Les djihadistes sont des héros maléfiques du XXIe siècle

ENTRETIEN AVEC LE CÉLÈBRE NEUROPSYCHIATRE BORIS CYRULNIK PAR ELIAS LEVY

Dr Boris Cyrulnik

Elias Levy

Elias Levy

Le Dr Boris Cyrulnik est indéniablement l’une des personnalités scientifiques les plus célèbres et les plus admirées de France et de la Francophonie.Ce neuropsychiatre et éthologue renommé, spécialiste mondialement connu du phénomène de la résilience, dont il a été le premier théoricien, a consacré sa vie à aider des milliers d’« âmes blessées » affligées par le malheur, la pauvreté ou la guerre.Il est l’auteur de nombreux ouvrages qui ont tous été d’immenses succès, notamment Un merveilleux malheur; Les vilains petits canards; Parler d’amour au bord du gouffre…

Dans ses Mémoires, publiés en deux tomes -Sauve-toi, la vie t’appelle (Éditions Odile Jacob, 2012) et Les âmes blessées (Éditions Odile Jacob, 2014)-, le Dr Boris Cyrulnik raconte comment l’enfant juif persécuté qu’il était dans la France occupée par les nazis des années 40 a trouvé dans les abîmes les plus sombres d’une enfance fracassée la volonté inébranlable qui lui a permis de surmonter le malheur et de répondre à l’appel de la vie. Une histoire bouleversante magnifiquement relatée. Le Dr Boris Cyrulnik a publié récemment un livre remarquable, Ivres paradis, bonheurs héroïques (Éditions Odile Jacob), dans lequel il analyse avec brio le besoin social de s’identifier à des héros. « Les héros nous apportent l’espoir, le rêve, la force. Mais quand les héros se laissent pervertir, ils se transforment en planteurs de haine et en pourvoyeurs du pire », explique-t-il. Nous avons rencontré le Dr Boris Cyrulnik à Montréal, à la fin de l’été, au lendemain de la brillante conférence de clôture qu’il a prononcée dans le cadre d’un Colloque mondial sur la résilience qui s’est tenu à Trois-Rivières, dont il a été l’invité d’honneur.À 79 ans, cet éminent scientifique et chercheur n’est pas à la veille de cesser d’arpenter l’âme humaine.

« J’ai pris ma retraite il y a vingt ans. Aujourd’hui, je travaille à mi-temps, c’est-à-dire seulement 80 à 100 heures par semaine! », rappelle-t-il en s’esclaffant.


Elias Levy est journaliste à l’hebdomadaire The Canadian Jewish News (CJN).

 

Au début des années 70, vous avez retrouvé, par hasard, dans le grenier de votre tante, qui vous accueilli orphelin chez elle après la guerre, un vieux sac d’écolier poussiéreux qui contenait des crayons et une rédaction à vous datant de 1948 -vous aviez alors 11 ans-, où vous exprimiez le souhait d’être psychiatre quand vous seriez grand. N’était-ce pas un choix de profession plutôt étonnant pour un gamin de cet âge?
En découvrant hébété cette rédaction scolaire enfouie dans un cartable complètement usé, dont j’avais confectionné une poignée en ficelle dont j’étais très fier, j’ai été très étonné par ma réponse à la question « que voulez-vous faire quand vous serez grand ? »: « je serai psychiatre », répondis-je. On n’employait pas le mot « psychiatre » en 1947-1948. À cette époque-là, les psychiatres étaient très rares, il n’y avait que les « aliénistes ». Je me suis alors rappelé que pendant la guerre, j’étais un enfant juif persécuté par les nazis qui vivotait dans un monde incroyable où des adultes incohérents le protégeaient, l’insultaient, l’aimaient et essayaient de le tuer. C’est peut-être ça qu’on appelait « folie ». Autour de moi, on ne parlait que de la folie nazie. On expliquait alors cette folie par les récits du contexte : comme il y avait beaucoup de syphilis à cette époque-là, on disait qu’Adolf Hitler était aussi syphilitique et que c’est pour cette raison qu’il a fondé et propagé le nazisme. J’avais du mal à comprendre comment la syphilis d’Hitler avait pu déclencher la folie de tout un peuple? Plus tard, quand on a découvert la maladie de Parkinson, on disait aussi qu’Hitler était parkinsonien. Ce qui était vrai. Je me demandais alors: « en quoi le parkinson d’Hitler peut-il expliquer la folie sociale allemande? » Dans mon esprit d’enfant, je pensais qu’il suffisait que je devienne médecin et psychiatre pour soigner la syphilis et le parkinson d’Hitler et empêcher ainsi que la folie du nazisme ne revienne sur terre.

