Mektub or not Mektub ?

PAR MAURICE CHALOM, PH.D

Maurice Chalom

Maurice Chalom

Essayiste, romancier et directeur de publications, Dr Maurice Chalom est titulaire d’un doctorat en éducation de l’Université de Montréal. Depuis une trentaine d’années, ses domaines d’expertise sont les mouvements migratoires, les relations interculturelles et la gestion de la diversité. Au plan communautaire, Maurice Chalom est chroniqueur à La Voix Sépharade (LVS) et programmateur au Festival du cinéma israélien de Montréal (FCIM).

Fatum, disent les Latins : c’était dit; Mektub, disent les Arabes : c’était écrit. Je ne sais pas pour vous, mais moi, je n’en sais fichtrement rien si l’islamisme est une fatalité, un épiphénomène ou un effet pervers de la mondialisation. La seule fatalité empiriquement vérifiée que je connaisse, c’est que nous irons tous ad patres. Que l’on soit Juif, Chrétien ou Musulman, anachorétique ou hédoniste, croyant ou mécréant, sceptique ou convaincu, darwiniste, créationniste ou descendant d’extra-terrestres, nous partirons tous les pieds devant. Et nous avons beau vouloir lui faire la nique, la dribbler, l’esquiver ou faire comme si, la grande faucheuse, patiente, attend son heure. Pour le reste…

De l’ivraie au vrai ?

Pour plusieurs doctes penseurs, l’Islam serait une religion qui n’est pas venue au monde pour vivre en paix avec le Judaïsme et le Christianisme, ses consœurs prédécesseures, mais une religion universelle qui doit les effacer et s’emparer du monde. L’Islam se définirait comme la vraie religion : Din al-Haqq, alors que le Judaïsme et le Christianisme ne seraient rien de moins que Din al-Batil : de fausses religions. On ne fait pas dans la fioriture. Exit respect des anciens, tolérance et droit d’aînesse ! C’est ce qui ferait, selon ces mêmes doctes penseurs, de l’actuel « choc des civilisations », le fondement d’une lutte théologique dont la source serait l’incapacité de l’Islam en général et de l’Islamisme en particulier à reconnaître l’histoire et les droits religieux des croyants non-musulmans qui seraient appelés à disparaître, tout simplement. Sûr qu’avec pareille appréhension, le dialogue interreligieux en prend pour son rhume. Et moi qui croyais que toutes les religions portaient en elles l’amour du prochain… Pour Boualem Sansal, « l’islamiste est un musulman impatient ». Avec cette formule lapidaire, l’écrivain et essayiste algérien déboulonne la supposée fatalité de l’Islamisme. Car si c’est écrit, pourquoi se presser, à moins de ne pas être sûr de son coup. Une Fatwa se profile à l’horizon…

Quant à l’Islamisme, est-il à mettre dans la même lessiveuse que l’Islam ? Là encore, doctes penseurs et doctrinaires ne sont pas prêts de s’entendre; ce qui a l’heur des éditeurs, car jamais l’Islam ne s’est aussi bien vendu qu’au jour d’aujourd’hui. Pour certains, il n’y aurait guère de différences entre l’Islam et l’Islamisme car, depuis son origine, l’Islam ne serait pas qu’une simple religion, mais également un code juridique, une politique et une idéologie. Au plan sémantique, le terme Islamisme, issu du mot Islam voulant dire soumission, aurait été forgé au 18e siècle afin d’obtenir ses lettres de noblesse et de reconnaissance, au même titre que les autres religions. Bref, un nécessaire vernis de légitimité, comme si Allah n’était pas assez grand pour défendre Mahomet tout seul.

Pour d’autres, il y aurait une différence fondamentale entre Islam et Islamisme. L’Islam serait une foi possédant ses règles de vie et de conduite, mais certainement pas une politique, contrairement à l’Islamisme qui serait, comme le communisme en son temps, une idéologie et un projet de société. Il y aurait un puissant conflit, souvent gommé voire tu, au sein de l’Islam entre les musulmansislamistes et les autres musulmans ainsi qu‘entre la République et l’Islamisme. Alors que le communisme, avec son slogan rassembleur et fédérateur « Prolétaires du monde entier, unissez-vous », sa promesse d’un monde meilleur et ses lendemains qui chantent après la lutte finale, s’est planté dans les grandes largeurs en moins d’un siècle, pas même l’équivalent de durée de Planck (tp) à l’échelle du temps cosmique; je vois mal comment l’Islam, avec ou sans isme, dans sa complexité et, si j’osais le dire, dans sa cacophonie,  pourrait être le destin et l’avenir de l’humanité.

