UNE HISTOIRE DE L’ANTISÉMITISME IRA ROBINSON AU CANADA

ENTRETIEN AVEC LE PROFESSEUR IRA ROBINSON PAR ANNIE OUSSET-KRIEF

Ira Robinson

Ira Robinson

Ira Robinson, directeur de l’Institut d’études juives canadiennes de l’Université Concordia, nous offre, avec son dernier livre, une histoire exhaustive de l’antisémitisme au Canada. Cette étude, concise et précise à la fois, retrace l’histoire de ce phénomène sociétal depuis le XVIIIe siècle jusqu’à la période contemporaine. Synthèse érudite de différents travaux, l’ouvrage du Professeur Robinson présente une perspective distanciée qui permettra d’envisager la problématique de l’antisémitisme sous des angles différents.

 

A.O.-K. – Pourquoi avoir écrit ce livre ?

I.R. – De nombreuses études ont été conduites sur différentes périodes, différents aspects de l’antisémitisme au Canada, mais certaines zones demeuraient inexplorées, il manquait un récit continu, une vision globale. J’ai souhaité faire le bilan des travaux sur ce thème, en les incluant dans une chronologie qui permettrait d’avoir une vision complète depuis les débuts jusqu’à aujourd’hui (j’ai achevé mon livre fin 2014, ce qui signifie que le récit continue toujours). Mais j’ai écrit une histoire, pas L’Histoire, de l’antisémitisme, j’offre ma perspective. Mon livre est à la fois un guide pour les lecteurs et une target (cible) pour la critique : j’espère qu’il suscitera des réflexions nouvelles, et ouvrira la voie à d’autres recherches.

Notez-vous une différence entre le Québec et les autres provinces canadiennes en matière d’antisémitisme ?

Il ne faut pas imaginer que les problèmes d’antisémitisme soient propres au Canada français. C’est avant tout une question de perception. Il règne au Canada français une mentalité sensiblement différente : moins de retenue à discuter les problèmes, que ce soit au sujet des Juifs ou des musulmans… Si l’on observe la presse québécoise, on note une franchise qui est absente des débats au Canada anglais. Les problèmes y sont bien présents, mais abordés différemment, avec plus de réserve et de précautions verbales. Au Québec, l’Église catholique a joué un rôle dramatique dans l’expansion des sentiments antisémites. Vous mentionnez par exemple l’Abbé Charland de Sainte-Agathe, qui n’hésita pas à lancer une campagne en juillet 1939 contre l’installation de Juifs dans sa communauté.

Comment expliquer ces sermons si hostiles aux Juifs ?

Ces prêches sont liés à l’orientation prise par l’église. Au XIXe siècle, un mouvement moderniste a vu le jour et a défié le Vatican. Un courant très conservateur s’est créé en réaction, l’église ultramontaine, et c’est cette branche qui s’est imposée au Québec 1. À la différence de la France, il n’y eut pas vraiment de mouvement anticlérical. L’église québécoise resta l’un des piliers les plus fidèles du pape. Il faudra attendre Vatican II (en 1962) pour que l’église modifie ses discours et renonce à ses postures antisémites.

Cet antisémitisme s’est accru au début du XXe siècle. Pourquoi ?

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, il n’y avait pas vraiment de « question juive » au Canada. Tout cela a changé à cause de deux facteurs : l’importation des théories racistes qui avaient cours en Europe et la vague d’immigration de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Les nouveaux immigrants, parmi lesquels des dizaines de milliers de Juifs en provenance d’Europe orientale, étaient pauvres, peu instruits, peu qualifiés… Or le Canada souhaitait une immigration de fermiers qui auraient pu développer le pays. Les nouveaux immigrants n’étaient pas des fermiers, les Juifs notamment ne travaillaient pas la terre : pendant des siècles, interdiction leur avait été faite de posséder des domaines terriens. Ils allèrent rejoindre le prolétariat des villes, avec son cortège de maux sociaux, loin de l’idéal agraire souhaité par les dirigeants  canadiens. Ils formèrent également de nombreux syndicats socialistes – participant de ce fait à ce qui était souvent considéré comme des activités subversives. Les Juifs furent par conséquent rejetés à de multiples titres.

Le Québec a connu un antisémitisme plus fort à cette période. Pourquoi ?

A History of Antisemitism in Canada

Couverture du livre de Ira Robinson, A History of Antisemitism in Canada, Wilfrid Laurier University Press, 2015

Outre les raisons que je viens de mentionner, il convient d’ajouter le problème de l’intégration à la société québécoise. Pour les intellectuels québécois, le pouvoir du Canada français reposait dans les campagnes, Montréal était le symbole d’une société industrielle corrompue, dans les mains des Anglo-Canadiens. Or les Juifs qui immigrèrent au Québec s’installèrent en masse à Montréal, pas à la campagne. De plus, ces nouveaux immigrants étaient yiddishophones 2. L’anglais dominait l’économie du Québec : les Juifs abandonnèrent progressivement le yiddish pour l’anglais et s’intégrèrent de fait à la société anglophone.

