le père soit juif, sans conversion (même si le rabbin Dolin encourage la brith mila ; la circoncision). Cette tolérance permet de garder au sein du judaïsme des familles qui, sinon, quitteraient la communauté, m’explique-t-il. Par contre, le mouvement Reform canadien s’oppose à la patrilinéarité – à la différence du mouvement Reform américain. La conversion pour les enfants nés de pères juifs et de mères non juives reste une nécessité – brith mila pour les garçons ou zeved habat (cérémonie de nomination) pour les filles.

Charles Shahar révèle dans son étude que seuls 30% des couples mixtes estiment que leurs enfants sont juifs, et plus de 50% considèrent que leurs enfants n’appartiennent à aucune dénomination. C’est sans doute ce dernier chiffre qui peut poser problème en termes de perpétuation et survivance du judaïsme. La réponse apportée par le mouvement reconstructionniste viserait à rectifier cette tendance.

Mais cette volonté d’inclusivité trouve ses limites au moment du décès : les conjoints non juifs de la congrégation reconstructionniste ne pourront être enterrés dans le cimetière juif – géré par les autorités religieuses orthodoxes. Le rabbin Dolin constate avec tristesse son impuissance à faire évoluer les choses en ce domaine. Par contre, le rabbin Grushcow me signale que le Temple Emanu-El-Beth Sholom administre son propre carré au cimetière du Mont Royal et inhume conjoints juifs et non juifs selon le rituel juif : « c’est notre façon d’honorer dans la mort la vie juive qu’un couple a pu mener, même si l’un des partenaires n’était pas juif », explique-t-elle.

Les couples de même sexe

Outre l’augmentation des mariages mixtes, on note une autre évolution sociétale : l’acceptation de l’homosexualité et sa reconnaissance au plan légal. Dans la communauté juive comme dans les autres communautés religieuses, c’est un nouveau défi – qui est traité de manière variable. Il est difficile d’avoir des statistiques concernant les mariages entre personnes du même sexe, et comme le souligne Charles Shahar, le phénomène est probablement sous-estimé, aux Etats-Unis comme au Canada.

Les communautés réformées et reconstructionnistes acceptent les unions homosexuelles et célèbrent les mariages : c’est une nouvelle fois en concordance avec la modernité et la reconnaissance des changements sociétaux. Le rabbin Dolin insiste sur l’importance de respecter ce que sont les individus, leur identité fondamentale. Ils ne choisissent pas qui ils sont, me dit-il. Les rejeter serait totalement contraire à l’éthique juive. Comme dans le cas des mariages mixtes, accepter les gays et les lesbiennes dans leur différence, sanctifier leur union par le mariage, est une façon de renforcer le judaïsme, de renforcer les familles et la communauté. « Vous devez accepter le fait que le monde a changé », conclut-il.

Le Rabbin Grushcow, seule femme rabbin en fonction à Montréal, et elle-même lesbienne, déclare, « nous croyons profondément que nous avons tous et toutes été créés à l’image de Dieu, et que les textes bibliques, parfois interprétés comme condamnant les relations entre personnes du même sexe, doivent être compris et réinterprétés d’une nouvelle façon. Dans ce domaine comme dans tous les autres, nous pensons que le judaïsme est une tradition vivante. Notre rôle est d’écouter la voix de la tradition telle qu’elle nous parle aujourd’hui. Comme l’a si bien dit le rabbin Abraham Isaac Kook (1865-1935), « Make the old new, and the new holy » – faites en sorte que l’ancien devienne nouveau, et sacralisez le nouveau ».

L’ensemble de ces choix sépare indubitablement les congrégations libérales des communautés orthodoxes, mais est peut-être le signe de changements à venir dans la judaïcité diasporique. Mariages mixtes, mariages de même sexe, dans une certaine mesure couples divorcés, familles recomposées : tous ces changements induits par la société moderne impactent les communautés religieuses. Les modifications des structures traditionnelles amènent immanquablement à une réflexion sur ce que signifie être juif. La question de l’identité se posera de manière accrue avec le temps, nécessitant la prise en compte des évolutions sociétales et plus d’inclusivité. La perpétuation et la pérennité du judaïsme sont les enjeux de demain, et la communauté juive montréalaise, qui est pour l’instant assez peu affectée et demeure un bastion de la tradition, devra composer avec ces nouvelles données, comme toutes les autres communautés diasporiques.

 

 

 

 

Notes:

  1. Voir Pew Research Center, octobre 2013. http://www.pewforum.org/2013/10/01/jewish-american-beliefs-attitudes-culture-survey/
  2. Charles Shahar, Jewish Life in Montreal , A Survey of the Attitudes, Beliefs & Behaviours of Montreal’s Jewish Community, 2011.
  3. Charles Shahar,2011 National Household Survey, The Jewish Community of Montreal. https://www.federationcja.org/media/mediaContent/PAA-15101_National%20Household%20Suvey%20part%205%20and%206.pdf