Islamophobie : mythe ou réalité ?

La bataille des mots, le combat des idées

ENTRETIEN AVEC ÉRIC YAAKOV DEBROISE PAR ANNIE OUSSET-KRIEF

Éric Yaakov Debroise

Annie Ousset-Krief

Annie Ousset-Krief

Depuis les attentats du 11 septembre 2001, le mot « islamophobie » a envahi les discours politiques et les médias. L’ambiguïté du terme – désigne-t-il une peur de l’islam ou l’hostilité envers les musulmans comme le définit Le Petit Robert  ? – a généré une multitude de débats contradictoires qui tendent à minimiser les questions posées par l’intégrisme musulman. C’est une véritable bataille sémantique qui est en cours, avec en arrière-plan un combat idéologique entre ceux qui souhaitent débattre de la modernisation de l’islam et ceux qui tentent d’empêcher toute critique. Neuf auteurs, français et québécois, apportent leur contribution à ces questions et analysent les différents enjeux dans un ouvrage dirigé par Jérôme Blanchet-Gravel et Éric Debroise, tout simplement intitulé « L’islamophobie » (Éditions Dialogue Nord/Sud, Montréal, 2016). Éric Yaakov Debroise nous a accordé un entretien. Maître en science de l’information et candidat à la maîtrise en histoire à l’Université de Montréal, il publie régulièrement dans le Huffington Post Québec et France et le Times of Israël. Il est aussi fondateur de Vigilance Laïque Canada et de la société Aventis en gestion de la diversité dans les organisations.

Annie Ousset-Krief est maître de conférence en civilisations americaines à l’Universite de la Sorbonne Nouvelle à Paris.

 

A O-K – Cela fait une dizaine d’années que le débat sur l’islamophobie occupe la scène. Pourquoi avoir produit ce livre maintenant ?
É. Y. D. – Aujourd’hui le monde musulman est en crise, en recherche de lui-même, et l’islamisme est le signe de cette crise. Les islamistes profitent de cette quête de sens et des failles dans les systèmes politiques démocratiques pour imposer leur intégrisme.
Alors pourquoi ce livre ? Parce qu’il ne faut pas aller au choc des cultures, mais créer des ponts. Ce livre est l’occasion de dire aux progressistes du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord qu’on les soutient. Les auteurs de ce livre sont de sensibilités politiques différentes, de religions et de cultures différentes. La philosophe française Elizabeth Badinter a écrit que la laïcité était prise en tenailles entre le communautarisme et la xénophobie. À mon sens, c’est exactement ce que vivent beaucoup de musulmans. Il faut faire éclater ce schéma.

Quelle définition donneriez-vous de l’islamophobie ?
Quel terme serait plus adéquat pour décrire les situations de discrimination ou d’hostilité à l’encontre des musulmans ?
La définition la plus commune est la haine envers toute personne musulmane. Mais je m’oppose à cette définition. Dans la préface de notre ouvrage, le jeune Palestinien Waleed Al-Husseini, militant libre penseur, emprisonné dans les geôles de l’Autorité palestinienne parce qu’il était considéré comme un apostat, quelqu’un qui aurait renié sa foi, dit très clairement que l’accusation d’islamophobie à son encontre aujourd’hui en Occident, c’est exactement l’accusation de blasphème qu’on utilisait contre lui au Moyen-Orient 1.

À mon sens, l’islamophobie, c’est le retour du délit de blasphème dans nos sociétés. Bien sûr, ici personne ne parle de blasphème. Les médias et les intellectuels disent plutôt qu’il ne faut pas « choquer la sensibilité des musulmans ». Mais en disant cela, on nous appelle à nous censurer. Il faut comprendre qu’aujourd’hui on tue au nom de l’islamophobie, comme on tuerait au nom du blasphème. L’islamophobie 2 amène à taire les critiques de l’islam et de l’islamisme – qui est l’utilisation politique de l’islam. Le mot islamophobie crée également une confusion sémantique entre arabe et musulman : on peut être arabe et non musulman, et musulman sans être arabe. Je préfère qu’on utilise à la place le terme de racisme anti-arabe, ou de haine antimusulmane.

