Le monde hassidique aujourd’hui

ENTRETIEN AVEC MINDY POLLAK, CONSEILLÈRE MUNICIPALE D’OUTREMONT  PAR ELIAS LEVY

Mindy Pollak

Mindy Pollak

Elias Levy

Elias Levy

Mindy Pollak est la première femme juive hassidique à assumer des fonctions politiques. Une véritable révolution dans le monde juif ultra-orthodoxe. Élue en 2013 sous la bannière du parti Projet Montréal, Mindy Pollak souhaite ardemment « faire une différence » et « amener un vent de changement » au sein de son quartier qu’elle aime tant. Mindy Pollak est la conseillère municipale du district Claude Ryan d’Outremont, situé à proximité du Plateau Mont-Royal. Les Juifs hassidiques représentent à peu près 25 % de la population d’Outremont, qui compte environ 25 000 personnes. Entretien avec une militante inlassable du vivre-ensemble et une bâtisseuse de ponts interculturels. Elias Levy est journaliste à l’hebdomadaire The Canadian Jewish News (CJN).

Présentez-vous à nos lecteurs.

Je suis née à Montréal il y a vingt-neuf ans. Je suis membre de la communauté Vizhnitz, la troisième plus importante communauté hassidique d’Outremont, après celles des Satmar et des Belz. Avant de me lancer en politique, j’étais esthéticienne de profession. Ma clientèle était majoritairement francophone. Je n’avais jamais envisagé de faire un jour de la politique active. Ce choix s’est imposé à moi naturellement. En 2011, après la tenue d’un référendum visant à stopper un projet de rénovation d’une synagogue située sur la rue Hutchinson, j’ai cofondé les Amis de la rue Hutchinson avec Leila Marshy, une résidente d’Outremont d’origine palestinienne très sensible aux revendications formulées par la communauté hassidique, qui venait de perdre ce référendum. Cette association de voisins s’est fixé comme mission de bâtir des ponts entreles membres de la communauté juive hassidique et les résidents non-juifs d’Outremont et de favoriser un dialogue interculturel constructif. Depuis sa fondation, les Amis de la rue Hutchinson ont participé aux « Journées des bons voisins », qui ont lieu chaque année sur la rue Saint-Viateur, et organisé des rencontres publiques pour tisser des liens entre les différentes communautés vivant à Outremont.    

Votre implication en politique a-t-elle suscité des oppositions dans votre communauté ?

C’était la première fois qu’une femme membre d’une communauté hassidique se lançait officiellement en politique. Beaucoup de femmes de ma communauté ont été surprises par ma décision de briguer un siège au Conseil municipal d’Outremont. Elles étaient curieuses de connaître les raisons qui m’ont motivée à me lancer en politique. Elles m’ont posé beaucoup de questions à ce sujet. Je ne vous cacherai pas que je me suis aussi heurtée à une opposition de la part de certains membres de ma communauté, mais celle-ci était plutôt faible.

Croyez-vous que votre implication en politique municipale contribuera à réhabiliter l’image, souvent caricaturée, des femmes hassidiques ?

Des préjugés tenaces sur les femmes hassidiques ont toujours la vie dure. Je peux vous assurer que le cliché des femmes hassidiques vivant cloîtrées dans leur maison est très éculé. Beaucoup de femmes de ma communauté sont actives professionnellement et socialement. Plusieurs d’entre elles participent régulièrement aux réunions du Conseil municipal d’Outremont, où elles expriment leurs points de vue sans aucune gêne. Elles prennent leur place en public. Les femmes hassidiques sont très progressistes.

Les rabbins de votre communauté vous ont-ils déconseillé de faire le saut en politique ?

Non. Les rabbins de ma communauté ne se mêlent pas de politique. Ils s’occupent uniquement des affaires spirituelles. Par contre, avant d’annoncer ma candidature au poste de conseillère du district Claude Ryan d’Outremont, j’ai consulté les rabbins de ma communauté pour m’assurer que ma décision était acceptable d’un point de vue halakhique (de la loi juive) et leur demander quelques conseils, qu’ils m’ont prodigués affablement. Je tenais à avoir leur approbation informelle, que j’ai obtenue.

Comment qualifieriez-vous l’état actuel des relations entre la communauté hassidique et les autorités municipales d’Outremont ?

