Mieux connaître le monde hassidique québécois

PAR ANNIE OUSSET-KRIEF

Annie Ousset-Krief

Annie Ousset-Krief

Annie Ousset-Krief est Maître de conférences en civilisation américaine à l’Université Sorbonne Nouvelle à Paris. Elle est l’auteure d’un livre qui vient de paraître « Les Hassidim de la Belle Province. De la Pologne à Montréal », édition l’Harmattan, Paris, 2017.

Des hommes vêtus de longs caftans noirs, portant barbes et papillotes, un schtreimel (ce chapeau bordé de fourrure) sur la tête, l’image est familière aux résidents d’Outremont. Image qui intrigue et fascine tout à la fois, intrusion du passé dans la modernité… Des 25 000 habitants de l’arrondissement d’Outremont, environ un quart sont des Hassidim – hassid, homme pieux en hébreu désignant ici un membre du mouvement hassidique… Ces Juifs ultra-orthodoxes se sont installés à Montréal à la fin de la Seconde Guerre mondiale et ont enraciné leur spécificité religieuse, culturelle et linguistique (ils parlent yiddish, ce mélange d’allemand et d’hébreu) héritée de la Pologne et d’autres pays d’Europe centrale du XVIIIe siècle, dans un environnement majoritairement francophone.

Le grand public connaît mal l’univers hassidique, réputé clos et replié sur lui-même. Une littérature conséquente s’est consacrée à ceux qui ont quitté leur communauté, comme le témoigne la dernière étude publiée par la sociologue Sandrine Malarde, La vie secrète des Hassidim, organisation et sorties des communautés ultra-orthodoxes (éditions XYZ, Montréal 2016). Ces jeunes Hassidim parlent de leur communauté comme d’un « ghetto sans portes », et cherchent à échapper à la pression du groupe. Dans cette même veine, le cinéaste québécois Maxime Giroux a réalisé Felix et Meira, film relatant une histoire d’amour entre une jeune mère de famille hassidique et un Montréalais francophone – rencontre incertaine entre deux univers totalement opposés, l’un dominé par les règles, et l’autre exaltant l’individualisme et la liberté. Ce film a été primé au festival international du film de Toronto en 2014, récompense amplement méritée par la délicatesse avec laquelle ce sujet romantique et mélancolique était traité. Mais c’est aussi l’illustration dela vision  prédominante aujourd’hui, celle d’un hassidisme qui enferme l’individu dans un véritable carcan.

On ne peut cependant réduire cette communauté à ses contraintes et ses aspects négatifs. Ces dernières années, le public a pu découvrir un autre visage de l’univers hassidique, notamment à travers un petit ouvrage publié en 2006, Lekhaim ! Chroniques de la vie hassidique à Montréal (éditions du Passage). Son auteure, Malka Zipora (un pseudonyme), relate les petites histoires qui font son quotidien. Mère de douze enfants, elle évoque avec amour sa « maisonnée emplie d’anges 1 » et nous fait partager en 22 courts récits son bonheur d’être. Malka Tsipora nous permet une incursion dans sa vie, et nous en ressortons convaincus par sa joie et sa sérénité.

En 2006 également, l’écrivaine Myriam Beaudoin a publié Hadassa (éditions Leméac), un roman inspiré de son expérience de professeur de français dans une école hassidique d’Outremont. Hadassa nous entraîne sur les pas de cette jeune femme goy qui découvre de l’intérieur un monde inconnu jusqu’alors. « Moi, ce que je vois d’abord, ce sont des femmes qui sont amoureuses de leurs enfants, de leur famille, de leurs fêtes et de leurs rites. Des femmes souriantes et fières de leurs dix enfants ! J’ai trouvé ça vraiment magnifique… », déclare-t-elle dans un interview 2. Ce regard bienveillant posé sur la communauté hassidique permet aux lecteurs de pénétrer, pour un temps bref, un monde autrement inaccessible. Un éloge de la différence, du respect de l’Autre dans sa spécificité, une expérience d’ouverture qui rend possible une autre appréhension de la réalité…