Ouvrage sous la direction de Jérôme Blanchet-Gravel et Éric Debroise

Donc selon vous,  l’islamophobie est un instrument politique utilisé par les intégristes qui vise à empêcher toute critique sur l’islam ?
Il y a une sacralisation du terme islam, que l’on ne peut plus critiquer. À chaque attaque terroriste, les politiciens insistent sur le fait que « ce n’est pas ça, l’islam ». Pour eux, il y a d’un côté la religion, qui est pure, pacifique, et de l’autre côté, l’aspect politique, qui est violent. Mais le monde musulman ne fonctionne pas sur cet antagonisme entre le politique et le religieux. L’islam est une théologie profondément politique – ou une politique profondément théologique.
L’islamophobie verrouille la critique envers l’islam, mais aussi envers l’islamisme. On parle de plus en plus d’islamisme radical, et non plus d’islamisme, en dessinant des distinctions entre divers groupes – les uns plus violents, les autres seraient pacifiques, non activistes. Mais ces derniers demeurent tout de même des radicaux, des agents d’idéologie, qui préparent le terrain à l’islamisme, qui désarment les mots pour désarmer les esprits.

Vous démontrez dans votre article, en utilisant les statistiques gouvernementales, que les musulmans du Québec et du Canada ne sont pas les plus visés par les crimes haineux. Pourquoi donne-t-on dans les discours politiques et les médias l’image d’un climat islamophobe ?
Je me suis intéressé au Canada, car c’est l’un des pays qui a les statistiques ethniques parmi les plus précises – avec les États-Unis. J’ai analysé le discours d’islamophobie à partir des statistiques officielles du gouvernement – car dans les descriptions qu’on me faisait de l’islamophobie, j’avais l’impression que la situation ne cessait d’empirer. Ce qui n’est pas le cas. Le chiffre d’actes haineux anti-arabes ou antimusulmans est très inférieur aux actes de haine envers d’autres minorités.

Les premiers visés sur le plan racial ou ethnique sont les Noirs – dont on ne parle à jamais ou si peu – les Arabes sont en quatrième position, après les Juifs (55 % des crimes haineux sur le plan religieux) et les minorités sexuelles. Si islamophobie il y a, ce n’est pas prouvé par les statistiques. Donc des associations créent leurs propres statistiques, par exemple le Collectif contre l’islamophobie en France 3. La journaliste Isabelle Kersimon a prouvé que ces statistiques sont totalement fallacieuses et servent un but idéologique. Ces organisations enregistrent comme actes islamophobes des actes qui n’en sont pas, par exemple l’expulsion d’un imam radical qui tenait des discours homophobes. Quant aux politiciens qui utilisent le terme islamophobie, ils veulent jouer le rôle de l’apaisement, ou le font par souci électoraliste. Les médias, quant à eux, cherchent à faire de l’audience, sans effectuer les vérifications nécessaires. Et certains intellectuels et universitaires participent aussi de cette manipulation idéologique.

Tous les auteurs de cet ouvrage dénoncent la collusion entre intégristes musulmans et extrême-gauche. Comment expliquez-vous cette connivence ?
Cette convergence entre islamistes et extrême-gauche est passée parle prisme de la Palestine, tel qu’il est défendu dans ce milieu. Et, à mon sens, les plus grands défenseurs de la Palestine sont aussi les plus grands défenseurs du concept d’islamophobie.

Les idéologues d’extrême-gauche sont dans un rejet de l’Occident, dans le rejet d’Israël, qui est considéré comme tête de pont de l’Occident – ou même comme la poursuite de la colonisation occidentale.

C’est donc par le prisme de la Palestine que toutes les gauches ont convergé et par ce biais que s’est distillée l’idéologie des islamistes. Et ils utilisent le concept d’islamophobie pour accabler l’Occident d’un poids, d’une erreur que pour l’instant l’Occident n’a pas commise. Comme le montre Claude Simard dans notre livre, le terme islamophobie n’existait pas auparavant. Il a pris son essor après les attentats islamistes du 11 septembre 2001.