Je parlerais plutôt de fermeture d’esprit de la part des membres du Conseil d’arrondissement d’Outremont. J’ai demandé plusieurs fois à la mairesse de l’arrondissement d’Outremont, Marie Saint-Mars, et aux membres de son Conseil de s’asseoir avec des représentants de la communauté hassidique pour réexaminer les différentes options et essayer de trouver un compromis viable. Je leur ai souvent dit que leur option radicale entraînerait une conséquence très inéquitable : interdire dans le futur à une communauté religieuse grandissante l’ouverture de tout nouveau lieu de culte. Ils ont rejeté ma proposition de dialogue.

Les relations entre les résidents juifs et non-juifs d’Outremont sont-elles meilleures ?

Oui. Dans le quotidien, au jour le jour, les résidents d’Outremont, juifs et non-juifs, cohabitent harmonieusement. J’entends tous les jours de très belles histoires et anecdotes sur ce vivre-ensemble paisible et respectueux. Les problèmes se posent au niveau du Conseil d’arrondissement de la ville d’Outremont. Celui-ci prend souvent des décisions importantes sans consulter préalablement la population outremontaise.

Couple hassidique en ballade, le Shabbat, à Outremont

En vous écoutant, on a l’impression que le processus de consultation publique en vigueur dans la ville d’Outremont n’est pas très démocratique ?

Le Conseil d’arrondissement d’Outremont respecte démocratiquement la lettre de la loi, mais pas toujours l’esprit de la loi.

L’atmosphère à Outremont est-elle demeurée tendue depuis la tenue du dernier référendum 1 cet automne ?

Oui, l’atmosphère est assez tendue. Il y a eu beaucoup de désinformation. Ceux qui s’opposaient fermement au projet de la communauté hassidique ont fait circuler la rumeur fallacieuse que des dizaines de nouvelles synagogues allaient être créées sur la rue commerciale en question si la ville donnait le feu vert aux Hassidim. C’est une allégation non fondée et totalement fausse. Mais, malheureusement, cette rumeur a fait son chemin.

Des résidents non-juifs vous appuient-ils ?

Oui. De nombreux résidents non-juifs ont appuyé la communauté hassidique d’Outremont lors du dernier référendum. Ces derniers nous ont dit que ce qui les a motivés à soutenir la communauté hassidique dans son combat, c’est l’effet délétère de l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis. « Trump joue sur les différences des gens pour les diviser », nous ont-ils confié. Horripilés par l’approche exclusionniste prônée par Donald Trump, ces résidents non-juifs ont décidé de se mobiliser pour mettre en garde la population d’Outremont contre les effets néfastes pour notre ville d’une consultation référendaire qui serait source de divisions et de malentendus. Il est vrai que les divisions laissent toujours des stigmates profonds. En faisant du porte-à-porte, je me suis rendu compte que la plupart des gens ne sont pas au courant de ce qui se passe à Outremont ou s’en foutent complètement. C’est une minorité très bruyante, et qui prend beaucoup de place dans l’espace public, qui s’oppose farouchement aux projets de la communauté hassidique. Mon objectif est de mobiliser la majorité silencieuse. 

Envisagez-vous avec optimisme les perspectives d’avenir de la communauté hassidique d’Outremont ?

C’est un grand honneur pour moi de desservir les résidents d’Outremont qui m’ont accordé leur confiance lors des élections municipales de 2013. J’espère qu’un jour prochain les membres du Conseil d’arrondissement d’Outremont feront preuve d’une plus grande ouverture d’esprit qui permettra d’établir de nouveaux ponts entre cette instance décisionnelle et la communauté hassidique. Pour l’instant, il n’y a quasiment aucun dialogue entre les deux parties. Mon parti, Projet Montréal, souhaite réellement bâtir des ponts entre l’arrondissement et la communauté hassidique. Nous voulons aussi créer un nouveau sens communautaire et une revitalisation de notre quartier par le biais d’une approche consultative et transparente, en encourageant les initiatives citoyennes.

 
 
 

Notes:

  1. Le 20 novembre 2016, les citoyens d’Outremont ont participé à un référendum pour se prononcer sur le règlement AO-320-B adopté majoritairement par le Conseil d’arrondissement et qui interdit l’ouverture de nouveaux lieux de culte sur l’avenue Bernard, où s’entremêlent commerces et résidences. Résultat du scrutin: 1561 personnes ont voté en faveur du règlement AO-320-B et 1202 ont vote contre.Les Juifs hassidiques avaient obtenu un permis pour y construire une synagogue.