Un documentaire réalisé en 2013 s’est intéressé aux femmes hassidiques : Shekinah : The intimate Life of Hasidic Women. Pendant trois ans, le réalisateur Abbey Jack Neidik a suivi les trente jeunes filles pensionnaires d’un institut de formation de professeurs de la communauté Loubavitch, le collège Beis Moshe Chaim, situé à Sainte-Agathe-des-Monts, dans les Laurentides. Cette école fut créée en 2001 par la rebbetzin 3 Chana Carlebach, après la mort de son sixième enfant à l’âge de trois mois. Elle porte son nom : Moshe Chaim, et est « un  hommage éternel à sa mémoire », déclare Chana Carlebach. Plus de 300 étudiantes venues de tous les pays ont été formées dans ce séminaire. Le film nous montre des jeunes filles dynamiques, modernes, coquettes, habitées par leur foi et conscientes du rôle qu’elles peuvent jouer dans la communauté. Comme l’affirme la productrice du documentaire, Monica Lightstone, « ces jeunes filles sont pleines de vie. Elles sont intelligentes et franches. Elles ne sont pas réprimées ». Les jeunes filles « qui portent des jupes longues » —  ainsi les caractérise-t-on dans le village – évoluent avec une parfaite aisance dans Sainte-Agathe. Chaque semaine, elles distribuent aux habitants les hallot (pains du Shabbat) et fournissent une newsletter qui informe sur les fêtes juives et les activités de leur établissement. Devant la caméra, les habitants expriment leur satisfaction devant la gentillesse de ces jeunes filles et leur volonté de dialoguer. En 2011, Chana Carlebach s’est vue attribuer par la municipalité la récompense de « leadership », belle reconnaissance pour son entreprise éducative qui a su trouver sa place dans l’espace commun.

Car partager l’espace urbain peut représenter un défi. À Outremont, la présence d’une large communauté juive orthodoxe, distincte et visible, a créé des tensions auxquelles un certain nombre d’acteurs ont tenté de répondre. En effet, même si les Hassidim vivent une vie séparée, il demeure nécessairement des zones de contact et pour réussir cette cohabitation, pour distante qu’elle puisse être, un minimum d’efforts s’impose. Les habitants non juifs d’Outremont réagissent négativement à deux choses : la langue étrangère – et étrange, pour beaucoup – que parlent leurs voisins entre eux et leur refus de socialiser selon leurs termes : les hommes ne serrent pas la main des femmes, les enfants ne jouent pas ensemble… Un reportage réalisé il y a presque 20 ans relevait le malaise qui régnait à Outremont : Bonjour ! Shalom ! du réalisateur Gary Beitel, explorait les difficultés de la cohabitation, et le sentiment qu’avaient les habitants franco-canadiens d’être dépossédés de leur territoire par « les hommes en noir », ces « vestiges du passé ». Les critiques aujourd’hui demeurent les mêmes. L’impression d’un mur invisible, dressé entre les deux communautés, persiste.

En novembre 2011, des habitants ont alors pris l’initiative de créer un groupe : les Amis de la rue Hutchison/The Friends of Hutchison Street. Les deux fondatrices, Leïla Marshy, Montréalaise d’origine palestinienne, et Mindy Pollak, jeune femme hassidique, ont uni leurs efforts pour améliorer les relations entre les Hassidim et les autres habitants d’Outremont. Informer, améliorer le dialogue en « décodant le quartier  », comme le disait un participant à une réunion, chacun souhaite établir des contacts.