Vos « héros » ont toujours joué un rôle majeur dans votre vie.
Oui. À travers l’histoire de mes héros favoris, j’ai regardé mon enfance. Sans ces héros, je n’aurais conservé dans ma mémoire que le tourment incessant d’une angoisse secrète et l’absurdité d’un crime insensé. Grâce aux récits de leurs épreuves, je ressentais différemment la cascade de coups que j’avais endurés. Pendant la guerre, presque toute ma famille a disparu dans les camps de la mort nazis, et moi aussi j’ai failli être exterminé. Je n’ai pas disparu, mais j’ai été pourchassé par les nazis. À cette époque, je vivais dans le présent. Ça veut dire que je n’avais pas de représentation de l’avenir. Je ne pouvais pas aller à l’école parce que j’aurais été arrêté. Donc, j’avais un faux nom, que je n’aimais pas, mais qui m’a sauvé la vie. Je vivais dans l’instant, sans projets d’avenir parce que je n’avais pas d’avenir, la mort était constante. À la Libération, tout d’un coup, je me suis senti autorisé à avoir des rêves d’avenir. Et là, mes héros m’ont été très utiles parce que je me suis dit : « qui serais-je quand je serai grand ?» Je me suis mis alors à regarder autour de moi, je n’avais pas de parents, donc pas de héros familiaux -grand-père, maman, papa… J’ai trouvé dans la littérature Tarzan, Rémi sans-famille, Oliver Twist… Je me suis dit : « eh bien voilà, eux aussi sont orphelins comme moi, ils sont mis à la rue comme moi, mais ils arrivent quand même à vivre des moments heureux en étant artistes, vaillants, musclés… »

Vous rappelez dans votre livre que les « héros » ne sont pas toujours synonymes de « bravoure », « bonté » ou « résilience ».
Il y a deux types de héros: les héros bénéfiques et les héros maléfiques. L’héroïsation est une procédure psychosociale. Le héros rallume l’espoir et panse l’humiliation. Un enfant ne peut se passer de héros pour se construire et un adulte blessé en a besoin pour se reconstruire. Quand une nation traverse des périodes difficiles au niveau socioéconomique, elle est encline à voter démocratiquement pour un « saveur », qui s’avère souvent un dictateur. Hitler, Pétain, des dirigeants actuellement au pouvoir dans des pays arabes du Moyen-Orient, depuis la Révolution du « Printemps arabe »… ont été élus démocratiquement. Ces héros maléfiques constituent la preuve d’une défaillance sociale et culturelle.

Aujourd’hui, les djihadistes ne sont-ils pas des « héros maléfiques » du XXIe siècle?
Oui, sans le moindre doute. Mohammed Merah, qui a commis en 2012 des crimes effroyables dans une école israélite de Toulouse et assassiné deux militaires de confession musulmane qu’il considérait comme des « traîtres collaborateurs », a été héroïsé par les médias. Des journalistes ont souligné son « courage », son « action physique », du fait qu’il s’est lancé à l’assaut d’une cinquantaine de membres du GIGN -Groupe d’intervention de la Gendarmerie nationale française– qui l’ont abattu. Un bon nombre de jeunes musulmans avec qui j’ai discuté dans les quartiers nord de Marseille m’ont dit sans ambages que, pour eux, Mohammed Merah est un héros. « Vous avez pris Mohammed Merah pour un minable et aujourd’hui vous le craignez. Vous nous prenez pour des minables, eh bien vous allez nous craindre aussi », disent ces jeunes avec un brin de fierté. Plusieurs d’entre eux n’ont pas hésité à passer à l’acte. En effet, dans les semaines qui ont suivi les crimes crapuleux perpétrés par Mohammed Merah, il y a eu en France une épidémie d’attentats antisémites. Ce djihadiste a servi de héros à ces jeunes déroutés. Dans le passé, on s’identifiait aux vainqueurs. Désormais, contrairement à ce que pensait Freud, on s’identifie aux « vaincus », que certains s’acharnent à défendre aveuglément. On parle très peu des victimes d’actes terroristes alors qu’on connaît tout de la biographie des terroristes. On légitime ainsi le terrorisme. « Ils ont tellement été humiliés qu’il est normal que ces damnés de la terre se rebellent », entend-on régulièrement. Les coupables ce ne sont pas les terroristes, c’est vous, c’est moi, c’est nous.

