Pluralité du judaïsme et notions clefs du monde hassidique

PAR DAVID BENSOUSSAN

David Bensoussan

David Bensoussan

David Bensoussan est ingénieur, écrivain et blogueur sur Huffingtonpost et Times of Israel, en version française. Ancien Président de la CSUQ, il est notamment récipiendaire du prix Haïm Zafrani (2012).

Le judaïsme contemporain est composé de plusieurs courants. Il y a le judaïsme orthodoxe et quatre courants non orthodoxes : le judaïsme conservative, le judaïsme reconstructionniste, le judaïsme réformé ou libéral et le judaïsme renewal ou renouveau. Le judaïsme orthodoxe est lui-même traversé par diverses sensibilités : ultra-orthodoxe, orthodoxe, orthodoxe moderne et traditionaliste. Les haredim (de l’hébreu littéralement craignants Dieu) ou ultra-orthodoxes se divisent entre hassidim et non hassidim (ou mitnagdim). Dans les lignes qui suivent nous nous attèlerons dans leurs grandes lignes à définir ces courants et sensibilités, en concluant sur le hassidisme et les concepts clefs de ce mouvement.

Judaïsme orthodoxe

Conformément au judaïsme rabbinique traditionnel, tout le Pentateuque aurait été dicté à la lettre par l’Éternel. La Loi est donc immuable.  Le commandement à l’effet de ne rien ajouter ni rien retrancher à la Loi (Deutéronome 4-2, 13-1) a déterminé au cours des siècles l’attitude envers le texte sacré, la Thora, et donc le code de conduite du judaïsme. Il est bon de souligner que les enseignements éthiques et moraux des prophètes de la Bible hébraïque sont prescrits tout en conservant rigueur et fidélité à la Thora 1. Du fait que la Thora fut directement révélée à Moïse, il faut s’évertuer à trouver des enseignements derrière chaque terme, chaque conjonction et chaque répétition afin de clarifier la loi écrite ou tôrâh shebikhethâv, soit celle qui est consignée dans la Thora, grâce à un code complémentaire qui est la loi orale ou tôrâh shebe’al-péh. Les prescriptions codifiées des Sages, dites miderabânâne se sont ajoutées à celles de la loi écrite, qualifiées de mideôrayethâ. Cette tradition judaïque se rattache à l’héritage d’interprétation biblique pharisien. Dans le Judaïsme traditionnel et orthodoxe, on a attribué au cours des siècles la même valeur sacro-sainte à la Loi orale (torah chebe’alpêh) qu’à la Loi écrite. Le judaïsme orthodoxe va jusqu’à trouver des enseignements dans la valeur numérique des mots de la Bible en additionnant la valeur numérique des lettres qui les composent. Cette méthodologie est connue sous le nom de gîmateriyâh. Un Juif orthodoxe fait tout pour sentir la présence divine qu’il rappelle dans la prière, dans les actes de la vie quotidienne qui sont accompagnés de bénédictions et par la fidélité aux prescriptions tout comme celles qui sont relatives au chabbat, à la nourriture, la sexualité, etc., et qui dérivent des 613 commandements de la Torah. La disposition visant à éprouver la présence divine accompagnée d’actes charitables et pieux aspire à la kedousha ou sainteté.

Le Baal Shem Tov, fondateur du hassidisme

Judaïsme conservative

Pour le Judaïsme conservative, la Thora fut dictée par Moïse, qui fut inspiré par YHWH Élohim, alors que dans le judaïsme traditionnel et orthodoxe, la Thora fut énoncée par YHWH Élohim. De ce fait, l’approche de la critique historique au texte de la Bible n’est pas écartée des pôles d’intérêt du judaïsme conservative. En outre, le judaïsme conservative vise à réinterpréter le code de conduite du judaïsme ou halâkhâh à la lumière même des principes d’interprétation rabbiniques. La Loi orale peut donc être réinterprétée et n’a pas la même force que la Loi écrite.

Judaïsme réformiste

Pour le Judaïsme réformiste, la Thora, d’inspiration divine, fut donnée au peuple d’Israël conformément à un contexte historique précis. Aussi le judaïsme réformiste qualifie-t-il de non actuels quelques commandements du Pentateuque. Il a pu faire abstraction au cours de son histoire de certaines lois du Pentateuque qui demandent à être mises en pratique telles le port de franges (tsîtsîth) ou des phylactères (tefilîne) ou même les lois alimentaires de la kasheroûth. Son pôle d’intérêt principal est celui des valeurs éthiques et morales de la Bible et du Talmud. Mais il est à noter cependant que le judaïsme réformiste a évolué pour accorder une certaine importance tant aux rites qu’au rituel religieux.

