Brève histoire de la communauté hassidique québécoise

PAR STEVEN LAPIDUS

Steven Lapidus

Dr Steven Lapidus, chercheur montréalais, est un spécialiste de l’histoire du judaïsme orthodoxe, et son travail porte sur l’adaptation du judaïsme hassidique et harédi (ultra-orthodoxe) à la société nord-américaine. Il a également enseigné, donné des conférences et publié des articles sur les religions occidentales, la sexualité, l’histoire et la culture juives à l’Université Concordia, où il a obtenu son doctorat, ainsi qu’à l’Université d’État de New York à Plattsburgh, l’Université McGill et l’Université de Montréal. Il travaille présentement sur un livre sur le hassidisme canadien

 

Quelques Juifs hassidiques à Montréal dès le début du 20e siècle
Le hassidisme a commencé comme un mouvement de réveil parmi des Juifs de  la région de Podolie en Ukraine occidentale. En mettant l’accent sur la sincérité et la joie dans le culte, mon arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-grand-père, Israël ben Eliezer (1698-1760), connu sous le nom de Ba’al Shem Tov (littéralement le maitre du bon nom), réussit à implanter un judaïsme revitalisé et mystique 1. Bien que, initialement le mouvement hassidique fut radical et révolutionnaire, jusqu’à avant la Deuxième Guerre mondiale, il devint la manifestation la plus conservatrice du judaïsme orthodoxe traditionnel. S’accrochant aux valeurs conventionnelles, les hassidim (adeptes du hassidisme) en Amérique du Nord incarnent une allégeance inébranlable et conformiste à la tradition, aux habits vestimentaires, à la langue yiddish et aux prénoms juifs  ainsi qu’au comportement selon la loi juive.

Contrairement à une perception répandue, il y eut des hassidim sur les rives du Canada depuis que la première grande vague d’immigrants juifs d’Europe orientale est arrivée dans ce pays au début des années 1880, fuyant les pogroms qui ont suivi l’assassinat du tsar Alexandre II. Les premiers immigrants juifs provenaient d’Ukraine, de Roumanie, de Pologne et de Lituanie et, dès le début du XXe siècle, Montréal pouvait se targuer d’un petit nombre de congrégations hassidiques russes, lituaniennes et polonaises comme Habad (ou Loubavitch), Kossov ou Vizhnitz. Il y avait aussi plusieurs rebbes (rabbins) hassidiques dans la ville, comme les rabbins Yehudah Yudel Rosenberg, Yohanan Twersky, David Flaum et Zanger. Toutefois la vie hassidique était encore centrée en Europe et le resta jusqu’à l’Holocauste. L’Amérique du Nord et l’Occident, en général, étaient perçus comme trop libéraux, trop ouverts, trop individualistes pour la survie religieuse. Malgré les difficultés de la vie en Europe de l’Est, la majorité des dirigeants hassidiques et harédi 2  n’ont pas préconisé l’émigration, ce qui a entraîné une diminution des arrivées hassidiques dans le monde occidental européen ou américain. Ainsi, la communauté hassidique de Montréal n’a pas grandi de façon significative entre les deux guerres. Cependant, il y a eu relativement une importante émigration hassidique à Montréal pendant l’Holocauste malgré les restrictions sévères d’immigration en vigueur.

Hassid Breslav

La venue des hassidim durant et après l’Holocauste
À la fin de 1941, un petit groupe de réfugiés hassidiques est arrivé à Montréal via l’Extrême-Orient. Après avoir fui les territoires nazis et soviétiques, plusieurs milliers de Juifs polonais, de la Lituanie, autrefois indépendante, traversèrent l’Union soviétique pour se rendre à Kobe, au Japon, d’où ils furent transférés à Shanghai à l’automne 1941.Contrairement à son habitude, le gouvernement canadien – alors typiquement opposé à l’immigration juive – a offert quatre-vingts visas aux Juifs polonais vivant en Extrême-Orient. Les visas ne furent pas tous utilisés pendant les années de guerre et en novembre 1941, vingt-neuf rabbins et étudiants rabbiniques arrivèrent à Montréal via San Francisco, voyageant à bord du President Pierce, l’un des derniers navires à arriver aux États-Unis avant l’attaque de Pearl Harbor. Parmi les raisons pour lesquelles certains des visas n’ont pas été utilisés par leurs bénéficiaires est le fait que le navire avait prévu de naviguer le 30 septembre 1941, soit cette année-là la veille du jour de Yom Kippour. Or traverser « la ligne de changement de date » 3 nécessitait deux jours de jeûne continu, d’où le fait que  certains aient refusé de monter à bord. Mais parmi ceux qui l’ont fait et qui ont jeûné pendant quarante-neuf heures au cours de cette inoubliable « journée de jugement », se trouvaient la veuve et le fils du fameux Hafetz Haim de Radun, et le rabbin Pinchas Hirschprung, diplômé et examinateur à la yeshiva (académie talmudique) des  Khokhmei Lublin et érudit de renommée mondiale, qui fut le Grand Rabbin de Montréal de 1969 à 1998. Il y  avait aussi neuf émissaires du rabbi de Loubavitch, lui-même basé à New York, chargés d’établir une yeshiva et d’organiser la communauté habad ici. Voyageant en train via Chicago, ces hassidim arrivèrent à Sarnia, en Ontario le 23 octobre 1941. Beaucoup des neuf émissaires loubavitch deviendront célèbres dans toute la communauté juive de Montréal, tels que les rabbins Yerachmiel Benjaminson et Meir Chaikin, qui servaient au sein du Vaad Harabbonim (conseil rabbinique de Montréal), Moshe Elya Gerlitzky, Leib Kramer de la yeshiva loubavitch, Yosef Rodal, et Yitzchok Hendel, qui était le leader de la communauté Loubavitch et siégeait au  Beth Din (tribunal rabbinique) du Vaad Ha’ir (Conseil de la Communauté juive de Montréal). Initialement établie sur l’avenue du Parc, la yeshiva loubavitch Tomkhei Temimim, a déménagé à Snowdon durant les années 60, et la communauté habad s’est développée dans ce quartier.