Soyez attentifs, car même une chatte n’y retrouverait pas ses petits. On reconnait 4 principaux courants dans l’Islam. Le Sunnisme, avec près de 80 % de la population musulmane mondiale; le Chiisme duodécimain représente quelque 10 % des croyants, dont la majorité vit en Iran, en Irak, en Azerbaïdjan, au Bahreïn et au Liban; le Zaïdisme, avec plus ou moins 8 millions de croyants, est exclusivement présent au Yémen et l’Ibadisme, avec ses 5 millions de fidèles surtout à Oman, Zanzibar et dans quelques régions de Lybie, d’Algérie et de Tunisie. Jusqu’ici, tout baigne mais pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?

Bazar et balagan

Le Sunnisme, courant majoritaire, se divise en plusieurs écoles de droit musulman, dont les principales sont le Hanafisme, le Malikisme, le Chaféisme et le Hanbalisme. Par manque d’espace, je ne peux élaborer. À vous de fouiller. Comme il est hors de question que l’on me traite d’islamophobe, je m’en voudrais de zapper l’Ismaélisme avec ses 15 à 30 millions de fidèles; l’Alevisme, branche du soufisme, principalement établi en Turquie, représente entre 10 et 20 millions de fidèles; L’Ahmadisme regroupe de 10 à 20 millions de croyants répartis autour du monde indien et de sa diaspora; le million de Druzes, surtout présents au Liban, sans oublier l’ultra-minoritaire Nation de l’Islam, cette organisation politico-religieuse américaine, avec ses 20 000 à 40 000 membres et sympathisants. Sans oublier les Alouites, considérés comme Chiites, avec quelque 4 millions d’adhérents, principalement en Syrie et en Turquie. En espérant n’avoir oublié personne.

Malgré ses cinq piliers qui essaient de maintenir l’Ummat islamiyya, la nation islamique pas trop de guingois, à voir ces tentatives répétées de greffes entre nationalités et cultures disparates, ces liens sanguins qui maintiennent en selle les mêmes familles dynastiques et politiques, ces courants opposés les uns aux autres, ces chapelles et leurs sous-chapitres qui se font une concurrence dévoyée promettant, à qui mieux mieux, monts et merveilles, et ces rivalités qui minent la religion révélée; je vois mal comment l’Islamisme serait l’aboutissement inéluctable de notre humanité. Vu de l’extérieur, ça a tout d’un joyeux bazar et je me demande si Mahomet avait prévu le coup.

Certes, comparaison n’est pas raison, mais ce bazar aux pays du Levant ressemble au balagan juif. Sans remonter à Mathusalem, un bref rappel certainement incomplet. Après le retour de Babylone, les Israélites se scindent entre Judéens et Samaritains. S’ensuivit une débandade scissionniste : Hasmonéens, Saducéens, Pharisiens, Esséniens, Zélotes, Minim, Nazaréens, Sicaires, Boéthusiens, Soferim. Surtout, n’allez pas croire que ces conflits et ruptures fratricides auraient pris fin avec le mouvement des lumières. Que nenni. Il n’y a qu’à voir les dissensions entre judaïsme orthodoxe, massorti et réformé, les rivalités entre Loubavitch, Satmar, Gour, Betz, Amchinov, Bobov ou Breslav, la foire d’empoigne entre mitnagdim lituaniens et haredim versions Néturei Karta ou Lev tahor, sans parler du judaïsme reconstructionniste, loin d’être en odeur de sainteté dans les milieux ortho. Bref, en Islam comme dans le Judaïsme, la surenchère, entre dénonciations du fourvoiement d’autrui et détenteurs de LA vérité, continue de croître à la manière d’un indice boursier. Tant qu’il y aura ces chicanes de clochers, ces dissensions exégétiques, ces interprétations divergentes et cette foisonnante hétérodoxie, la fatalité devra ronger son frein et prendre son mal en patience. Ce n’est pas demain la veille que le ciel nous tombera sur la tête.

Modération, l’antidote ?

Mais revenons à l’hypothétique fatalité de l’Islam et/ou de l’Islamisme. Celle-ci reçoit un nouvel éclairage, du moins dans l’Hexagone, suite aux résultats d’une enquête réalisée auprès des Musulmans de France. Selon l’enquête «Trajectoires et Origines », menée conjointement par l’INSEE et l’INED et publiée en 2015, ils seraient 4 710 000, soit 7,5 % de la population française. Pour plusieurs, cette estimation est à prendre avec circonspection, dans la mesure où la loi française interdit le chiffrage des populations par religion. Ceci dit, on est loin du nombre fantasque de 11 millions que certains martèlent, en agitant le spectre du remplacement de la population de souche par les Musulmans.