Hassidim dansant (image prise sur le site Internet Chabad.fr)

Judaïsme reconstructionniste

Le Judaïsme reconstructionniste écarte toute intervention supernaturelle dans la rédaction de la Thora. Cette dernière représente l’expérience du peuple d’Israël dans sa recherche d’une déité unique et suprême. La Thora est ainsi à la source de la culture et de la civilisation juives. La mise en pratique des commandements bibliques qui ne relèvent pas directement d’éthique et de morale est laissée à la discrétion de chaque personne. Elle est cependant vivement encouragée de façon à ce que chacun puisse enrichir sa propre spiritualité et donner un sens à sa propre judéité.

Judaïsme renouveau

Le Judaïsme renouveau préfère développer sa spiritualité dans des confréries (havouroth) en dehors des congrégations trop institutionnalisées. Au fil des années, le rite traditionnel s’est enrichi de lectures et de poésies en langue anglaise. Il encourage la pratique de la méditation et l’étude de la littérature hassidique, de même que celle de la philosophie et de la mystique.

Le mouvement hassidique

Les Hassidim (hassîdîm) observent la tradition du judaïsme orthodoxe. Fondé en Europe de l’Est par Israël Ben Éliezer (1698-1760) dit Baal Shem Tov, ce mouvement prit son essor au XVIIIe siècle de l’ère courante. Il vise à transcender le monde matériel vers un monde spirituel élevé grâce à l’élan de ferveur mystique (dvekouth) qui anime les orants au moment de la prière. Le hassidisme rejette l’austérité et l’abnégation de soi caractéristiques de certains mitnagdim (opposants au hassidisme) et met une emphase particulière sur la joie, la ferveur et le bonheur dans l’accomplissement des mitsvoth (commandements), l’amour de Dieu et celui d’autrui tout en encourageant l’étude. Au plan philosophique, le hassidisme se base sur la cabale lourianique 2 selon laquelle l’immanence divine est présente partout : la Création est tout comme une contraction divine (tsimtsoum) qui a constitué une transition de l’infini au fini. L’Au-delà lui-même est ainsi miroité dans des étincelles qu’il convient de récupérer. La communion avec l’essence divine peut être faite au travers du moindre geste de la vie quotidienne car le processus inverse à celui de la Création soit la transition du fini à l’infini est possible. La matérialité tangible transcende en spiritualité et la réalité des impulsions physiques individuelles est dépassée pour rejoindre l’âme qui est une étincelle divine. Pour la secte hassidique de Bretslev, la foi simple et naïve doit primer sur les considérations d’études philosophiques.

Rabbi Schneur Zalman de Liadi, fondateur du groupe Chabad ou Loubavitch

Il existe de nombreux mouvements ou groupes hassidiques.  Ainsi et à titre d’exemple, le mouvement dit «habad» (acronyme de Hokhma, Binah et Da’ath signifiant intelligence, discernement et compréhension profonde) concilie l’intellectualisme procuré par l’étude sans en exclure la dimension affective.  Il réussit de la sorte à démystifier et à populariser certains des aspects de la mystique juive : la kabbale ou qabâlâh. Relativement aux autres dénominations hassidiques, le mouvement Habad dit Loubavitch s’investit pleinement dans la vie communautaire plutôt que de vivre en retrait. 

Les membres des groupes hassidiques consultent généralement un leader charismatique dont la fonction se transmet de père en fils. Ils suivent donc les enseignements de maîtres à penser ou d’écoles de pensée (Tosh, Berl, Gour, Skver, Bretslev, Satmar…).

Certains mouvements hassidiques rejettent des aspects de la modernité comme la télévision. D’autres tels le Satmar sont opposés au sionisme, car selon eux le retour en Terre promise doit attendre la venue du messie. La plupart des Hassidim vivent généralement en vase clos et sont vêtus de noir, contrairement aux orthodoxes modernes qui vivent pleinement leur siècle et la modernité tout en respectant les lois de l’orthodoxie. Les orthodoxes modernes rejoignent en plus d’un sens la tradition sépharade d’ouverture à la société tout en préservant la tradition orthodoxe. Par ailleurs, la tradition sépharade ne se divise pas en courants de pratique religieuse : le niveau de pratique religieuse individuel est respecté, sans pour cela redéfinir le judaïsme orthodoxe en dehors de son approche traditionnelle. En ce sens, le judaïsme sépharade est plus tolérant. Au sein de la communauté sépharade  montréalaise, certains membres sont attirés par la mouvance Habad ou Bretslev.

 

Notes:

  1. Voir Bensoussan David, La Bible prise au berceau, Éditions Du Lys, tome III.
  2. Transmise oralement, par Rabbi Isaac Louria au XVIe siècle, la cabale lourianique a été exposée dans les écrits de ses disciples Haïm Vital et Joseph Ibn Tabul…