Jeunes hassidim

Qui sont les hassidim de Montréal ?
La plus grande vague d’immigration hassidique au Canada a commencé dans la période de l’après-guerre et, au début des années 1950, Montréal pouvait se vanter d’une communauté et d’une infrastructure diversifiées. Il faut relever que parce que les forces nazies n’ont atteint la Hongrie qu’au début de 1944, un plus grand nombre de hassidim juifs hongrois ont survécu par rapport aux hassidim d’autres pays. Et même si les hassidim pouvaient venir de terres polonaises ou ukrainiennes, la communauté montréalaise est en grande partie d’origine hongroise. Le hassidisme hongrois, surtout dans les années d’avant-guerre, était réputé pour son isolationnisme et son conservatisme extrême, rejetant les études et les langues séculières ainsi que le mouvement sioniste, et beaucoup de ces idées prirent racine parmi les hassidim de Montréal.

À la fin des années 1940 et 1950, de nombreux émigrants hassidiques viennent à Montréal, y compris les rebbes de Sambor, de Tob, de Dzjibov et de Shotz, diversifiant la vie hassidique dans la ville. Yekutiel Yehudah Halberstam, le rebbe de Klausenberg, alors vivant à Williamsburg, a été actif dans la réhabilitation de la vie juive d’après-guerre. Grâce à son influence, la première institution hassidique d’après-guerre, Reishis Chochma, a été créée en 1951, abritant hassidim de Klausenberg, Satmar et Belz. En moins d’un an, Belz et Satmar ont ouvert leurs propres institutions. Initialement de petite taille et fréquemment déplacés dans le Plateau et Mile-End, les écoles, yeshivot et shitblach (petite synagogue se tenant dans une pièce d’un appartement) prolifèrent et la communauté prit forme, s’installant finalement dans la zone de chevauchement entre Mile-End et Outremont.

En 1953, le grand rabbin Meshulam Feish Lowy, l’un des rares survivants de sa prestigieuse famille de rabbins de Tosh (Nirtyass en hongrois), est arrivé de Hongrie à Montréal pour reconstruire sa communauté. En dix ans, il acheta une parcelle de terre dans la campagne québécoise près de Boisbriand et établit un village hassidique séparé qui compte maintenant plusieurs milliers d’habitants. Bien que le rebbe de Tosh fut le seul rebbe hassidique dirigeant vivant à Montréal,  beaucoup de hassidim entretiennent, bien sûr,  des contacts fréquents avec leurs propres rebbes. Les Lubavitch n’ont pas de rebbe vivant, mais un centre à New York; Satmar, Vizhnitz-Monsey et Skver ont des rebbes dans l’État de New York et les rebbes de Vizhnitz dans leur branche de Bnei-Braq ainsi que Belz vivent en Israël. Il est significatif que les schismes hassidiques à l’extérieur de la province se reflètent à Montréal, où il existe actuellement deux communautés Satmar et Tosh concurrentes et trois communautés Vizhnitz.

Hassidim portant, les jours de fêtes, le traditionnel shtreimel (chapeau de fourrure)

La réalité hassidique au Québec aujourd’hui
La fin du XXe siècle a vu deux facteurs opposés surgir dans la communauté hassidique de Montréal. D’une part, le succès démographique du judaïsme orthodoxe d’après-guerre était visible dans la communauté hassidique montréalaise dont le taux double tous les 15 à 20 ans, et d’autre part, la pression croissante de la population majoritairement francophone d’Outremont. La population hassidique de Montréal, toujours difficile à estimer, compte pour 25 % de la population d’Outremont. En ajoutant Snowdon, à l’ouest d’Outremont, Tosh, Mile-End et les poches à Côte-Saint-Luc, il doit y avoir au moins 20 000 hassidiques dans le Grand Montréal, ce qui a entraîné une prolifération de synagogues, d’écoles, et des services de restauration dansla communauté hassidique. Près de la moitié des mariages hassidiques à Montréal 4 se font entre Américains et Canadiens, donc la population abrite de nombreux immigrants américains, participant ainsi à l’anglicisation de la communauté.