Au sein des nationaux (nés en France) et des étrangers (immigrants) de culture et de confession musulmane, l’enquête fait la distinction entre trois groupes, des plus modérés aux plus autoritaires. La « majorité silencieuse » représenterait 50 % des nationaux et des étrangers de confession musulmane. Leur système de valeurs serait en adéquation avec celui de la société dans laquelle ils vivent. Soit dit en passant, cette majorité silencieuse, définie également comme majorité sociologique et idéologique, on la retrouve également parmi les Juifs, les Chrétiens et les laïcs. Après les « silencieux », les « conservateurs », mus par l’Islamic Pride représenteraient quelque 25  % de la population musulmane française. Revendiquant leur fierté d’être Musulmans, ils acceptent la laïcité et rejettent sans autre équivoque le niqab et la polygamie,tout en revendiquant l’expression de leur appartenance religieuse dans l’espace public et au bureau, par le port du voile, entre autres. Très pieux, ils adoptent la « norme hallal » dans leur quotidien. Les « autoritaires » représenteraient 25 % des Musulmans de France et n’adhèreraient pas aux valeurs de la République. Ils sont souvent jeunes, peu insérés dans l’emploi et vivent dans les quartiers sensibles des grandes agglomérations, ces fameux territoires perdus de la République. Ils se définiraient davantage par l’usage qu’ils font de l’Islam pour signifier leur refus d’appartenance, que par leur connaissance des textes. Cette minorité se caractériserait également par un manque de reconnaissance sociale et par une fragilité identitaire. C’est dans ce terreau que l’Islamisme labourerait son sillon.

Ces résultats montrent que : 1) il n’y a aucun rapport entre les silencieux majoritaires et les conservateurs, et les autoritaires, 2) l’Islam, pratiqué par la majorité des Musulmans de France est soluble dans la République et s’accommode de ses valeurs fondamentales et 3) au même titre que ses consœurs prédécesseures, l’Islam est loin d’être ce monolithe rigide et inébranlable, souvent mis de l’avant et caricaturé. Ces résultats s’apparentent à ceux d’un récent sondage mené auprès d’étudiants de huit cégeps du Québec.

Entre autres résultats, il semblerait que les personnes ne se réclamant d’aucune religion ou nées ici de parents immigrants seraient « plus à risque de radicalisation » que celles pratiquant une quelconque religion ou des immigrants de première génération. Ces résultats laissent à entendre que l’observance et une pratique religieuse non ostentatoire seraient l’antidote à toute dérive extrême. Séduisante hypothèse…

Douter en toute liberté

Sans être de béats naïfs, reconnaissons cependant que dans nos sociétés libérales, là où une majorité d’individus de confession musulmane a une pratique religieuse traditionnelle voire soft plutôt que rigoriste, une OPA islamiste n’aurait guère de chances de voir le jour. Cette majorité s’accommode des valeurs fondamentales de nos démocraties libérales, où le droit à la critique, voire au blasphème, a droit de cité au même titre que la laïcité, le pluralisme, l’égalité entre les hommes et les femmes, la liberté de culte et d’expression, ou la liberté de presse. Cette majorité décode, s’adapte et se conforme aux règles, devoirs et obligations de nos démocraties, et souscrit au contrat moral. Bien sûr, des voix s’élèvent pour dénoncer la mollesse de nos sociétés par trop libérales voire laxistes selon ces dites voix qui se laissent envahir et d’autres, pour revendiquer davantage d’accommodements et une plus grande reconnaissance du droit à la différence.

Mais l’un dans l’autre et même si l’Islam serait davantage qu’une simple religion, il se pratique pourtant comme telle par la majorité de ses fidèles : en privé. Force est de reconnaitre que la loi du 9 décembre 1905 sur la séparation entre les Églises et l’État en faveur d’une laïcité sans excès est largement reconnue, de même que la séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire est respectée. Et que dire du rôle d’intégration voire d’assimilation que jouent l’école, les médias, le monde du travail, sans parler de l’hétérogénéité et de la fragmentation de cet Islam protéiforme. Si l’islamisme  – l’Islam des impatients  – avait une quelconque chance d’avènement, ce ne pourrait être qu’en vase clos, en milieu homogène, à l’abri des regards et par l’asservissement. Et encore là, rien n’est moins sûr, à voir la déliquescence de Daech et de son projet illusoire d’un Dawlat islamiya fi’iraq wa sham, un État islamique en Irak et au Levant qui tourne en eau de boudin; son avènement n’est pas pour demain. Alors une fatalité, l’islamisme ?

Tel un miroir aux alouettes, il ne serait qu’un leurre attirant une minorité de déboussolés en quête d’absolu. Aussi, aux certitudes, préférons le doute et à la fatalité, la liberté. Et puis, ce n’est pas parce que c’est écrit que c’est vrai.