LE GRAND DÉSARROI DES JUIFS DE FRANCE

ENTRETIEN AVEC VICTOR MALKA PAR ANNIE OUSSET-KRIEF

Victor Malka

Victor Malka

Annie Ousset-Krief

Annie Ousset-Krief

En mai dernier paraissait Le grand désarroi : enquête sur les Juifs de France (éditions Albin Michel, 2016), ouvrage fondamental pour comprendre la situation des Juifs français aujourd’hui. Les deux auteurs, les frères Victor et Salomon Malka, journalistes et écrivains, sont des figures majeures de la communauté juive. Ils sont allés à la rencontre des membres des principales communautés juives du pays : Paris, Marseille, Strasbourg, Lyon, Toulouse…
Leur enquête apporte un éclairage essentiel sur une communauté qui a vécu ces dernières années des tragédies sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale.Victor Malka nous a accordé un entretien.

 

A.O.-K. –Pour qui avez-vous écrit ce livre ? Pour les lecteurs non juifs, afin de les sensibiliser aux problèmes que rencontrent les Juifs en France ? Pour les lecteurs juifs, afin de les rassurer (dans une certaine mesure) ?

V.M. –Mon frère et moi dirigeons deux des organes de presse les plus importants du judaïsme français. Salomon est rédacteur en chef de L’ Arche ; je suis, quant à moi, directeur de la publication d’Information juive.

Par ailleurs, mon frère a dirigé, trente ans durant, la radio de la communauté juive (RCJ). Personnellement, j’ai été le producteur et l’animateur de l’émission hebdomadaire de France Culture « Maison d’études ».

Nous nous sommes, l’un et l’autre, trouvés, depuis quelques années, surpris et décontenancés face à l’attitude souvent haineuse à l’égard d’Israël d’un grand nombre de journaux français. Israël était devenu pour cette presse le diable. Prendre, fut-ce modérément, la défense d’Israël devenait de l’ordre de l’impossible. Et nous rongions nos freins en silence. Les réseaux sociaux en particulier étaient devenus, peu à peu, les héritiers et les continuateurs de « Je suis partout » 1. Cette période m’a remis en mémoire le propos que me tint un jour Nahum Goldmann 2 – le président du Congrès juif mondial : « N’oubliez jamais que l’antisémitisme en France est plus grave que celui que l’on a observé en Allemagne ». Après l’affaire Merah 3 et celle de l’Hyper cacher 4, Salomon et moi avons décidé de refaire ce que nous avions fait, 20 ans auparavant, en joignant nos signatures pour écrire un livre sur l’assassinat de Rabin. Nous avons alors réussi à convaincre notre éditeur Albin Michel. Et nous nous sommes lancés dans une enquête à travers toutes les communautés juives du pays. Nous voulions savoir quel était leur état d’esprit. Nous nous doutions évidemment qu’il y avait un grand désarroi dans ces communautés. Ce que nous ne savions pas c’est que ce désarroi était, entre-temps, devenu celui de toute la classe politique et celui du pays.

Tout au long du livre, on trouve les mots « désarroi », « inquiétude », « peur », « angoisse », mais pas une seule fois le mot « colère ». N’avez-vous donc rencontré aucun Juif en colère ? En colère contre le gouvernement, le pays, voire l’apathie des gens après les assassinats de Toulouse ?

Nous ne prononçons pas le mot, mais nous disons la chose. De plus, la colère s’exprime dans la scène politique par la volonté de punir dans les urnes ceux qui l’ont provoquée. Ou encore par la volonté de changer de pays et de destin. C’est ce qui s’est passé à Toulouse où ce sont les colères qui ont généré bien des départs.

Nous avons pu conclure d’une certaine manière qu’à Toulouse, les gens pensaient plutôt au départ. Mais ce n’était pas le cas au sein de la communauté de Strasbourg. Dans d’autres communautés – comme Bordeaux ou Lyon – les Juifs en sont à une étape de réflexion. Et les pères de famille conduisent cette réflexion moins par rapport à eux-mêmes que par rapport à l’avenir de leurs enfants. Cela étant, il nous fallait être justes et reconnaître que les pouvoirs publics ont fait ce qu’il est possible de faire face à un terrorisme aveugle et à des hommes qui n’aiment que la mort.

Nous avons reçu à la parution de notre livre des lettres du Premier ministre Manuel Valls, du ministre de l’Intérieur, mais également du Président de la République.

M. François Hollande nous a écrit : « Chers amis, votre enquête permet de nous éclairer sur des réalités parfois cruelles, mais aussi sur d’autres qui nous permettent d’espérer ».

Vous écrivez « le judaïsme sans la France ne serait pas le judaïsme non plus ». Vraiment ? Pourtant le judaïsme en France a de nombreuses racines marocaines, tunisiennes, algériennes, espagnoles… L’histoire purement française du judaïsme n’est-elle pas qu’une facette de sa spécificité ?

