JUIFS ET MUSULMANS :

vivre ensemble au Québec

ENTRETIEN AVEC DR SONIA SARAH LIPSYC ET RAPHAËL ASSOR PAR ANNIE OUSSET-KRIEF

Sonia Sara Lipsyc

Sonia Sara Lipsyc

Raphaël Assor

Raphaël Assor

Journée de réflexions, le 18 septembre 2016,intitulée « Migrations comparées de Juifs et Musulmans d’Afrique du Nord au Québec » Activité de lancement du projet

Journée de réflexions, le 18 septembre 2016,intitulée « Migrations comparées de Juifs et Musulmans d’Afrique du Nord au Québec » Activité de lancement du projet

 

Le 18 septembre 2016, la Communauté Sépharade Unifiée du Québec (CSUQ) lancera un programme pour le rapprochement judéo-musulman au Québec : « Pour une citoyenneté réussie au Québec des Juifs et Musulmans originaires d’Afrique du Nord ». L’idée de cette initiative, soutenue et subventionnée par le gouvernement canadien, est née à l’issue d’une rencontre organisée il y a quelques années par Raphaël Assor (Directeur du développement des affaires de la CSUQ) avec M. Jason Kenney, alors ministre du Multiculturalisme et de la Citoyenneté, rencontre à laquelle participaient sept anciens Présidents de la Communauté Sépharade. Tous avaient fait l’éloge du Canada, terre d’accueil, et ils avaient été heureux de témoigner leur attachement à un pays qu’ils avaient contribué à développer. Le ministre avait loué ces interventions, et considéré que les Juifs sépharades étaient un modèle d’intégration. Il avait, par la suite, proposé à la Communauté Sépharade de partager son expérience avec la communauté musulmane d’Afrique du Nord, arrivée plus récemment au Canada. C’est ainsi qu’a été élaboré, sous la houlette de l’ancien directeur de la CSUQ, Robert Abitbol, ce programme axé sur un renforcement des liens entre les deux communautés.

Ce projet ambitieux durera trois ans, au cours desquels se tiendront ateliers et colloques, rencontres avec les associations, mais aussi événements culturels (concerts, films…). De nombreux organismes seront partenaires de la CSUQ, parmi lesquels le Centre culturel marocain, Mémoires et Dialogue, le Centre Aleph d’études juives, La Voix Sépharade, et l’Université de Montréal, l’UQAM…Un comité aviseur suivra la mise en place du programme. Il sera composé de six membres, issus des deux communautés. Il est actuellement composé de Dr Rachida Azdouz (Université de Montréal), Avraham Elharar et David Bensoussan (ancien Président de la Communauté sépharade). Nous avons rencontré, Dr Sonia Sarah Lipsyc (rédactrice en chef du magazine La Voix Sépharade et directrice de Aleph, centre d’études juives contemporaines) et Raphaël Assor, les deux porteurs du projet, qui nous ont décrit les objectifs ainsi que les travaux et activités qui sont planifiés. Nous rapportons ci-dessous l’essentiel de leur propos.

Dr Sonia Sarah Lipsyc rappelle que « comme nous l’avons indiqué dans notre communiqué de presse 1, ce projet a pour but de resserrer les liens qui unissent les communautés afin de favoriser la citoyenneté active et engagée et de contribuer à l’intégration des personnes et des communautés ». Elle insiste sur la dimension du dialogue qui doit prévaloir dans ce programme : « un fil conducteur qui guidera la réflexion et les travaux divers et qui ne fera l’impasse sur aucune problématique ». Ce dialogue existe déjà, puisque des manifestations culturelles ont réuni institutionnellement Juifs et Musulmans, notamment au cours des deux dernières éditions du Festival Sépharade 2. « Nous avons également collaboré », relève Dr Sonia Sarah Lipsyc, « avec l’association Mémoires et Dialogue qui rassemble Musulmans et Juifs originaires du Maroc ». Pour Raphaël Assor, le programme est une opportunité pour retrouver l’histoire commune des Juifs et Musulmans en Afrique du Nord. Il rappelle que les Juifs marocains constituent environ 80 % de la communauté sépharade montréalaise.

