ENTREVUE AVEC LA GRANDE ROMANCIÈRE ISRAÉLIENNE ZERUYA SHALEV

PAR ELIAS LEVY

Elias Levy

Elias Levy

Zeruya Shalev est l’une des plus célèbres écrivaines d’Israël. En 2014, elle a obtenu l’une des plus prestigieuses distinctions décernées par la littérature française, le Prix Fémina étranger, pour son magnifique et bouleversant roman « Ce qui reste de nos vies », publié aux Éditions Gallimard.   Elle est la première écrivaine israélienne à avoir obtenu ce prix littéraire francophone fort renommé. Les romans de Zeruya Shalev ont été traduits en vingt et une langues. Née en 1959 au Kibboutz Kinneret, en Galilée, Zeruya Shalev a grandi au sein d’une famille où l’écriture et la littérature étaient grandement valorisées. Son père, Mordehaï Shalev, est un critique littéraire renommé. Son oncle est le poète Itzhak Shalev et son cousin est le célèbre écrivain Meir Shalev. Mariée à l’écrivain Eyal Megged et mère de trois enfants, elle vit depuis ce printemps à Haïfa après avoir vécu à Jérusalem pendant vingt-cinq ans. 

Dans son nouveau roman, « Douleur », dont la version française, très finement traduite de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, est parue récemment aux Éditions Gallimard, Zeruya Shalev explore de nouveau avec brio ses thèmes de prédilection : la lente déliquescence d’un couple, le passage de l’amour à la haine, la complexité des liens familiaux, les défis de la féminité, les séquelles que le passé laisse sur le corps et l’esprit…

Il y a dix ans, Iris a été gravement blessée lors d’un attentat terroriste à Jérusalem. Elle a surmonté peu à peu le profond traumatisme et la grande souffrance physique que ce drame abominable lui a infligés. Mariée à Micky, un époux compréhensif qui l’a toujours protégée, elle mène une vie monotone. Tout bascule le jour où elle reconnaît dans le hall d’un hôpital de Jérusalem le médecin qu’elle est venue consulter, Ethan, le grand amour de sa jeunesse, qui l’avait brutalement quittée lorsqu’elle avait dix-sept ans. Des réminiscences douloureuses rejaillissent alors avec force. Peut-on revivre une passion amoureuse qu’on croyait éteinte? Iris devrait-elle saisir cette seconde chance que la vie lui offre au risque de faire imploser sa famille ? « Douleur » est un roman magnifique. Un récit poignant narré avec une grande maestria littéraire. Entretien avec une figure incontournable de la scène littéraire israélienne. Elias Levy est journaliste à l’hebdomadaire The Canadian Jewish News (CJN).

Les lecteurs et lectrices de vos romans vous reprochent d’écrire des récits « noirs » et « très fatalistes ». Que leur répondez-vous ?

Le but de la littérature n’a jamais été d’embellir la vie. Je rappelle souvent à mes lecteurs qui me reprochent que ma vision du monde et de la vie est trop noire que la vie réelle est bien plus lugubre que celle que vivent les personnages de mes romans. Par ailleurs, mon but comme écrivaine n’est pas seulement de dépeindre les difficultés existentielles quotidiennes auxquelles des femmes et des hommes sont confrontés, mais aussi d’explorer le processus de résilience par le biais duquel ces êtres humains aux abois parviennent parfois à se dépêtrer des situations les plus désespérantes. 

Mais vous ne pouvez pas nier que dans tous vos romans vous projetez une vision sombre et conflictuelle des relations entre les hommes et les femmes.

Dans mes romans, les femmes caressent, à tort, l’illusion qu’un homme finira par les sortir de l’abîme noir dans lequel elles se sont engouffrées. À leurs yeux, seul l’amour pourra les sauver. Je prouve le contraire dans mes romans, à savoir que l’amour n’est pas la panacée miracle qui mettra un baume sur leurs souffrances existentielles. L’amour n’est pas systématiquement synonyme de bonheur.  Pour moi, l’amour est la grande histoire de la vie. Mais la chose la plus difficile à réussir dans une vie, c’est certainement sa vie de couple. Mes romans regorgent de douleur parce qu’aimer, c’est être exposé à souffrir. L’amour ressemble souvent à une attaque terroriste. La douleur provoquée par une peine d’amour peut être aussi forte et insupportable que la douleur qui afflige un corps meurtri par une attaque terroriste.

À l’instar de l’héroïne de Douleur, Iris, vous avez été aussi victime d’un attentat terroriste palestinien.

Le 29 janvier 2004, à Jérusalem, j’ai été grièvement blessée suite à l’explosion d’un bus — l’attentat a fait onze morts. Ce sinistre matin-là, en revenant à pied de l’école où je venais d’accompagner mon fils, un bus plein à craquer fut pulvérisé à proximité d’où je me trouvais. Pendant six mois, je suis restée cloîtrée dans mon lit. Pendant cette longue période d’inactivité, j’ai cru que je n’allais plus jamais être capable d’écrire. Ma passion pour les mots s’était éteinte. J’étais si traumatisée que je n’arrivais plus à me concentrer. J’étais incapable d’écrire, et même de lire. Après six mois d’intenses douleurs, d’angoisse et de colère, j’ai pris conscience de la fragilité de l’existence d’un être humain. C’est ce qui m’a motivée à me remettre à écrire pour continuer à explorer, par la littérature, non pas la réalité extérieure de la société israélienne, qui est de plus en plus violente, mais la réalité intérieure, celle qui me permet de mieux cerner l’âme humaine, universelle, qui parle de la guerre des sexes et non de la guerre des peuples.