Les auteurs de ce livre sont français et québécois. Est-ce que la situation est similaire dans les deux pays ?
Du point de vue idéologique, les extrêmes-gauche se ressemblent. Du point de vue sociétal, il y a des différences : la société québécoise fonctionne par consensus, alors que la société française fonctionne plutôt par tensions. Les Québécois vont être très critiques, d’autant plus qu’ils ont connu une Église catholique très puissante, un intégrisme chrétien, qui a disparu il y a peu – à la différence de la France qui a peut-être oublié cette phase de son histoire. Ils ne veulent pas revivre cette situation. Et les immigrants musulmans qui ont connu l’intégrisme musulman dans leur pays d’origine le comprennent très bien. La société québécoise va donc essayer de trouver des solutions sans pour autant nier ses valeurs. La question des accommodements raisonnables est discutée et est d’ailleurs de plus en plus décriée, car certains y voient une faiblesse à l’égard des intégrismes. D’autre part, le racisme ordinaire est moindre qu’en France, les musulmans du Québec sont relativement mieux intégrés. C’est une société qui peut mieux résister, et de laquelle nous pouvons beaucoup apprendre.

Qu’attendez-vous de cet ouvrage ?
J’espère qu’on va pouvoir ouvrir des débats pour bousculer les communautaristes inclusifs et rappeler qu’il y a un modèle de société, basé sur la citoyenneté, qu’on peut créer. Ce livre est contre le multiculturalisme, et valorise plutôt un esprit républicain, fondamental dans la culture francophone : considérer l’Autre dans sa pleine altérité, et voir les convergences, non les différences.

Le monde anglo-saxon se base beaucoup plus sur l’origine ethnique, raciale ou religieuse.

Le multiculturalisme favorise tout à égalité, même ce qui est inégalitaire et ne devrait pas être valorisé. Nous voyons certains hommes politiques visiter des mosquées radicales, intégristes, parce que pour eux, c’est une question de tolérance. Dans le multiculturalisme, chaque minorité vit dans son espace, une bulle, qui est fermée. C’est la perpétuation de groupes minoritaires. Ce que nous souhaitons avec ce livre, c’est créer des ponts avec d’autres personnes, qui soient de cultures,  religions, ethnies différentes, et leur dire qu’on peut travailler ensemble. Nous appelons les musulmans à se distancer de ce discours sur l’islamophobie, car nous avons conscience qu’on les instrumentalise de manière politique.

Ce livre s’adresse donc à eux, et aussi à tous ceux qui veulent avoir les outils pour répliquer aux attaques en islamophobie.

C’est un travail de longue haleine… Nous envoyons aussi un messageaux Français : nous vivons une réalité plus apaisée au Québec, mais le discours idéologique qui sévit est le même qu’en France.Nous espérons, en déconstruisant le concept d’islamophobie, produire les outils pour aider dans cette bataille des idées.

Je suis fondamentalement optimiste !

 

Ont contribué à cet ouvrage :
Caroline Fourest, Hassan Jamali, Isabelle Kersimon,
Renart Léveillé, Fiametta Venner, Claude Simard, Annie-Ève Collin,
Alban Ketelbuters. Préface de Waleed Al-husseini.

 

 

Notes:

  1. L’écrivain Waleed  Al-husseini a été emprisonné en 2010 par l’Autorité palestinienne sous l’accusation de blasphème. Il vit à Paris depuis 2012. Il est l’auteur d’une auto-biographie, Blasphémateur ! Les prisons d’Allah (éditions Grasset, 2015).
  2. Dans son article, le professeur Claude Simard souligne que le mot entre dans le vocabulaire courant après les attentats du 11 septembre 2001. Caroline Fourest relève par ailleurs que le mot avait été utilisé par les Mollahs iraniens à la fin des années 1970 pour fustiger les  femmes qui refusaient de se voiler.
  3. Alexandre Devecchio, « Islamophobie : les chiffres du CCIF ne sont pas fiables », Le Figaro , 21 janvier 2016.