L’attrait incontestable que le djihadisme exerce sur de nombreux jeunes musulmans occidentaux n’est-il pas une preuve patente de leur mal de vivre dans des sociétés où ils se sentent exclus et marginalisés?
C’est vrai. En Occident, on ne propose plus aux jeunes des projets de société mobilisateurs et attrayants. Un personnage héroïque ou une épopée sociale allument notre imaginaire de mille prouesses. Il y a encore des jeunes qui veulent vivre des épopées. Mais, malheureusement, aujourd’hui, aux yeux de beaucoup de jeunes occidentaux musulmans, ou qui se sont convertis à l’islam, le djihadisme est un « projet de société juste » car il a pour but ultime la « quête de la justice et de la vérité ». Ces jeunes se font berner par des marchands d’illusions. Désormais, le jeune terroriste est tellement bon marché et facile à recruter avec une simple campagne publicitaire sur les réseaux sociaux qu’il n’est plus nécessaire de salarier et de former de grandes armées.

La typologie des gosses français qui partent faire le djihad, de plus en plus nombreux, est surprenante. La grande majorité d’entre eux sont des jeunes bien éduqués ayant grandi dans des familles fort respectables. Environ 40% sont des Musulmans -80% d’entre eux ont grandi au sein de familles musulmanes pratiquantes-, environ 40% sont des Chrétiens convertis à l’islam, environ 19% sont des jeunes sans Dieu et environ 1% sont des Juifs qui ont adhéré à la religion de Mahomet. Un groupe de recherche que j’ai dirigé pour étudier ce phénomène a constaté que les mères de ces jeunes musulmans sont malheureuses que leurs enfants, bien élevés, soient partis en Syrie pour s’engager dans le djihad. Ces Musulmanes sont souvent dénigrées par leurs voisins qui leur reprochent d’être les seules responsables de la radicalisation de leurs rejetons.

Mais force est de rappeler que les attentats djihadistes ne sont pas perpétrés que par des jeunes musulmans éduqués et élevés dans de bonnes familles.
Il est vrai que des attentats ont été perpétrés aussi par des jeunes musulmans fragiles, mal élevés, avec de grandes carences éducatives. Ces jeunes désarçonnés commettent parfois des attentats très meurtriers que les djihadistes s’empressent de récupérer alors que ceux-ci n’ont probablement pas commandé ces crimes abjects. Les djihadistes s’empressent alors de claironner fièrement : « ces jeunes combattants ont milité pour nous, ce sont nos héros ».

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, les nazis considéraient comme des héros les citoyens français antisémites qui « avaient le courage » d’aller dans un commissariat pour dénoncer des Juifs qui se cachaient. J’ai dirigé un travail de recherche où on a retrouvé le barème établi par les nazis pour « primer » la dénonciation des Juifs. Pour un « Juif intéressant », c’était souvent un Israélite qui avait combattu dans l’Armée française et reçu la Légion d’honneur, la prime était de 300 euros actuels, environ 400$ canadiens. Pour un enfant juif, la prime versée était de 50 euros actuels… Moi aussi j’ai été dénoncé pendant la guerre. Je connaissais l’identité de celui qui m’a livré aux nazis. C’était un ami d’un des fils de la famille catholique qui m’a caché. À la Libération, j’aurais pu facilement demander qu’on institue une enquête et que la justice le condamne. J’ai préféré ne pas donner suite à cette funeste affaire. Le choix, pour moi, n’est pas entre punir ou pardonner, mais entre comprendre pour gagner un peu de liberté ou se soumettre pour éprouver le bonheur dans la servitude (cf. Le Discours de la servitude volontaire de La Boétie). Haïr, c’est demeurer prisonnier du passé. Pour s’en sortir, il vaut mieux comprendre que pardonner.

Le retour en force de l’antisémitisme dans les sociétés française et européennes vous surprend-il?
J’ai commencé ma vie en subissant un discours totalitaire. Ironiquement, j’arrive au dernier chapitre de ma vie en voyant réapparaître un autre discours totalitaire. Ce n’est pas le même discours, mais la structure de celui-ci est analogue au langage totalitaire que l’écrivain et philologue juif allemand Victor Klemperer a analysé dans son Journal à la fin des années 30. J’étais convaincu que l’antisémitisme ne rejaillirait plus violemment. Or, on voit réapparaître un discours antisémite infâme colportant les mêmes slogans que j’ai entendus quand j’étais enfant : « le complot juif », qui remonte à l’époque de l’antisémitisme tsariste; « les Juifs sont partout, ils occupent des positions-clés dans les médias, les universités, le monde médical… »; « les Juifs veulent prendre le pouvoir »… En France, la parole antisémite s’est libérée. Nous assistons aussi à une résurgence du racisme antiarabe, qui pour moi n’est pas plus supportable que l’antisémitisme.

