Mon judaïsme ou l’assimilation ashkénaze

Ruben Perez

Ruben Perez, 24 ans, est né en France et est arrivé Montréal en 2004 à l’âge de 11 ans. Il a fréquenté d’abord  l’école Yavne puis la Yeshiva Guedolah of Montreal. En 2010, il part étudier en Israël à Heichal Hatorah-Pachad Yitschak. De retour en 2012, il poursuit des études à l’Université Concordia en double licence en Science politique et en études juives.


 

Déménager de France au Québec est sans nul doute un choc culturel. Les valeurs, les expressions, l’ordre social y sont différents. Le train de vie est plus lent, rythmé par des saisons bien définies. La communauté juive, quant à elle, y est aussi différente. La communauté française, du peu que je puisse me rappeler, est moins caractérisée par ses origines et se rassemble plutôt autour d’un judaïsme commun, il n’est pas rare de voir des Ashkénazes prier dans des synagogues sépharades ou vice versa. La communauté juive québécoise semble être plus structurée par dénomination d’origine que par affiliation religieuse. Les Sépharades et Ashkénazes, fiers de leurs origines, préfèrent se regrouper dans leurs synagogues, écoles ou institutions. Les Ashkénazes, d’origine européenne, donnent l’impression de regarder d’en haut cette communauté sépharade colorée  plus encline à faire la fête que de définir la religion dans de strictes limites institutionnelles. Confronté à cette nouvelle réalité culturelle, je dus, dès mon arrivée à Montréal, choisir un camp. Suis-je un Sépharade fier de mon héritage marocain-tunisien ou un Juif orthodoxe ashkénaze intellectualisé ? Étant donc orthodoxe et grandissant à Montréal, je me retrouvais confronté à ce conflit religieux, essayant désespérément de trouver ma place dans ces deux communautés diamétralement opposées.

Mes premières années de scolarité furent passées dans une institution se définissant comme marocaine et orthodoxe. Je me suis retrouvé ainsi, immergé dans une idéologie religieuse européenne, tout en expérimentant une fierté marocaine institutionnalisée à travers des chants, des repas traditionnels et un folklore mettant en avant les générations précédentes. Puis mes parents, ayant décidé de m’envoyer dans une institution ashkénaze pour m’exposer à d’autres vues, je me suis retrouvé en conflit avec moi-même quant à mon affiliation culturelle alors que me retrouvais plongé dans le monde ashkénaze pur produit du shtetel 1 polonais et hongrois.

Ce conflit culturel me suivit quand, après mes études secondaires, je me retrouvais en Israël pour continuer mes études religieuses à la yeshiva (école talmudique) ou la différence entre les deux traditions était quasi inexistante. En effet, afin de s’intégrer dans le monde des yeshivot il fallait absolument rentrer dans un moule où le chapeau noir, la barbe ainsi que l’énonciation d’un certain credo idéologique, étaient les seuls moyens pour « fit in ». La séparation entre ces deux trends, tendances culturelles n’étant définie que par une liturgie qui d’ailleurs devenait de plus en plus similaire… Se balancer de façon rythmée pendant la prière en fermant les yeux d’un air peiné, plutôt que de laisser transparaitre la joie d’une expérience spirituelle, devenait le seul moyen d’être considéré orthodoxe. Il est nécessaire de relever que le mouvement orthodoxe ashkénaze semble avoir pris le monopole des valeurs religieuses, se définissant comme le courant le plus authentique du Judaïsme moderne.

La question que je me suis alors posée est d’où provenait donc cet amalgame religieux ? Pourquoi notre culture sépharade, plusieurs fois centenaire, et qui, jusqu’au 19e siècle faisait autorité dans le monde orthodoxe, se perdait lentement dans une culture importée du shtetl européen ? Sans vouloir m’imposer en tant qu’expert, j’aimerais néanmoins proposer une explication. Un élément de réponse pourrait se trouver dans une analyse sociétale. Nous vivons dans un monde régulé par la mondialisation où rien ne semble faire plus peur que la différence, que ce soit à un niveau idéologique ou social. Afin de trouver sa place, il nous faut rentrer dans un moule, faire partie d’un consortium, d’un groupe qui nous protège d’une peur viscérale, celle de se retrouver seul face à soi-même. La notion de vérité n’est confortable que si elle nous est tendue sur un plateau d’argent avec l’idée que si tellement de gens y croient comment cela peut-il être faux ? Se retrouver seul face à ses doutes contredit la base même de la modernité ou tout doit être accessible et à portée de main. Partant de cet argument, seul le groupe pouvant présenter un message uniforme et fort peut se démarquer par rapport aux autres. Au contraire de nos coreligionnaires ashkénazes, la société séfarade n’est pas uniforme. Elle prône la modernité et la différence en faisant passer le mystique et la foi devant la rationalité. Ces concepts étant de nature subjective, ils ne peuvent créer une uniformité spirituelle institutionnalisée. Nous nous retrouvons donc confrontés à la bataille même de la modernité, être unique ou se laisser happer par les mouvements de masse qui se gargarisent d’une vérité des plus ordinaires, dénudée du sens profond de l’expérience spirituelle. Se connecter au divin devient institutionnalisé par des pratiques communes, être religieux est défini par un habillement commun et l’acceptation d’un credo idéologique devient un déguisement davantage qu’une vérité profonde. Je me retrouve donc en tant que jeune Juif sépharade confronté a ce dilemme, et face à ce choix je décide de clamer haut et fort mon droit d’être diffèrent et de porter fièrement cet héritage religieux qui met en avant la nature unique de l’individuel et qui nous permet de laisser notre trace dans une société uniformisée.

 

 

Notes:

  1. Bourgade juive en yiddish (ndr)