Les Juifs de Québec. Quatre cents ans d’histoire.

ENTRETIEN AVEC PIERRE ANCTIL PAR ANNIE OUSSET-KRIEF

Pierre Anctil

Annie Ousset-Krief

Annie Ousset-Krief

En 2015, dans la collection Patrimoine urbain des Presses de l’Université du Québec, paraissait un ouvrage intitulé Les Juifs de Québec. Quatre cents ans d’histoire, dirigé par
Dr Pierre Anctil, professeur au Département d’histoire de l’Université d’Ottawa, et Simon Jacobs, directeur de l’organisme « Shalom Québec ». Analyses, études, témoignages, ce sont au total quatorze articles rédigés par des historiens, géographes, urbanistes, qui relatent l’histoire de la communauté juive de Québec. À travers ces regards croisés, nous découvrons une histoire souvent méconnue et peu étudiée, car les historiens se sont concentrés sur les Juifs de Montréal, négligeant cette petite communauté, peu nombreuse, mais qui est constitutive de l’identité de la ville de Québec. Les photos d’archives, souvent inédites, rajoutent à l’attrait de cet ouvrage collectif, qui allie histoires individuelles et générale. Pierre Anctil, qui a déjà écrit de nombreux ouvrages sur la communauté juive et traduit des essais, romans, poésies ou témoignages du yiddish au français, nous a accordé un entretien.  

Annie Ousset-Krief est Maître de conférences en civilisation américaine à l’Université Sorbonne Nouvelle à Paris. Elle est l’auteure d’un livre qui vient de paraître « Les Hassidim de la Belle Province. De la Pologne à Montréal », édition l’Harmattan, Paris, 2017.

 

Comment est né le projet de ce livre ?

Le projet est né lors du 400e anniversaire de la ville de Québec. J’ai travaillé, en tant qu’historien, avec Simon Jacobs, fondateur et directeur de l’organisme « Shalom Québec», à l’organisation d’une exposition dans le cadre des commémorations, afin de souligner l’importance de la contribution juive au capital économique et social de la ville sur près de quatre siècles : cette exposition, intitulée « Plusieurs fibres, une même étoffe : les Juifs de Québec, 1608-2008 », a été présentée à la gare du Palais à l’été 2008. Elle a été suivie d’un colloque en novembre 2013, « Les Juifs de Québec. Quatre cents ans d’histoire », pour étoffer les recherches et les contributions à ce travail historique.  Les différents intervenants ont souligné le rôle clé joué par la communauté juive dans l’évolution économique de la ville, dans sa configuration urbaine et dans son ouverture au monde. Le livre est l’aboutissement de l’exposition et du colloque.

En quoi cet ouvrage est-il important ?

Il s’agit de commémorer l’histoire, la contribution, l’ensemble du parcours de cette communauté, la deuxième en importance au Québec, mais importante surtout parce qu’elle était au cœur du Canada français, donc avait une position historique différente de celle de la communauté de Montréal. Les Juifs de Québec ont laissé une trace très forte dans l’histoire juive du Québec et du Canada. Sur le plan économique, par exemple, cette petite communauté nous apprend un fait intéressant : c’était à Québec que se trouvait le plus grand magasin juif du Canada, le magasin de Maurice Pollack, juif ukrainien immigré à Québec en 1902 (je lui consacre un article dans l’ouvrage). À la différence de Montréal, la communauté de Québec avait des bases purement commerciales et jouait un rôle économique certain. La presque totalité des immigrants se sont lancés dans le commerce, et dans un type de commerce précis : le commerce du vêtement.

La première installation de Juifs à Québec remonte à la conquête britannique en 1759. À quel moment la communauté s’est-elle véritablement  développée?

De la conquête britannique jusqu’à la fin du XIXe siècle, les Juifs étaient très peu nombreux : quelques dizaines, tout au plus. Le recensement de 1831 indique la présence de 31 Juifs, en 1871, ils étaient 79. C’était des commerçants  anglophones, britanniques d’esprit. Ils n’étaient pas très visibles. L’immigration des Juifs d’Europe de l’Est, à la fin du XIXe siècle/début XXe siècle a changé la communauté : on recense 302 Juifs en 1901, 375 en 1921 et 500 dix ans plus tard. Ces Juifs yiddishophones originaires de Pologne, Russie, Roumanie, étaient complètement différents, beaucoup plus visibles. Beaucoup devinrent colporteurs avant d’ouvrir de petits commerces – ce fut le cas de Maurice Pollack.

Ces Juifs d’Europe de l’Est étaient-ils intégrés à la communauté anglophone ?

Ils étaient obligés d’aller dans les écoles anglo-canadiennes protestantes, à cause du refus de l’Église catholique de scolariser les enfants de confession non catholique, mais ils n’étaient pas vraiment intégrés à la population anglophone qui ne représentait alors que 3 %. Le lien s’est fait avec les francophones du fait de la masse démographique. Les employés des commerces juifs étaient des francophones, les clients aussi. Et j’ai souvent entendu des témoignages intéressants : les Canadiens anglophones avaient une opinion défavorable des francophones, mais des Juifs aussi. Les Juifs n’étaient pas admis dans les milieux anglo-protestants, dans leurs clubs… Le lien avec les Canadiens français était plus intime, il y avait une fréquentation beaucoup plus soutenue, ce qui n’était pas le cas avec les anglo-protestants. Juifs immigrés et Canadiens français ont forgé des alliances assez systématiques.