D’autre part, les écoles catholiques francophones leur étant fermées, ils scolarisèrent leurs enfants dans les écoles protestantes anglophones. La conséquence en est que, loin de renforcer la présence francophone en terre canadienne, ils l’affaiblirent dans une certaine mesure. Ils furent alors considérés comme doublement étrangers : par la religion d’une part, la langue et leur insertion en milieu anglo-canadien d’autre part.

Dans les années 1960, un fort contingent de Juifs marocains, francophones donc, s’installa à Montréal. Est-ce que cette immigration fut reçue avec hostilité, ou au contraire, comme un ajout heureux à la population québécoise ?

La situation avait beaucoup évolué depuis les années 1930, marquées par un antisémitisme virulent qui imprégnait toute la société canadienne. Antisémitisme social et politique, symbolisé par cette terrible phrase d’un haut fonctionnaire en 1939 : « none is too many » (aucun, c’est encore trop) – le Canada avait alors fermé ses portes aux réfugiés juifs qui tentaient de fuir le nazisme 3.

Trente ans plus tard, le Québec était devenu plus prospère, les Québécois étaient plus éduqués, et l’Église catholique avait mis fin à son « enseignement du mépris » 4 à l‘égard des Juifs, ce qui explique que l’arrivée de nouveaux immigrants juifs ne provoqua aucune réaction particulière. Un dialogue entre Juifs et catholiques s’était instauré, le Québec était plus ouvert.

La période contemporaine a vu la naissance d’une nouvelle forme d’antisémitisme, déguisée sous couvert d’antiisraélisme. Les universités semblent être au premier rang dans ce domaine. Qu’en est-il de l’Université Concordia, où vous enseignez ?

Il y a eu en effet, au début des années 2000, l’émergence d’un mouvement violemment anti-israélien, et Concordia était malheureusement en tête de ce mouvement. Mais l’administration de l’université a beaucoup travaillé pour canaliser ce phénomène, et aujourd’hui, Concordia ne fait plus les gros titres. Il semblerait que tout se passe à l’Université York (Toronto). Mais même au coeur de la crise, je n’ai jamais été personnellement inquiété, et j’ai toujours pu faire cours sans subir aucune menace.

Vous êtes américain d’origine, au Canada depuis 37 ans, comment conciliez-vous vos différentes identités ?

Je m’identifie essentiellement comme Juif canadien, mais une partie de mon identité est québécoise, car le Québec francophone m’a accueilli et me reconnaît comme un citoyen qui veut faire partie de cette société. Il n’y a aucun conflit entre ces identités que j’assume.

Dans votre préface, vous décrivez l’antisémitisme au Canada comme « a mild affair » (un problème modéré ). Maintenez-vous cette conclusion ?

Oui. Tous les pays ont leurs failles, et le Canada ne fait pas exception. Le Canada n’est pas exempt d’antisémitisme, pas plus que les autres démocraties dans le monde. Mais il ne prend pas la tournure dramatique qu’il peut avoir en Europe aujourd’hui. Certains intellectuels juifs français se posent la question d’un avenir pour les Juifs en France. Jamais un intellectuel juif canadien ne posera cette question ! Il fait bon vivre au Canada…

 

Notes:

  1. Le courant ultramontain s’est implanté au Canada dans les années 1820-1830.
    Il prônait la primauté de la religion sur la société civile. L’ultramontanisme a dominé le Québec pendant des décennies dans tous les domaines (toutes les notes sont de la Rédaction : NDR)
  2. Le yiddish est principalement un mélange d’allemand et d’hébreu et était la langue parlée par les Juifs ashkénazes c’est-à-dire d’Europe centrale et orientale.
  3. Entre 1933 et 1945, le Canada n’accueillit que 5 000 réfugiés juifs, le chiffre le plus bas de tous les pays développés. On se souvient aussi de la triste affaire du paquebot Saint-Louis qui partit d’Allemagne avec presque 1 000 Juifs allemands fuyant le nazisme qui dut retourner à Hambourg après que Cuba, le Canada et les États-Unis refusèrent d’accueillir l’ensemble de ces réfugiés.
  4. L’enseignement du mépris, ouvrage de 1962 de Jules Isaac (1877-1963), qui analyse le rôle de l’Église catholique dans le développement de l’antisémitisme.