Puisque les systèmes scolaires facilitent l’identité des communautés, les plus grands groupes hassidiques de Montréal – Tosh, Lubavitch, Satmar, Belz et Skver – possèdent chacun des écolesautonomes, de la petite enfance au début de l’âge adulte. Les petites collectivités comme Vizhnitz, ont également ouvert des écoles qui ont favorisé une croissance et une expansion institutionnelles supplémentaires. À l’heure actuelle, il doit y avoir au moins vingt écoles hassidiques pour mineurs dans la grande région métropolitaine de Montréal.

Il y a deux préoccupations pour la communauté hassidique. Premièrement, ils refusent d’enseigner à leurs élèves certains sujets, comme la sexualité, les religions autres que le judaïsme ou certaines parties de la science, y compris la reproduction et l’évolution. Deuxièmement, tous les garçons et hommes hassidiques doivent consacrer tout leur temps aux études de la Torah. En règle générale, la plupart des écoles élémentaires enseignent un programme de base ainsi que la majorité des écoles pour filles. Une fois que les garçons atteignent l’âge de bar-mitzva (majorité religieuse), leurs études séculaires sont considérablement diminuées et l’accent se porte sur les études religieuses, bien que certaines écoles secondaires conservent des sujets plus laïques. C’est pourquoi les écoles de filles obtiennent plus facilement l’approbation provinciale, tandis que les écoles pour garçons ont plus de difficultés à l’obtenir. Et de fait, Beth Rivkah, l’école secondaire de la communauté de Loubavitch, figure toujours parmi les dix meilleures écoles secondaires au Québec.

Il y a d’autres groupes représentés à Montréal, quoiqu’en plus petit nombre, comme Klausenberg, Munckacs, Bobov, Tob, Djibov, Skulen et une synagogue nommée d’après le rebbe de Trisk.

Dans la région de Mile-End-Outremont, des dizaines de magasins, de boutiques de vêtements, des épiceries aux remèdes homéopathiques répondent aux besoins communs. Il y a plus d’une douzaine de synagogues et plusieurs mikvaot (bains rituels). Typiquement, la communauté hassidique est parsemée d’une pléthore de services gratuits exprimant le souci d’autrui et la solidarité qui les unissent. Des produits tels que l’équipement médical, des paniers discrets de nourriture, des vêtements, des livres scolaires, des lieux, des lits supplémentaires pour les invités et des médicaments, ainsi que des services allant de la visite des malades à la traduction, du babysitting à l’aide à l’immigration et du transport médical aux services de conseils, sont offerts gratuitement.

Cependant, cette croissance a eu un prix. La présence hassidique à Outremont-Mile-End a suscité des détracteurs. Comme mentionné dans La Presse le premier jour de la fête juive du Nouvel An, à Rosh Hashanah 1988 : « La ville aux grands arbres où se concentre les beaux esprits et les portefeuilles bien garnis vient de découvrir qu’elle n’a plus une mineure juive, mais probablement un « Problème » juif. ». Les plaintes – comme le double stationnement, le non-respect des restrictions de zonage, le bruit excessif, la surabondance des autobus scolaires, les souccot 5 construites pour trop longtemps aux yeux de certains  et l’excès d’événements publics – ont abouti à un certain nombre de règlements comme : les délais accordés pour la construction et déconstruction des souccot, le refus d’autoriser l’utilisation exceptionnelle (un jour par an pour la fête juive de Pourim) des autobus scolaires en dehors des heures régulières, et une récente interdiction de nouveaux espaces de culte à Outremont. Le résultat d’une telle acrimonie s’est ressenti dans les rues et les salles d’arrondissement d’Outremont. D’autre part, des groupes multiculturels et interconfessionnels sont apparus pour contester les perceptions négatives de la coexistence, mais des tensions subsistent.

Bien que personne ne puisse prédire l’avenir, les hassidim n’ont aucun projet ou intention de se déplacer et le temps résoudra probablement les tensions, car la plupart des détracteurs sont âgés. Les jeunes générations sont, elles, plus propices à la coexistence pacifique.

 

 

Notes:

  1. Le Ba’al Shem Tov ou Besht (en abrégé) eut plusieurs élèves qui, devenus maîtres à leur tour, donnèrent lieux à plusieurs courants ou groupes au sein du mouvement hassidique. Ces groupes portent généralement le nom de la ville où se sont établis ces élèves du Besht, rabbins de communautés.
  2. Littéralement craignants-Dieu, ce terme désigne les ultra-orthodoxes de tendance hassidique ou non.
  3. « Ligne imaginaire à la surface de la terre qui longe approximativement le 180e méridien (est et ouest) dans l’Océan pacifique et dont le rôle est d’indiquer l’endroit où il est nécessaire de changer de date quand on la traverse. », selon Wikipedia.
  4. Rabbi Moscowicz, le rebbe de Shotz avait une synagogue sur l’avenue Darlington, mais bien qu’il vive toujours ici, il s’est retiré et n’a plus de congrégation.
  5. Durant les huit jours de la fête juive de Souccot, les Juifs pratiquants construisent une cabane dans laquelle ils prennent notamment leurs repas (ndr)