Mindy Pollak a été élue conseillère municipale d’Outremont en novembre 2013. Elle s’est engagée en politique par souci communautaire au sens large : travailler au service des habitants d’Outremont, et œuvrer au rapprochement entre Hassidim et résidents d’autres confessions. Et dans ce processus, m’explique-t-elle lors d’une rencontre après son élection, montrer que les femmes hassidiques ne sont pas les femmes soumises que l’on décrit…

Leïla Marshy se décrit comme une féministe, moderne, laïque, mais qui refuse de voir tout un groupe – les Hassidim – dénigré et traité de façon injuste. Elle s’est donc engagée dans ce travail de rapprochement intercommunautaire lent, mais fructueux. Elle a également été la directrice de campagne de Mindy Pollak lors des élections municipales de 2013 – un duo amical et professionnel efficace.

Des Hassidim ont aussi entrepris d’expliquer leurs coutumes : en  2013, un groupe de jeunes hommes a créé outremonthassid.org, un blogue en français et en anglais pour informer sur la culture hassidique, les fêtes et traditions juives, etc. Le responsable du blogue est un Américain installé à Montréal depuis son mariage, Cheskie Weiss. Il affiche sa volonté d’instaurer un dialogue avec tous les habitants d’Outremont, de bâtir des ponts entre les groupes.

Cette volonté d’ouverture se poursuit sous différentes formes. Ainsi, l’été dernier, un rabbin sépharade, francophone et hassidique, Israel Cremisi, s’était installé au Marché des Possibles, marché communautaire qui se tient le week-end pendant l’été rue Saint-Dominique, pour répondre aux questions des visiteurs : les initiateurs avaient intitulé cet événement « Demandez au rabbin »…

La fête des Lumières de Hanoukka, célébrée en hiver, est aussi l’occasion de rassembler et familiariser les résidents non-juifs avec les coutumes religieuses de leurs voisins hassidiques : en présence de responsables locaux, la menorah (candélabre) a été allumée devant la bibliothèque Mordecai Richler du Mile-End – l’occasion de célébrer l’espoir et la tâche qu’il incombe à chacun de créer un monde meilleur…

Cet automne, Outremont a été le cadre d’une bataille autour des lieux de culte : alors que des Hassidim avaient demandé une extension de leur shul (synagogue), le conseil municipal s’y était opposé et avait adopté un arrêté selon lequel plus aucun bâtiment religieux ne pourrait être construit sur la rue Bernard et la rue Laurier, afin de « conserver et favoriser la vocation commerciale de ces deux artères ». Après un référendum qui confirma la décision du conseil municipal, certains habitants, choqués de voir qu’en fait les Hassidim – et eux seuls –  étaient visés par cette mesure, décidèrent de montrer leur solidarité : ce fut l’événement « Un nouvel Outremont pour tous ».  Le 5 décembre 2016, dans le parc d’Outremont, à la nuit tombée, plus de deux cents personnes se sont rassemblées, Hassidim et non- Hassidim côte à côte, chacun portant un lumignon : « nous nous sommes réunis pour bâtir des ponts ensemble », tel était le message envoyé à toute la population d’Outremont.

L’ensemble de ces initiatives laisse augurer d’un souhait de cohabitation apaisée entre Hassidim et non-Hassidim. Les démarches engagées témoignent toutes de la volonté d’établir des liens, en dépit des différences et spécificités qui ont parfois été un obstacle à la coexistence. Les Hassidim, qui apparaissent souvent comme une exception culturelle et religieuse, affirment leur résilience identitaire dans un monde en constante évolution – leur présence est pour beaucoup une énigme, qui se dévoile partiellement, et continue de fasciner.

 

 

 

Notes:

  1. The Gazette, 6 mai 2006.
  2. Christian Desmeules, « L’autre monde de Myriam Beaudoin », dans Le Devoir.
    Cahier spécial du Salon du livre de Montréal, 12 novembre 2006.
  3. Mot yiddish désignant la femme d’un rabbin. Chana Carlebach est la femme du rabbin de Sainte-Agathe-des-Monts, Emanuel Carlebach.