« il y a sans doute plus de choses qui nous rassemblent que de choses qui nous divisent »

Il souligne les liens qui unissent Juifs et Musulmans et l’attachement à la terre marocaine, en dépit des événements qui poussèrent tant de Juifs à s’exiler. « Pour le Maroc, nous restons sujets marocains », me dit-il. Mais au-delà de la nostalgie qui pourrait masquer la réalité et mythifier le passé, il y a bien une histoire commune, avec ses côtés positifs et ses tensions, ses échanges et ses partages culturels : « il y a sans doute plus de choses qui nous rassemblent que de choses qui nous divisent », avance Sonia Sarah Lipsyc. C’est cette mémoire qu’il faudrait réactiver et revisiter, afin d’établir les bases pour un véritable vivre ensemble. « Il s’agira aussi de vaincre les résistances, car dans la communauté sépharade, par exemple, il y a des hommes et des femmes qui viennent de pays musulmans (Égypte, Irak, Iran…) qu’ils ont dû quitter après avoir tout perdu, et subi parfois la torture et l’emprisonnement. Il faudra reconnaître les blessures, et le dialogue pourra s’établir durablement », s’accordent à dire les deux porteurs du projet. « Nous aborderons les aspects économiques, culturels et autres pour une intégration réussie et ancrée ici dans la réalité du Québec. Et nous partagerons nos compétences et expériences communes », ajoutent-ils.

Les onze évènements prévus jusqu’en mars 2018 se divisent en quatre grandes thématiques : partage, contribution, analyse et consolidation, et recouvrent l’ensemble des problématiques liées à l’immigration et à l’intégration. Le programme commencera par une journée de réflexions, le 18 septembre 2016, intitulée « Migrations comparées de Juifs et Musulmans d’Afrique du Nord au Québec », avec deux équipes de recherche universitaire menée par Dr Perla Serfaty Garzon (UdeM) et la professeure Yolande Cohen (UQAM) qui travaillent sur le terrain. Au travers de l’étude et de la comparaison des trajectoires diverses, l’accent sera mis sur la nécessité de comprendre et d’analyser les difficultés rencontrées, mais aussi sur les réponses apportées par les instances communautaires, l’accompagnement, les aides mises en place par les collectivités. Interviendront universitaires, ainsi qu’associations et témoins, car il s’agit d’ouvrir le débat et d’élargir la réflexion aux expériences et initiatives individuelles. Confrontés au déracinement et à l’implantation dans une société d’accueil aux codes différents, comment les immigrants peuvent-ils s’adapter et évoluer avec leur nouvelle identité ?

Les analyses comparées permettront d’évaluer les modes d’adaptation des uns et des autres. Le Festival Sefarade de décembre 2016 incorporera ce programme, en produisant au cours de la journée du 4 décembre (à confirmer) des événements culturels mixtes : chants judéo-arabes, soirée de contes…
Des tables rondes proposeront par ailleurs une réflexion sur les traditions d’hospitalité, centrée sur la question cruciale de la place de l’Autre.

En février 2017, des ateliers seront consacrés à l’engagement citoyen, à une réflexion sur la nécessaire adoption des valeurs démocratiques du Canada. En utilisant les aspects culturels communs aux deux communautés, les interactions seraient facilitées – inscrivant alors ce rapprochement au sein de la société d’accueil tolérante et multiculturelle qu’est la société canadienne. Ce dialogue interculturel serait la meilleure garantie contre les préjugés et les intégrismes qui menacent à tout moment nos démocraties.

L’objectif du programme est bien d’aboutir à l’échange et à l’entraide, et non de demeurer à un niveau de recherches académiques, c’est pourquoi seront associés institutions communautaires et immigrants ou enfants d’immigrants. Toutes les activités donneront lieu à un rapport mis en ligne, à la disposition de tous. Des extraits d’évènements seront également mis en ligne. Le projet pilote pourrait devenir exemplaire, il est même probable que le gouvernement l’amplifie dans les prochaines années et l’applique à d’autres provinces canadiennes. Retrouvailles de deux communautés, rapprochement, l’enjeu est immense : mettre au coeur du projet la convivialité, au sens premier du terme, vivre avec – vivre avec l’Autre, partager… Ici, au Québec.