Israël est un projet de société encore inachevé

ENTRETIEN AVEC L’ÉCRIVAINE ISRAÉLIENNE MICHAL GOVRIN PAR ELIAS LEVY

Michal Govrin

Elias Levy

Elias Levy

Née en 1950 à Tel-Aviv, Michal Govrin est l’une des grandes écrivaines et intellectuelles d’Israël. Romancière, poétesse et directrice de théâtre, elle est l’auteure d’une dizaine de livres, parmi lesquels plusieurs romans. Deux de ses romans les plus encensés par la critique et le public, « Sur le vif », qui a obtenu en Israël le prestigieux Prix littéraire Akum, et « Amour sur
le rivage », ont été traduits en français et publiés aux Éditions Sabine Wespieser. Son œuvre poétique est présente dans de nombreuses anthologies, en hébreu et en plusieurs autres langues. Michal Govrin a également édité en 2005, en hébreu, les « Mémoires de son père », Pinhas Govrin, Nous étions comme des rêveurs. Une saga familiale. Auteure d’une thèse de doctorat écrite et soutenue à Paris sur le théâtre sacré contemporain, elle a dirigé des mises en scène très remarquées dans le domaine du théâtre juif expérimental, et aussi des adaptations d’auteurs renommés comme Samuel Beckett, Martin Buber ou Jean-Claude Grumberg. Après avoir enseigné à l’École de Théâtre visuel de Tel-Aviv, elle dirige actuellement, à l’Institut Van Leer de Jérusalem, un groupe de recherche sur la transmission de la mémoire et la fiction. Elle enseigne le théâtre à l’Université de Tel-Aviv et est titulaire de la Chaire du Département théâtral du Emunah College à Jérusalem. Mariée et mère de deux filles, elle vit à Jérusalem.

 

Présentez-vous à nos lecteurs.
Mon père, Pinhas Govrin, fut l’un des fondateurs de l’État d’Israël et du Kibboutz Tel Yosef, situé dans le nord-est d’Israël, près de la vallée de Jezreel. Ma mère était une survivante de la Shoah. Tous les membres de ma famille paternelle quittèrent l’Ukraine en 1921, alors que les pogroms contre les Juifs se multipliaient, pour réaliser un très vieux rêve : vivre en Eretz Israël (terre d’Israël). Mon arrière-grand-père était issu d’une longue lignée de Rabbins. Ce hassid -Juif très observant- mystique s’installa à Méa Shéarim, le quartier ultra-orthodoxe de Jérusalem. Mon grand-père, qui parlait déjà l’hébreu lorsqu’il arriva dans la Palestine mandataire britannique, a été pendant de nombreuses années le directeur d’une école juive orthodoxe à Jérusalem. Mes parents vivaient dans un Kibboutz.

Quel est votre rapport à la religion juive ?
Dans le milieu laïc où j’ai grandi, j’ai eu, d’une certaine façon, une enfance hassidique. Quand j’étais petite, on allait passer le Shabbat chez mon oncle à Tel-Aviv. Ce laïc invétéré était un membre très actif du Parti travailliste. Mais, pendant le Shabbat, l’après-midi, tout ce petit monde, qui fumait, roulait en voiture… et transgressait avec joie les injonctions halakhiques, se mettait à chanter des chants hassidiques. C’était irréel et très hilarant !

Au début des années 70, vous êtes partie à Paris pour étudier le théâtre. Dans la Ville Lumière, vous avez côtoyé deux éminentes figures de l’intelligentsia française, feus les philosophes Emmanuel Levinas et Jacques Derrida – vous étiez une proche amie de ce dernier.
Quand je suis partie faire des études à Paris, j’étais essentiellement Israélienne. J’en suis revenue Juive. Je ne suis pas retournée vivre dans ma ville natale, Tel-Aviv. J’ai décidé de m’installer définitivement à Jérusalem, car cette ville trois fois sainte m’a toujours hantée.

Michal Govrin, Sur le vif

Le conflit israélo-palestinien et Jérusalem occupent une place prépondérante dans la trame de votre roman très poignant Sur le vif, qui est un condensé de l’Histoire tumultueuse d’Israël.
On ne peut pas éluder une réalité chaque jour plus criante : Israéliens et Palestiniens vivent corps à corps dans le même espace. Il y a quelque chose de tout à fait charnel dans ce conflit idéologique et passionnel, où l’éros occupe une place très importante. À Jérusalem, Israéliens et Palestiniens revendiquent fougueusement les mêmes sites religieux, qu’ils appellent par des noms différents. Pour moi, Jérusalem a toujours été la figure de la femme désirée par le monde entier, mais qu’on ne peut pas partager. Il faudrait une révolution mentale pour que dans les cultures juive et arabe on accepte l’idée que l’on puisse posséder une femme sans la posséder exclusivement, qu’elle puisse être l’objet de plusieurs désirs qui ne soient pas nécessairement incompatibles. Ilana, l’héroïne de mon livre, qui est déchirée entre deux amours – celui qu’elle voue à son mari, dont elle s’éloigne chaque jour un peu plus, et la passion brûlante qu’elle éprouve pour Saïd, son amant palestinien – propose  une manière radicale, peut-être choquante, de penser la féminité et la notion de possession.