Sans doute avez-vous raison de dire que cette histoire n’est qu’une facette, mais reconnaissez qu’elle est de la plus haute importance. C’est la France qui, la première, il y a plus de deux siècles, a reconnu les Juifs comme citoyens. Et c’est la France qui a inspiré d’autres pays en Europe à l’imiter. Un historien qui se proposerait d’écrire une histoire des Juifs en général ne peut pas, il faut en convenir, ne pas rencontrer la France. Pensez au nombre d’intellectuels et d’hommes d’États juifs qui, par le passé, ont apporté à ce pays leurs idées et leurs engagements.

Et aujourd’hui encore… Qui peut en vérité biffer d’un trait de plume l’histoire de ce qu’on a appelé le franco-judaïsme ?

Vous évoquez une « dette » envers la France. Pourquoi ? Les Juifs français sont-ils redevables à la France comme le seraient de nouveaux immigrants envers leur pays d’accueil ? Pourriez-vous expliciter votre pensée ?

Question difficile. Elle a fait l’objet de dizaines de livres d’écrivains et de sociologues. J’aurais envie de vous dire que l’intellectuel tel qu’il est conçu dans la culture française se rapproche beaucoup de l’idée que s’en fait – selon moi – la culture juive. Voici une petite illustration qui parle beaucoup à l’ancien élève de yeshiva (école talmudique) que je suis. Vladimir Jankélévitch (1903-1985) – qui était à la fois philosophe et Juif, un des noms les plus lumineux de ce francojudaïsme – définissait ainsi l’étude : « Cela consiste à penser tout ce qui dans une question est pensable, quoi qu’il en coûte… Les mots, il faut les tourner et les retourner dans toutes leurs faces dans l’espoir qu’une lueur en jaillira ». Or, Jankélévitch utilise ici (en toute connaissance de cause ?) une formule du traité Pirke Avoth, c’est-à-dire des Maximes des Pères (5; 21) : « Hafokh bah vahafokh bah, tourne-la et retourne-la ! »

Dans une interview que vous avez donnée tous les deux à l’hebdomadaire l’Obs, votre frère déclare être moins pessimiste que vous. Vous décririez-vous comme pessimiste ou lucide ?

L’homme de gauche serait – selon une des définitions classiques enseignées naguère dans les instituts de science politique – l’homme de l’espérance et de l’optimisme. Eh bien, vérification faite sur moi-même, la vérité m’oblige à dire que je ne suis pas de gauche. Même si je place l’humour – sous toutes ses formes – à la première place de mon quotidien, de ses vertus et de ses exigences. Appelons cela : un pessimisme joyeux…

Le livre s’achève sur le mot « espoir », repris dans la postface par le verbe « espérer ». Est-ce là votre conviction ?

J’espère en vérité ne pas être amené à donner seul une suite à ce livre écrit à quatre mains et qui serait intitulée : « Le jour où les Juifs quittèrent la France ». Et j’ai une autre espérance : que l’on parvienne enfin à définir et à dire à haute et intelligible voix ce que nous, Juifs, voulons. Et où nous conduit-on ?

Comment votre livre a-t-il été reçu dans la communauté ?

Depuis la sortie du livre, nous nous sommes rendus dans la plupart des grandes communautés juives du pays. Nous y avons à nouveau ressenti une sourde inquiétude chez nos coreligionnaires. Les uns et les autres avaient besoin de se parler. Nous avons retrouvé le même désarroi que celui que nous analysons. La grande déception – et qui fait partie de ce désarroi – c’est le silence assourdissant que nous avons observé de la part des journaux et des médias arabes dans le pays. Aucun d’entre eux n’a cru devoir simplement rendre compte du livre, quitte à en dire du mal. Or, c’est également à la communauté musulmane que notre travail s’adresse.

 

Notes:

  1. Hebdomadaire français (1930-1944) d’extrême droite, antisémite et collaborationniste avec le régime nazi durant la Seconde Guerre mondiale.
  2. Nahum Goldmann (1895-1982), fondateur et président du Congrès juif mondial de 1948 à 1977.
  3. Le 19 mars 2012, à Toulouse, devant l’école Ozar Hatorah, le terroriste islamiste franco-algérien Mohammed Merah assassine le rabbin et enseignant Jonathan Sandler et ses deux fils, Gabriel (3 ans) et Aryeh (6 ans), ainsi que la petite Myriam Monsonego (7 ans), fille du directeur de l’école.
  4. Le 9 janvier 2015, des clients sont pris en otage par un terroriste islamiste à l’Hyper Cacher de Vincennes. Quatre hommes juifs sont assassinés.