RETOUR AUX SOURCES :

de Montréal au Maroc en passant par le Portugal et l’Espagne

Alexis Ibgui

Alexis Ibgui

Avocate en litige exerçant à Montréal, Alexis Ibgui a vécu au Maroc jusqu’en 2010. En 2016, elle a participé au Programme de leadership dirigé par la Communauté Sépharade Unifiée du Québec (CSUQ) et au voyage « Retour aux Sources » qui marque la clôture de ce programme.

 

Juderia - quartier juif de Belmonte, Portugal. En presence du Rabbin B. Garzon

Juderia – quartier juif de Belmonte, Portugal.
En presence du Rabbin B. Garzon

Palais Royal Rabat, Maroc

Palais Royal Rabat, Maroc

Mon professeur d’histoire juive au secondaire répétait systématiquement une phrase avant de commencer son cours. Il disait avec l’accent si caractéristique de nos ascendants : « Écoutez parce que c’est important, vous devez savoir d’où vous venez pour savoir où vous vous rendez ». Pour être tout à fait honnête, je n’ai jamais vraiment compris cette phrase jusqu’à récemment. J’ai toujours pensé que mon cher professeur, paix à son âme, commençait ses cours par cette citation dans l’espoir assez saugrenu d’inciter de jeunes adolescents victimes de l’ère numérique à écouter ses exposés interminables.

Mais le 27 juin 2016, j’ai pris le chemin pour comprendre le sens de ces mots avec douze autres jeunes professionnels 1 du Programme de leadership dirigé par la Communauté Sépharade Unifiée du Québec (CSUQ). Nous avons entrepris un voyage identitaire vers le Portugal, l’Espagne et le Maroc, considérant que nous sommes des Juifs sépharades issus de l’émigration résultante de l’expulsion des Juifs d’Espagne et du Portugal au 15e siècle.

Nous sommes donc arrivés à Lisbonne où nous attendait le rabbin Barukh Benito Garzon, ancien Grand Rabbin de Madrid. Un être extraordinaire qui a joué le rôle de guide touristique, spirituel et religieux au cours du voyage.

Que dire du Portugal ? C’est un pays avec beaucoup d’attraits, certes. Festif, culturel, créatif, certains diraient qu’il a tout pour lui. Pourtant ce qui m’a vraiment interpellé lors de notre séjour c’est qu’aujourd’hui c’est un pays sans Juifs et ce n’est pas les quatre cents derniers membres de cette communauté qui peuvent dissimuler cette triste réalité. Nous avons visité les villes de Lisbonne, Tomar et Belmonte. Chacune disposait d’un quartier juif et d’une synagogue, pourtant je ne me souviens pas y avoir croisé un Juif, à part peut-être à Belmonte. C’est dans ces lieux désertés que pèse le souvenir de l’expulsion et des raisons qui ont conduit à la diaspora des sépharades.

C’est avec cette pensée que nous avons pris le chemin de l’Espagne. J’ai toujours adoré l’Espagne et aujourd’hui je me pose la question, est-ce parce que c’est un pays tout simplement magnifique, ou serait-ce un sentiment étrange d’attache très profonde qui m’habite ? Je ne saurais le dire mais c’est probablement la partie du voyage que j’ai le plus appréciée. Notre shabbat à la Grande Synagogue de Madrid fut mémorable ! Un rapprochement s’était fait au sein du groupe, une complicité est née et des liens d’amitié se sont créés. L’atmosphère du voyage, déjà au beau fixe, s’est bonifiée. En Espagne, nous avons eu l’opportunité de visiter un grand nombre de sites, notamment le Musée de l’Inquisition, la synagogue Samuel Abulafia, la synagogue de Maïmonide, La Casa Museo Sefaradi, ainsi que le Vieux Quartier Juif (Juderia). À chaque occasion, le rabbin Garzon agrémentait les visites par des récits sur l’histoire de nos ancêtres. J’étais alors captive de la magie du vieux temps, je voyais la vie dans les rues juives du passé. C’est avec grand regret que nous avons dû quitter le rabbin Garzon pour continuer le reste de notre voyage au Maroc. Le 8 juillet, nous arrivions donc en terre d’Islam. Comme nos ancêtres, nous avons emprunté le détroit de Gibraltar pour arriver au port de Tanger. Le Maroc, c’était chez moi il n’y a pas si longtemps, c’est le pays où j’ai grandi, je l’ai quitté il y a seulement six ans et pourtant je l’ai vu différemment, comme la terre d’accueil de nos ancêtres.

Aujourd’hui, alors qu’il reste près de deux milles Juifs établis au Maroc 2, l’empreinte qu’ont laissée nos pères est encore forte. Je pense en particulier à cette journée où nous avons visité les remparts de la Scala d’Essaouira et péleriné la tombe du grand Rabbi Haim Pinto (1748–1845). C’est une femme qui nous a ouvert l’entrée du cimetière vers la tombe du saint et de la synagogue. Au cours d’une brève discussion, elle nous expliqua qu’on devait ouvrir le Sefer Torah, les Rouleaux de la Torah,  pour prier parce que cela faisait trop longtemps que personne ne l’avait fait. Qui aurait cru que cette femme n’était pas juive ? Plus encore, qui aurait cru qu’elle était musulmane ?

Cette rencontre m’a fait réfléchir. Il fut un temps non si lointain où nous étions chez nous, d’abord au Portugal et en Espagne, puis au Maroc.

À cette pensée un souffle sort de ma gorge et deux mots que ma chère grand-mère disait souvent me reviennent, ces deux mots magiques, intraduisibles, qui témoignent à la fois de souvenirs et de nostalgie, cette expression que tout marocain connaît : Ya Hasra

Le temps est à la fois médecin et destructeur. D’un côté, il permet de cicatriser les blessures du passé subies par nos pères, mais de l’autre il peut arriver qu’il efface petit à petit notre identité culturelle. Or, une grande partie de cette identité et de ce que nous sommes nous vient du vécu de nos ancêtres, c’est ce qui fait notre charme et notre originalité, ce qui nous distingue et nous singularise. Les générations passent et cette singularité, ce sentiment d’appartenance à une communauté sépharade s’amenuise et c’est bien dommage.

Je pourrais clavarder encore plusieurs heures pour décrire mon expérience et ce fabuleux voyage identitaire organisé par les membres de notre communauté, mais j’espère à tout le moins que ces quelques lignes, dans le cadre de cet article, sauront motiver certains jeunes de notre belle communauté à s’investir et à participer à ce genre de programme afin de préserver les aspects essentiels de notre culture sépharade, parce que croyez-le ou non, nous devons savoir d’où nous venons pour savoir où nous nous rendons.

Alexis Ibgui

 

Notes:

  1. Steven Acoca, Marissa Benlolo, Yaniv Cohen-Scali, Ariel, Dan et Eva Derhy, Lauriane Maman, Olivia Medalsy, Stéphanie Pasin, Patrick Sinaï et l’auteure de cet article ainsi que les deux professionnels de la CSUQ, Alexia Maman et Benjamin Bitton (ndr)
  2. Les Juifs étaient présents au Maroc depuis l’Antiquité. Ils étaient encore  265 000 personnes en 1948