Les années 1930-1940 ont été traversées par une vague d’antisémitisme, avec comme point culminant, l’incendie de la synagogue construite dans la haute-ville en mai 1944. Comment expliquer la virulence de cet antisémitisme ?

Cet antisémitisme était dû à la position de l’Église catholique. l’Église était une grande institution, qui avait longtemps présenté la minorité juive comme indigne de figurer dans la société québécoise. Ses discours de rejet ont développé une hostilité latente qui a débouché sur des actes violents. Même si l’Église ne souhaitait pas la violence, elle porte une responsabilité claire dans ces actes antisémites. Le maire, les évêques, appliquaient l’enseignement de l’Église. Mais ils ne se considéraient pas comme des antisémites, ils étaient des catholiques, qui suivaient l’enseignement de l’Église. Il a fallu attendre Vatican II pour qu’ils comprennent que c’était une erreur capitale et pour que cesse cet « enseignement du mépris ». Ensuite, un discours nationaliste s’est greffé sur cet antisémitisme religieux : « les Juifs contrôlent l’économie », « les Juifs contrôlent le commerce au détriment des Canadiens français », ce discours s’ancrait dans les esprits, alors que lorsqu’on regarde les chiffres, il y avait un tout petit nombre de commerces, de petits commerces, tenus par des familles dans un secteur très précis. Rien qui menaçait le Canada français. Mais il y avait cette perception que les Juifs ne pouvaient pas être des Canadiens français, une perception encouragée par les autorités locales et qui a débouché sur des actes antisémites.

La communauté juive de Québec a toujours été une petite communauté, avec, à son apogée, 500 personnes. Comment expliquer ce fait ?

En Amérique du Nord, pour bâtir une communauté, pour avoir des synagogues, des institutions, avoir un impact, il faut une certaine assise historique. Un nombre conséquent de personnes est nécessaire, alors les Juifs vont avoir tendance à se regrouper dans les grandes villes. Dans les années 1930, 97 % des Juifs canadiens vivaient dans les grands centres urbains. D’autre part, il est plus facile dans une grande ville de réussir son intégration, car dans une petite ville on est plus visible. En dépit de ces difficultés objectives, il y eut des succès éclatants, comme Abraham Joseph, fondateur de la Stadacona Bank en 1874, Sigismond Mohr, premier directeur général de la Compagnie d’éclairage électrique de Québec ou Maurice Pollack, commerçant et philanthrope, qui donna son nom à un pavillon de l’Université Laval. Mais on ne peut nier le fait que le manque de structures a pour effet de maintenir la communauté à sa taille réduite, et décourage l’installation de nouveaux immigrants, car mener une vie juive recèle des difficultés plus grandes au sein d’une petite communauté. On constate par ailleurs une diminution de toutes les communautés en dehors des grandes villes dans l’ensemble du Canada.

Il semblerait que le déclin démographique soit  très fort.

Oui, un déclin s’est opéré à partir de la Deuxième Guerre mondiale. C’est la même chose aux États-Unis, comme le montre par exemple Lee Shai Weissbach 1 dans son ouvrage sur les communautés juives dans les petites villes américaines. Partout aux États-Unis, les petites communautés disparaissent. On ne peut donc pas rattacher ce déclin à la seule ville de Québec, c’est une tendance continentale. Aujourd’hui, il y a entre 150 et 200 Juifs à Québec. Le nombre est difficile à déterminer, car les gens ne rejoignent pas forcément la communauté.

Qu’en est-il de l’immigration des Juifs sépharades originaires du Maroc ?

Certains sont passés par Québec, mais peu sont restés. Ils se sont presque tous installés à Montréal. Montréal est une ville très diversifiée, qui offre de nombreuses opportunités, et historiquement, les Juifs y ont progressé très vite. À Québec, il n’y a pas le soutien de grands organismes communautaires. Et la vie religieuse à Québec n’est pas facile : il n’y a plus de boucherie casher par exemple. Les Juifs québécois doivent faire venir leurs produits de Montréal.

Vous êtes né à Québec, mais vous n’êtes pas juif. Qu’est-ce qui vous a amené personnellement à travailler sur les Juifs de Québec ?

J’ai grandi dans le quartier de la synagogue, mon école était à deux rues de là. La communauté juive était partie intégrante de la Cité. Et en tant qu’historien du Canada, je pense qu’il faut revoir l’étude du Canada français. L’histoire du Québec, c’est l’histoire de tous ceux qui ont vécu au Québec. L’histoire des Juifs de Québec, la première minorité qui ne soit pas chrétienne dans l’histoire du Québec, c’est une histoire extraordinaire, que nous devons raconter. C’est la preuve que la diversité culturelle et religieuse a des racines profondes au Québec. Avec ce livre qui a rencontré un grand succès, nous avons amorcé un travail qui doit se poursuivre, notamment en étudiant l’évolution de la communauté dans les vingt dernières années et la redéfinition de l’identité juive.