Israël est indéniablement un peuple de résilients. Les recherches sur le complexe phénomène de la résilience menées par des universitaires israéliens sont-elles importantes?
Ces recherches sont majeures. Je travaille beaucoup avec des universitaires israéliens, notamment le neuropsychiatre Shaul Harel et le psychiatre Sam Tyano, professeurs à l’Université de Tel-Aviv. On écoute beaucoup les chercheurs israéliens sur la question de la résilience. Leurs travaux, reconnus mondialement, sont d’importantes sources de référence pour les autres chercheurs explorant les mécanismes de la résilience.

Pendant longtemps, racontez-vous dans votre livre, les médias israéliens ont «glorifié » les soldats qui se sont suicidés à leur retour à la maison.
Shaul Harel et Sam Tyano m’ont raconté qu’au cours des premières guerres israélo-arabes, les journaux israéliens glorifiaient les soldats qui s’étaient suicidés à leur retour du champ de bataille. Le nombre de suicides dans les rangs de l’armée israélienne était important. Les psychiatres estiment qu’il y a dans les guerres modernes deux fois plus de soldats morts par suicide que lors des combats. Dans les guerres d’aujourd’hui, les djihadistes mettent des enfants en première ligne. Les soldats, israéliens ou américains, qui voient courir vers eux des petits garçons de 8 ou 10 ans avec des vêtements amples pensent en un éclair de seconde: « si je tue cet enfant, il mourra tout seul, si je le laisse arriver jusqu’à nous, quelqu’un va le faire exploser et il mourra avec nous ». La plupart du temps, le soldat ouvre le feu. Souvent, l’enfant abattu ne portait pas des explosifs autour de la taille. Le soldat se sent alors coupable d’avoir fauché la vie d’un enfant innocent. Imaginez dans quel état de désarroi ce militaire rentre au camp. Certains soldats sont dans un déni presque psychotique, convaincus que la cible qu’ils viennent d’abattre n’était pas un enfant mais une arme très meurtrière. D’autres soldats par contre sont ravagés, se mettent à boire, deviennent coléreux, s’isolent et se suicident. Après la guerre d’Indépendance d’Israël, au cours de laquelle 6000 Israéliens furent tués, beaucoup de soldats sont entrés chez eux et se sont suicidés. Les médias israéliens voulant soutenir leurs familles ont héroïsé ces soldats tombés sur le champ d’honneur.

Cette héroïsation a entraîné une épidémie de suicides dans la société israélienne.
Oui. Les articles de journaux consacrés aux soldats israéliens qui se sont donné la mort prenaient la forme d’une élégie: il fallait présenter ces jeunes militaires sous leur plus beau jour, il fallait surtout que l’on retienne qu’ils étaient des héros. Cette glorieuse consolation a été tellement contagieuse que d’autres soldats israéliens ont pris modèle sur eux et ont décidé de passer à l’acte. Mais la glorification du suicide ne pouvait devenir un paradigme pour les autres militaires. Sam Tyano demanda alors aux journalistes israéliens de ne plus glorifier les suicides pendant un an avant d’établir un bilan épidémiologique. Résultat: le nombre de suicides diminua significativement. Il y avait trente-six suicides par an quand les récits journalistiques encensaient cette manière de mourir. Il y en a eu quinze par la suite. La contagion des idées est nette pour le suicide. Le fait d’en parler d’une manière élogieuse provoque souvent une épidémie. Quand un personnage célèbre se suicide et que la culture en parle avec émotion, on note un pic de suicides dans les jours qui suivent.

Une nation peut-elle être aussi résiliente?
Oui, tout à fait. On a abordé cette question au Congrès mondial sur la résilience qui vient de se tenir à Trois-Rivières. Il y a des résiliences collectives. On a des méthodes scientifiques pour les évaluer. C’est-à-dire qu’on peut évaluer un groupe traumatisé, qui a vécu une guerre ou subi un attentat, où il y a beaucoup de troubles psychiques, et un groupe victime du même type de traumatisme, où il y a très peu de troubles psychiques. Les principaux facteurs qui protègent un groupe humain ayant subi un profond traumatisme sont: la religion, à condition que celle-ci ne soit pas fanatique mais une religion qui solidarise, qui donne un sens à la vie; la tradition; la réflexion et la solidarité. Les groupes qui maintiennent ces facteurs de protection auront un développement résilient qui sera plus rapide que celui des autres groupes qui n’ont pas recours à ces béquilles existentielles. Dans ces groupes non protégés, on constate qu’il y a beaucoup de syndromes psychotraumatiques, de troubles de malheur non récupérables et de troubles psychiques. Il y a des groupes et des nations qui sont résilients et d’autres qui ne le sont pas. Les Israéliens et les Américains sont des peuples très résilients. Quant aux Français, pour l’instant, ils mettent en place des facteurs de protection.