Michal Govrin, Amour sur le rivage

Michal Govrin, Amour sur le rivage

Dans votre très beau roman Amour sur le rivage, une bouleversante histoire d’amour et d’amitié qui se déroule dans un dancing de la plage d’Ashkélon au début des années 60, vous explorez en filigrane la condition des Sépharades dans un Israël à ses premiers balbutiements confronté à plusieurs défis titanesques, dont l’intégration de centaines de milliers de nouveaux immigrants.
Ce roman porte un regard sur la condition des Sépharades pendant les années 60, une période très ardue pour Israël  – difficultés  économiques, attaques terroristes perpétrées par des fedayins palestiniens… Le personnage sépharade de ce récit, Moïse Derand, est un jeune homme dérouté, qui vit à Paris – il est retourné en Israël pour enterrer sa mère –, nostalgique de son Maroc natal et très critique à l’endroit du nouvel État hébreu qui, selon lui, accueille avec peu d’empathie les nouveaux immigrants sépharades arrivés du Maroc. Sa famille est allée vivre dans un moshav (ferme agricole où certains moyens sont mis en commun, ndr). Son beau-frère, Nissim, est un Sépharade résolu à changer son destin et à ne pas être victime des vicissitudes de l’Histoire. Ce rêveur ne veut pas être un Sépharade soumis. Il luttera inlassablement pour chambarder son destin.

C’était le début des fougueux combats civiques menés par des Sépharades victimes de discriminations sociales. C’est ce qu’on a appelé la « révolte du Second Israël ».
Dans les années 50 et 60, la condition des  Sépharades d’Israël fut très ardue. Ce n’est que quelques décennies plus tard que l’establishment politique ashkénaze reconnaîtra publiquement les énormes erreurs qu’il a commises au chapitre de l’accueil et de l’intégration des Sépharades originaires des pays arabes. Le personnage de Nissim est à l’image de tous ces valeureux maires de petites villes du sud d’Israël, majoritairement peuplées de Sépharades, qui ont gravi un à un les échelons sociaux et politiques grâce à leur labeur acharné. Plusieurs d’entre eux ont transformé des cités déshéritées en des villes très dynamiques qui doivent leur prospérité à l’industrie de la haute technologie que ces maires déterminés ont attirée dans leur terroir. Mais, dans l’Histoire moderne d’Israël, le Séphardisme n’a pas toujours été synonyme d’« échecs ». Les Sépharades n’ont pas été les seuls citoyens discriminés dans l’État d’Israël naissant. Les survivants de la Shoah qui sont arrivés en Israël après la Seconde Guerre mondiale ont aussi connu leur lot de difficultés sociales et de discriminations. Les Sépharades des villes du sud du pays ont démontré au fil des années leur grande capacité de résilience. Ils ont aussi grandement contribué au développement social et économique d’Israël.

Les écrivains israéliens sont-ils encore aujourd’hui des « phares éclaireurs » de la société israélienne ?
Les écrivains israéliens, qui, en l’espace de six décennies – un laps de temps très court dans le curseur de l’Histoire –, se sont frayés une place très honorable sur la scène littéraire mondiale, ont deux grands privilèges : écrire dans une langue merveilleuse, l’hébreu, qui n’arrête pas de renaître et de se réinventer, et pouvoir raconter, dans des récits exceptionnels, l’Histoire très mouvementée de leur pays par le biais de la « petite histoire » – avec  un petit « h » –, c’est-à-dire en relatant des parcours de vie très singuliers. C’est ce qui confère à la littérature israélienne sa spécificité et son universalité. La littérature israélienne contribue aussi à écrire le récit national d’Israël. Celui-ci n’est pas l’apanage exclusif des politiciens. À travers leurs visions, souvent très contrastées, de leur pays, les écrivains israéliens proposent d’autres possibilités de récits, de nouvelles manières d’explorer les réalités sociohistoriques, politiques et identitaires qui ont cours en Israël. La majorité des écrivains israéliens ont revisité l’éternel conflit israélo-palestinien par le truchement de personnages qui nous rappellent que nous sommes trop enclins à regarder ce contentieux sous la stricte lorgnette du présent en oubliant la dimension dramatique de l’Histoire.

Comment envisagez-vous l’avenir d’Israël?
En dépit du fait que les Israéliens vivent à l’ombre d’une menace constante, ils ont appris au fil d’épreuves existentielles souvent funestes à relever un grand défi : savoir vivre le présent comme si de rien n’était. Je suis optimiste en ce qui a trait à l’avenir d’Israël. Mon père est arrivé en Eretz Israël en 1921. Il devait sécher les marécages dans la vallée d’Israël. Quand je me promène dans cet endroit aux paysages magnifiques et majestueux, je me dis : « c’est incroyable ce que nous avons réalisé ces cent dernières années ». J’espère que les générations futures pourront en faire autant. Israël est une aventure humaine unique et inouïe. C’est un laboratoire humain bouillonnant, où des ethnies provenant des quatre coins du monde ont appris à cohabiter. À une époque où l’heure est à la coexistence et au dialogue interculturels, le modèle sociétal israélien devrait être une référence pour toutes les autres nations du monde.

Votre optimisme semble inébranlable ?
Quand les Israéliens ne réfléchissent pas d’une manière égocentrique et bornée et regardent les défis auxquels ils sont confrontés avec lucidité, c’est l’optimisme juif qui revient au galop. C’est vrai que cet optimisme ne nous est pas d’une grande aide le lendemain d’un attentat terroriste sanglant. Mais, tout au long de l’Histoire juive, peuple d’Israël a toujours rimé avec espoir. Il ne faut jamais perdre l’espoir. C’est la magistrale leçon de vie que nos parents et grands-parents nous ont léguée. Perdre l’espoir, c’est trahir le rêve caressé par nos aïeux pendant plusieurs millénaires. L’Histoire juive nous rappelle constamment que le peuple juif esttoujours dans une trajectoire, dans un projet, encore inachevé. D’après la Kabbale, le monde a été créé et brisé en même temps. C’est notre devoir d’aider Dieu à reconstruire un monde qui n’est pas encore achevé. C’est la pensée la plus juive possible. La création de l’État d’Israël, c’est l’achèvement de l’Histoire et aussi le début d’une nouvelle Histoire porteuse de grandes promesses.