Pourtant, en 2014, lors d’une entrevue que vous m’avez accordée à l’occasion de la parution de votre roman Ce qui reste de nos vies, vous m’avez dit que vous n’aborderiez jamais sous un angle romanesque cette douloureuse épreuve de votre vie.

Il est vrai que je refusais jusque-là de faire de cet événement tragique que j’ai vécu dans ma chair un objet romanesque. L’explosion de la bombe, qui a grièvement blessé Iris, l’héroïne de Douleur,que je décris dans le premier chapitre du livre, s’est imposée à moi je dirais presque contre ma volonté, tout naturellement. Je réalise à quel point un romancier est totalement l’esclave de ce maître exigeant, et souvent implacable, qu’est l’écriture. Seule celle-ci décide de ce que feront, ou ne feront pas, les personnages d’un roman. L’idée de ce roman germa dans ma tête quand j’ai constaté à quel point plusieurs de mes amis étaient hantés par des événements qu’ils ont vécus dans le passé. Je voulais explorer ce phénomène fascinant. C’est pourquoi j’ai décidé de raconter l’histoire d’une femme quadragénaire, Iris, dont la vie est profondément bouleversée le jour où, après avoir été victime d’un attentat terroriste, elle retrouve par le plus grand des hasards son grand amour de jeunesse, Ethan, médecin spécialisé dans le traitement de la douleur dans un hôpital de Jérusalem. Dépeindre cette scène d’horreur a été un exercice littéraire éprouvant, car j’ai toujours été horripilée par l’idée d’évoquer des épisodes de ma vie dans mes romans.

Dans Douleur, vous abordez frontalement la problématique du conflit israélo-palestinien. Pourtant, jusque-là, vous avez toujours dit que l’idée d’introduire des questions politiques dans vos romans vous rebutait. Qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis ?

La politique israélienne est tellement omniprésente dans ma vie quotidienne que j’ai toujours essayé d’éviter que celle-ci ne prenne le contrôle de mes livres. En Israël, la politique est un bulldozer impitoyable qui finit par tout écraser. Jusqu’ici, ne pas aborder dans mes livres des sujets politiques, c’était ma façon de protester contre l’atmosphère de guerre et de violence qui a toujours régné en Israël. C’est une situation désespérante que je n’ai jamais voulu transposer dans mes livres. Mais j’ai fini par réaliser à quel point dans la société israélienne vie privée et vie politique sont deux réalités inextricables. C’est pourquoi depuis mon précédent roman, Ce qui reste de nos vies, j’ai introduit quelques éléments narratifs de nature politique. Les personnages de mes livres sont tous victimes des décisions fatales prises par les hommes politiques israéliens et palestiniens. 

À aucun moment Iris et sa famille ne blâment le kamikaze qui a perpétré l’attentat terroriste, ni les Palestiniens. Croyez-vous réellement que les Israéliens sont aujourd’hui aussi indulgents envers ceux qui veulent les tuer ?

Vous avez raison. Je ne crois pas que la majorité des Israéliens réagiraient de la même manière que la famille d’Iris. Mais, chose certaine, beaucoup d’Israéliens sont fatigués de la politique et de l’interminable conflit qui les oppose aux Palestiniens. Les membres de la famille d’Iris ne ressentent aucune haine envers les Palestiniens. Ils ne blâment pas le terroriste palestinien qui a commis cet attentat, mais seulement eux-mêmes. Face au fatalisme, la colère des victimes israéliennes d’attentats terroristes ne trouve souvent un écho que dans la sphère familiale.

Croyez-vous que les femmes israéliennes peuvent jouer un rôle de premier plan dans la recherche de la paix ?

Je suis résolument convaincue qu’aujourd’hui les femmes israéliennes et palestiniennes peuvent jouer un rôle important, et déterminant, dans la quête d’une paix réelle et viable entre nos deux peuples qui s’affrontent sans merci depuis plus de cent ans. Depuis trois ans, je suis membre d’un mouvement qui s’appelle « Women Wage Peace ». Celui-ci regroupe des femmes juives et arabes israéliennes ainsi que des femmes palestiniennes vivant à Hébron et à Naplouse. Notre objectif : mettre en avant ce que nous avons en commun et créer un nouveau langage d’empathie mutuelle et de compréhension aux antipodes du langage de haine qui prédomine aujourd’hui dans les sociétés israélienne et palestinienne. En décembre 2016, nous avons organisé une grande marche commune à laquelle ont participé un millier de femmes juives et arabes. C’est un début fort prometteur.

Comment envisagez-vous l’avenir d’Israël ?

Je crois que nous sommes à la veille de l’éclatement de la troisième Intifada. Les attaques contre des civils israéliens ne cessent de se multiplier. À l’instar de beaucoup d’Israéliens, j’ai de nouveau très peur et suis très angoissée. J’ai surtout peur pour l’avenir de mes enfants. Je suis très critique de la politique de l’actuel gouvernement d’Israël. Mais Israël sera toujours mon pays, mon cauchemar et ma passion. Je n’ai jamais envisagé de vivre ailleurs, même après avoir été sévèrement blessée lors d’un attentat terroriste. Je continuerai à me battre farouchement pour tout ce en quoi je crois profondément. Quitter Israël, ce serait la fin de l’espoir du peuple juif. C’est ce que je ne cesse de répéter tous les jours à mes enfants. Souhaitons-nous des temps meilleurs…